Cette troisième édition des Trophées littéraires des NAM, permise grâce au soutien du Conseil régional d’Ile-de-France, aura été bien particulière, mais ses lauréats peuvent enfin vous être rendus publics ! Reportées à plusieurs reprises à cause des conditions sanitaires, les délibérations du jury ont finalement pu se tenir par visioconférence ce mercredi 10 février 2021.
Après des discussions passionnées au vu de la qualité des ouvrages retenus cette année (la rédaction des Nouvelles d’Arménie Magazine avait même été poussée cette année à présélectionner non pas 4 mais 5 ouvrages par catégorie tant la qualité de la production littéraire était importante et diverse), nos spécialistes se sont mis d’accord sur un palmarès très féminin : dans la catégorie Histoire a été désignée Paulette Coutant-Houbouyan pour Les Arméniennes de l’Empire ottoman à l’école de la France ; dans celle du Roman a été choisie Les militantes de Claire Raphaël ; c’est Diana Mkrtchyan qui s’est distinguée dans la catégorie Biographie avec Journal d’une classe ; alors que Maran Hrachyan (en collaboration avec Laurent-Frédéric Bollée) a été récompensée pour sa BD Patrick Dewaere ; seul représentant masculin de nos lauréats : Jean-François Colosimo dans la catégorie Essai avec Le Sabre et le Turban. A noter que, à l’unanimité, le jury a voulu désigner deux auteurs exceptionnels par un prix spécial chacun, compte tenu à la fois de la qualité de leur dernier ouvrage présélectionné, mais aussi de l’ensemble de leurs œuvres et de leur parcours exemplaire : Taner Akçam (qui a sorti cette année Ordres de tuer), et Gérard Chaliand (auteur de Des guérillas au reflux de l’Occident).
Le jury s’est tout d’abord penché sur la catégorie Histoire, avec plus particulièrement les avis donnés par Vincent Duclert, Claire Mouradian et Hamit Bozarslan. Les trois historiens ont tout de suite été d’accord sur le fait que, cette année, la présélection était très relevée. C’est pour cette raison qu’il est apparu logique à tous les membres du jury de désigner, par un prix spécial chacun, Taner Akçam et Gérard Chaliand, eux qui ont tant œuvré dans leur carrière pour les Arméniens.
Mais dès lors, qui primer dans la catégorie Histoire ? Le choix n’a pas été évident, mais c’est finalement Les Arméniennes de l’Empire ottoman à l’école de la France de Paulette Coutant-Houbouyan qui a été choisi, tant ce sujet d’étude était innovant. En effet, jamais la modernisation de la société à Constantinople, mais aussi dans toute l’Anatolie, n’avait été montrée à travers la place des femmes. Cela permet d’apporter une lumière inédite sur cette période, d’autant plus remarquable que ce méticuleux travail universitaire a été effectué par une femme pleine d’expériences : « prime à ce courage« , a lancé Claire Mouradian ! Vincent Duclert s’est également montré particulièrement touché car lui-même a enseigné à Istanbul dans l’une des écoles dont l’ouvrage parle. Hamit Bozarslan a tenu, quant à lui, a particulièrement mettre en avant les « passionnantes annexes« .
Paulette Coutant-Houbouyan nous partage son ressenti à l’annonce de sa désignation :
Puis s’en est suivi un débat pour désigner le vainqueur de la catégorie Essai, dont s’occupent plus directement Frédéric Encel, Lucile Schmid et Valérie Toranian.
Rapidement un ouvrage a été mis en avant, celui de Jean-François Colosimo intitulé Le Sabre et le Turban, dont l’agenda correspond à une actualité qui peut interpeller le plus grand nombre. « Cette réflexion sur Erdogan est parfaite sur le timing, il est important de mettre en avant l’expansionnisme turc, dans le Caucase – et pas que« , a pointé la directrice de La Revue des deux mondes. Ajoutant que le distinguer permettait de surcroît de mettre en lumière un fil qui relie la communauté arménienne à d’autres grâce à cet auteur qui a « toujours eu un discours juste« . Frédéric Encel a abondé dans le sens de ces remarques, souhaitant mettre en avant « le thème, le sérieux et le relief de Jean-François Colosimo« .
Ce dernier nous livre sa réaction à l’annonce de ce prix :
Passons à la catégorie Roman, pour laquelle était présélectionnés des ouvrages aux thématiques très diverses, qui ont intéressé Michel Marian, Patrick Kéchichian et Nelly Kaprièlian.
Ce sont la singularité de l’écriture et l’humanité qui se dégage du polar Les militantes de Claire Raphaël (Couyoumdjian) qui sont sorties du lot. « Je n’avais jamais été transporté dans cette sorte d’inconscient policier« , a vanté Michel Marian. « C’est une écriture simple, neutre, comme il faut« , a mis en exergue Patrick Kéchichian, rappelant que Claire Raphaël est ingénieure de la police scientifique et qu’on sent la justesse et la connaissance de son sujet dans son premier roman. D’autant que cette intrigue policière est un formidable prétexte à un véritable travail intellectuel sur le pourquoi de la violence, plus particulièrement à l’encontre des femmes – « une réflexion éthique, voire métaphysique, très belle et passionnante« , a commenté Michel Marian.
Claire Raphaël, créatrice du personnage d’Alice Yekavian, cette experte en balistique qui est l’héroïne des Militantes, est très touchée pour ce premier prix littéraire qu’elle reçoit, comme elle nous l’explique :
André Manoukian, Laurent Mélikian et Charlie Sansonetti sont les trois membres du jury s’occupant plus spécifiquement de la catégorie des Biographies.
Et cette année, il n’a pas été facile de se mettre d’accord ! C’est finalement le sujet atypique et l’émotion qui ont été primés avec le choix du Journal d’une classe de Diana Mkrtchyan, qui a recueilli les témoignages de ses anciens camarades qui ont vécu ensemble le séisme en 1988. Un ouvrage qui offre une présentation chorale de la souffrance de Gumri dont on parle si peu, d’où la nécessité de le mettre en avant, comme l’a noté Charlie Sansonetti : « Il y a bien entendu une leçon de résilience, mais c’est surtout l’analogie qu’on peut déceler avec le trauma du génocide, revisitant des scènes affreuses de cadavres, de mutilations, d’agonisants, et où l’enfant est abandonné, seul, confronté à la mort environnante. »
Alors qu’elle est en plein montage de son film documentaire, Diana Mkrtchyan nous a partagé sa satisfaction de recevoir ce prix :
Enfin, la dernière catégorie regroupait cinq bandes dessinées, et c’est un premier ouvrage qui a été désigné, Patrick Dewaere, aussi bien que le parcours atypique et prometteur de sa dessinatrice, Maran Hrachyan.
Née en Arménie, c’est une rencontre à Angoulême avec Jean Mardikian qui va tout changer pour cette passionnée de dessin. Talentueuse et bosseuse, elle a été choisie par les éditions Glénat pour illustrer le scénario de Laurent-Frédéric Bollée qui dresse la biographie de l’acteur français, qu’elle ne connaissait pourtant même pas ! « Ce n’est pas courant d’aller chercher un étudiant pour ce type de bouquins« , a souligné Laurent Mélikian, louant le trait intimiste de la jeune dessinatrice qui a réussi à la perfection à recréer l’ambiance de la France des années 70. « Le dessin est sublime, a abondé Charlie Sansonetti. Elle est née 11 ans après le suicide de Patrick Dewaere, et pourtant a embrassé son sujet de la façon la plus délicate qu’on puisse imaginer. Il faut ce type de cases chaudes, de personnages faits de traits de crayon, de décors baignés de teintes douces, pour atteindre la fêlure et la fragilité qui se cachent au fond d’un être si entier qu’était Patrick Dewaere. C’est aussi la scène finale, celle d’un au-delà que Gérard Depardieu a certainement vécu avec Patrick, que je voudrais récompenser du trophée de la BD. » C’est également un prix « d’encouragement à la jeune génération d’Arméniens qui ont été coupés de la culture – en tout cas de la BD – jusqu’à la Révolution de Velours, que nous souhaitons décerner« , a conclu Laurent Mélikian.
Après ces quelques heures de riches débats, Ara Toranian a pris la parole pour se féliciter de « cette belle sélection atypique » et de ces deux choix de prix spéciaux du jury, « qui se justifient pleinement au vu des deux personnalités« . Ne reste plus qu’à vous donner à tous rendez-vous l’année prochaine… En espérant que nous puissions organiser, cette fois-ci comme les années précédentes, une belle cérémonie conviviale dans les locaux de l’UGAB Paris !
Texte et photos : Claire Barbuti










