Le 21 septembre, l’Arménie célèbre ses 35 ans d’indépendance. Pendant des générations, une si grande part de
notre avenir se décidait ailleurs. Nous avons aujourd’hui une république où nous pouvons contribuer à le façonner
nous-mêmes. C’est un héritage extraordinaire. Qu’allons-nous en faire?
David Muradyan, un jeune homme d’Alaverdi, apporte une réponse. Il s’est inscrit à un cours de programmation
au centre SMART du Children of Armenia Fund (COAF). Dans un portrait récemment publié, le COAF le présente
comme un ingénieur logiciel qui poursuit un master en intelligence artificielle à l’Université française en Arménie
(UFAR). Il explique que ce programme lui a permis de prendre confiance en lui, de nouer des amitiés et d’obtenir
une bourse. Un stage à Toulouse a également contribué à son choix de se spécialiser dans l’intelligence artificielle.
Son histoire donne à cet anniversaire une dimension humaine. Une possibilité s’offre à un jeune, qui découvre
alors tout ce qu’il pourrait accomplir. Imaginons cette chance offerte à toute une génération : de jeunes
Arméniens acquérant les compétences et la confiance nécessaires pour réaliser leurs ambitions chez eux.
Pour les Arméniens de l’étranger, cet espoir a quelque chose de familier. Partout dans la diaspora, des familles
ont bâti une nouvelle vie, veillé à l’éducation de leurs enfants et fondé des entreprises, des églises et des
institutions communautaires. Elles se sont intégrées aux pays où elles avaient élu domicile tout en trouvant les
moyens de rester arméniennes. Cette expérience est une source de fierté, mais aussi de possibilités qui
continuent de se dessiner.
TUMO en offre un exemple. Fondé par Sam et Sylva Simonian, dont le parcours les a conduits du Liban aux États-
Unis, TUMO a développé en Arménie un modèle éducatif qui s’est ensuite implanté à Paris, grâce à la coopération
avec TUMO Erevan. Ce modèle ouvre désormais des perspectives aux jeunes en France.
Ces réussites sont celles des fondateurs et de leurs soutiens, des enseignants et des équipes locales, mais aussi
des élèves eux-mêmes. Elles montrent ce qui devient possible lorsque l’expérience internationale rencontre les
connaissances et l’esprit d’initiative de ceux qui vivent en Arménie. La fête de l’indépendance est l’occasion de
renouveler la confiance qui permet à ce partenariat de grandir.
Le ministre des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, a récemment souligné un fait qui devrait éclairer tout débat
politique arménien sérieux: le monde compte plus de 8 milliards d’habitants, mais seulement quelque 195 pays.
Avec environ 3 millions d’habitants, l’Arménie est l’un de ces États.
Cet État doit être protégé.
Cette observation est loin d’être anodine. Elle est au fondement d’une politique arménienne responsable. Pour
les Arméniens, la République d’Arménie ne se réduit ni à un gouvernement, ni à un parti, ni à un dirigeant. Elle
constitue le cadre institutionnel, rare et irremplaçable, de la survie du peuple arménien dans un monde où
disposer d’un État est précieux et n’est jamais acquis.
Les familles portent encore les blessures de la guerre. Les Arméniens déplacés d’Artsakh doivent reconstruire leur
vie. Bâtir l’avenir de l’Arménie, c’est aussi aider les familles à répondre à leurs besoins immédiats de logement, de
soins, d’emploi et de dignité. Célébrer l’indépendance ne revient pas à minimiser ces pertes. Cela nous rappelle
pourquoi ce pays, qui porte aujourd’hui tant d’espoirs, doit devenir plus fort.
Cette préoccupation commune laisse toute leur place aux désaccords de fond. Les citoyens arméniens doivent
rester libres de contester leur gouvernement et d’en choisir un autre. Les Arméniens de l’étranger peuvent
contribuer au débat public tout en respectant ces choix démocratiques. Notre responsabilité est d’aider le pays à
rester assez fort et assez libre pour continuer à les faire.
Faire une place à l’autre
La confiance commence par la manière dont nous nous parlons.
Le 11 septembre, le Premier ministre Nikol Pachinian a appelé à une relation axée sur le développement, dans
laquelle ni l’Arménie ni la diaspora ne joueraient le rôle de mentor de l’autre. Il a notamment cité TUMO et le
COAF. Pourtant, son rejet abrupt de nouveaux envois de biens d’occasion risquait d’éclipser sa reconnaissance de
l’importance de l’aide apportée par le passé.
Cette invitation au partenariat mérite d’être entendue. Elle aura davantage de portée si le Premier ministre
exprime sa reconnaissance envers ceux qu’il souhaite y associer. Sur les sujets qui touchent au deuil, à l’identité et
au sentiment d’appartenance, le gouvernement doit expliquer soigneusement ses intentions et écouter les
préoccupations exprimées. Ceux qui ont aidé l’Arménie à traverser des années difficiles méritent de sentir que
leur expérience a toujours sa place dans son avenir.
Les lecteurs ont eux aussi une responsabilité. Avant de réagir à une affirmation alarmante, nous devrions
examiner les propos d’origine, leur contexte et les éléments qui les étayent. Un titre peut transformer une
remarque maladroite en accusation de trahison. Les explications officielles méritent le même examen critique.
Certains désaccords portent sur le fond des politiques et doivent être débattus. La diaspora peut, par exemple, se
renforcer grâce à l’éducation, à la vie culturelle et à des institutions efficaces, sans qu’une famille de plus quitte
l’Arménie. Reconnaître cette force aide les communautés à se sentir estimées, même lorsqu’elles sont en
désaccord avec le gouvernement.
Un médecin en France et ses collègues d’un hôpital en Arménie peuvent améliorer les soins malgré leurs
désaccords au sujet du Premier ministre. Un gouvernement peut accueillir l’expertise d’un ingénieur tout en
acceptant ses critiques. Le pays y gagne lorsque cette coopération devient une pratique ordinaire.
Nous pouvons poser une même question à propos des politiques publiques, des commentaires qui les
accompagnent et de nos propres contributions:
Cela renforce-t-il la République d’Arménie?
La force de choisir
En élargissant ses relations diplomatiques, en diversifiant sa coopération de défense et en développant ses liens
commerciaux, l’Arménie suit une voie qui mérite d’être soutenue. L’objectif est de renforcer ses capacités et sa
marge de manœuvre. Pour un petit État, l’autonomie stratégique ne signifie pas n’avoir besoin de personne ; elle
signifie ne jamais se retrouver avec une seule option.
Chaque compromis doit être jugé à l’aune de ses conséquences pour la souveraineté et la sécurité de l’Arménie.
Certaines exigences doivent être refusées. Mais un refus doit s’appuyer sur une stratégie permettant de résister
aux pressions qui suivront. Le gouvernement doit expliquer ce que ses décisions permettent d’obtenir et les
risques qu’elles comportent. Ceux qui préconisent une autre voie devraient expliquer comment elle pourrait
conduire à un meilleur résultat.
Une défense plus solide, une économie plus résistante et des partenariats fiables donnent à l’Arménie davantage
de liberté pour négocier, résister à la coercition et défendre ses choix. Développer ces capacités exige un effort
durable, qui mérite d’être soutenu au-delà des divergences politiques.
La réunion de la Communauté politique européenne et le premier sommet entre l’Union européenne et
l’Arménie, organisés à Erevan en mai, montrent comment le pays élargit ses relations. Les rencontres avec l’Union
européenne ont fait progresser la coopération dans les transports, l’énergie et les connexions numériques.
La France prend part à cette ouverture. Lors de la visite du président Emmanuel Macron en Arménie, en mai, les
deux pays ont établi un partenariat stratégique couvrant l’éducation, la coopération économique, la défense et la
diplomatie. À Erevan, Macron a évoqué une Arménie qui bâtit son avenir en s’appuyant sur « des partenariats
choisis et des alliés fiables comme la France ». De tels engagements peuvent transformer une amitié ancienne en
institutions plus solides et en perspectives nouvelles pour des personnes comme David. Leur valeur se mesurera à
leurs résultats.
L’Arménie cherche également à resserrer ses liens économiques avec le Royaume-Uni. Les 5 et 6 octobre, Erevan
doit accueillir le premier Forum d’affaires Arménie–Royaume-Uni, une nouvelle occasion de rapprocher les
entreprises arméniennes des investisseurs et des savoir-faire internationaux.
La coopération de défense en offre un autre exemple. Des militaires arméniens se sont entraînés aux côtés de
forces américaines, françaises et grecques dans le cadre de l’exercice Eagle Partner. La coopération avec l’Inde
comprend, quant à elle, la formation militaire et le développement des compétences techniques. Des militaires
arméniens étudient également à la War Studies University, en Pologne, et une formation soutenue par le
Royaume-Uni, achevée en juillet, a permis à des personnels arméniens d’obtenir leur qualification d’instructeur
militaire. La valeur de ces partenariats réside dans les compétences que l’Arménie développe, les savoirs que ses
institutions conservent et le choix plus large de partenaires dont elle dispose.
Le partenariat de l’Arménie avec les États-Unis et le cadre TRIPP, qui prévoit des liaisons régionales de transport,
d’énergie et de communications, ouvrent d’autres perspectives d’investissement dans le respect de la
souveraineté arménienne. Les entreprises et les travailleurs arméniens doivent en bénéficier grâce à de nouveaux
débouchés, à des infrastructures utiles et à des possibilités de développer leur propre savoir-faire. Le processus de
paix peut donner du temps pour accomplir ce travail, tandis qu’une sécurité durable exige toujours une défense
solide et des institutions fiables.
Le travail du gouvernement pour élargir ces possibilités mérite d’être reconnu, et ses résultats examinés. Les
capacités que l’Arménie développe doivent durer au-delà des changements de dirigeants. Un pays plus fort est
l’héritage dont auront besoin tous les gouvernements à venir, mais aussi tous les jeunes comme David.
Un partenariat qui dure
La diaspora peut aider à transformer ces ouvertures en relations durables. Un professionnel peut accompagner un
collègue en Arménie. Une université peut pérenniser un échange. Un chef d’entreprise peut aider un producteur
arménien à trouver des clients à l’étranger. Ces relations peuvent commencer modestement et s’approfondir avec
le temps.
Parce qu’il exerce le pouvoir public, le gouvernement a une responsabilité particulière: rendre la participation
accessible à tous et garantir un traitement équitable. Une offre d’expertise mérite un examen sérieux et une
réponse compréhensible. Un travail utile doit pouvoir se poursuivre après un changement de ministre. Ceux qui
vivent en Arménie doivent participer à la définition des priorités ; leurs connaissances sont indispensables à la
réussite d’un partenariat. Être traité avec équité donne envie de revenir avec une nouvelle idée.
La place de chacun ne doit dépendre ni de sa fortune, ni d’une installation en Arménie, ni de sa fidélité à un
responsable politique. Le temps consacré, l’expérience partagée, l’action menée pour l’Arménie et la fidélité de
l’engagement comptent aussi.
La République devrait également porter un intérêt durable à la vie arménienne à l’étranger. L’enseignement de
l’arménien occidental, les écoles communautaires et les institutions culturelles ont une valeur qui dépasse leur
utilité immédiate pour un programme gouvernemental. Des échanges d’enseignants, des recherches communes
et la coopération culturelle peuvent contribuer à les faire vivre, tout en respectant l’indépendance des
organisations de la diaspora. La réconciliation se construit grâce à ce respect et à des réalisations dont chacun
peut constater l’utilité.
L’objectif n’est pas de maintenir tel ou tel gouvernement à la tête de l’Arménie.
Il est de faire en sorte que l’Arménie reste maîtresse de son destin.
L’histoire de David nous rappelle ce qu’une action commune peut accomplir. Un cours de programmation lui a
ouvert une voie vers l’emploi et la poursuite d’études. Notre ambition devrait être d’offrir de telles possibilités à
beaucoup plus de jeunes Arméniens, où qu’ils grandissent.
À 35 ans, la République nous offre un pays où nous pouvons contribuer à concrétiser cette ambition. Nous
pouvons honorer ceux qui l’ont portée jusqu’ici en transmettant à la génération suivante une Arménie plus forte,
avec davantage de possibilités d’y bâtir une vie et une plus grande liberté d’en façonner l’avenir.
Voilà un avenir qui mérite d’être bâti ensemble.
Berge Jololian
