Jusqu’au 21 juin 2026, le Théâtre de la Ville présente la reprise de PESSOA – Since I’ve been me, l’une des créations les plus envoûtantes de Robert Wilson (1941-2025). Le metteur en scène américain, maître incontesté d’un théâtre visuel où la lumière devient matière dramaturgique, entraîne le spectateur dans l’univers protéiforme de Fernando Pessoa, figure majeure de la littérature portugaise du XXe siècle.
Portée par une distribution internationale réunissant notamment Maria de Medeiros, Aline Belibi, Klaus Martini et Janaína Suaudeau, cette traversée poétique fait dialoguer le français, l’italien, le portugais et l’anglais. Fidèle à son esthétique singulière, Wilson compose une succession de tableaux d’une beauté saisissante : soleils rouges, cyprès noirs, silhouettes fantomatiques et créatures chimériques donnent corps aux multiples hétéronymes de Pessoa, ces « autres lui-même » à travers lesquels le poète portugais n’a cessé d’interroger l’identité et le mystère de l’existence.
Dans cette mise en scène, la couleur, évoluant vers le rouge, constitue le véritable fil directeur du spectacle. Le rouge vif, les bleus nocturnes ou les éclats de lumière électrique structurent l’espace scénique et accompagnent les métamorphoses des personnages. Musiques, bruitages et silences composent une partition sensorielle qui porte le spectateur au cœur d’un univers où se rejoignent poésie, rêve et questionnement existentiel.
Considéré comme l’un des plus grands écrivains européens du XXe siècle, Fernando Pessoa continue de nous interpeller par sa réflexion sur la pluralité de l’être. Il nous rappelle que l’identité n’est ni unique ni figée, mais traversée de voix multiples. Dans un monde marqué par les migrations, les appartenances plurielles et la recherche de soi, son œuvre résonne aujourd’hui avec une étonnante actualité.

Comme le souligne Brigitte Salino, Robert Wilson se révèle ici « maître de cet instant », dans un spectacle qui unit « le music-hall à la poésie, l’ombre à la lumière » et rappelle que « nombreux sont ceux qui vivent en nous ». Cette formule éclaire le principe d’hétéronymie développé par Pessoa : à travers des personnages fictifs aux existences et aux sensibilités distinctes, le poète portugais fait de la fragmentation du moi non une faiblesse, mais une manière privilégiée d’appréhender la complexité de l’être.
Cette reprise témoigne également de la vitalité des collaborations artistiques européennes. Produite par le Théâtre de la Ville et le Teatro della Pergola de Florence, en coproduction avec plusieurs institutions culturelles européennes, elle bénéficie du soutien précieux de la Fondation Calouste Gulbenkian – Délégation en France. Fidèle à sa mission de diffusion et de valorisation de la culture portugaise, la Fondation accompagne ainsi un projet qui favorise les échanges entre les scènes européennes et offre au public français une rencontre exceptionnelle avec l’œuvre de Fernando Pessoa, dont la modernité et la profondeur continuent de résonner avec une force intacte.
Entre théâtre, poésie et arts plastiques, PESSOA – Since I’ve been me s’impose comme une expérience esthétique rare et comme l’un des héritages majeurs laissés par Robert Wilson, invitant chacun à se laisser porter par le vertige des mots, des images et des multiples visages de l’être.
Annick Asso
