Si ce sont surtout des membres et partisans de l’alliance électorale « Arménie forte » du magnat russo-arménien Samvel Karapetian, adversaire le plus dangereux du premier ministre sortant Nikol Pachinian aux législatives du 7 juin, qui ont été poursuivis par la justice généralement sur des accusations d’achat de votes, les autres partis de l’opposition en lice pour ce scrutin crucial ne sont pas épargnés. Ainsi, l’alliance Hayastan de l’ex-président Robert Kotcharian, qui constitue la deuxième force politique dans l’actuel Parlement, a à son tour accusé le gouvernement arménien de chercher à contrarier sa campagne électorale après l’arrestation jeudi 14 mai de plusieurs de ses membres et partisans sur les mêmes charges de pots de vins électoraux.
Ces arrestations sont survenues à la suite d’une perquisition menée par les agents du Comité anti-corruption (ACC) au siège de l’alliance d’opposition à Spitak, une localité située à 95 kilomètres au nord de Erevan. L’ACC a indiqué que le responsable du siège local de la formation politique aurait versé de l’argent à un habitant de la ville et, « avec d’autres individus », aurait adressé des menaces assorties de violence à un autre électeur.
L’agence judiciaire a diffusé le clip audio des conversations secrètement enregistrées entre les suspects qu’elle n’a pas nommés. On peut les entendre discuter de sujets de nature financière et évoquer la nécessité d’avoir une “discussion ferme” avec une tierce personne au cas où l’opposition l’emporterait aux élections du 7 juin, ce qui semble d’ailleurs relever d’une promesse de règlement de comptes post-électoral que d’une incitation à voter en faveur de l’opposition. D’ailleurs, l’enregistrement présenté comme une preuve à charge, ne laisse rien entendre de quelque achat de suffrages ou autres pots de vin.
Hayastan a rejeté les accusations comme étant politiquement motives, en précisant que les arrestations avaient pour objectif de perturber le travail de ses chefs de campagne et de créer une “atmosphère de peur” a l’approche de ce vote aux enjeux majeurs.
“Ils ne peuvent nous intimider avec des perquisitions et des arrestations”, a déclaré le boc de Kotcharian qui est tenu pour l’une des trois forces d’opposition à même de défier dans les urnes le Contrat civil de Pachinian.
“Ces actions prouvent une fois encore que le gouvernement manque de soutien populaire et de confiance en soi, et qu’il a recours à de telles pratiques pour garantir sa propre survie”, a ajouté l’alliance dans son communiqué.
Ces arrestations sont les premières visant Hayastan dans cette période électorale. Les autorités en charge de la loi ont engagé à ce jour au moins 11 procédures similaires contre l’autre poids lourd de l’opposition, Arménie forte de Samvel Karapetian. Plusieurs dizaines de membres ou sympathisants de ce tout jeune parti ont été arrêtées ces dernières semaines sur des charges similaires qu’ils ont aussi rejetées.
“Nous, en tant que force la mieux placée, n’avons aucunement besoin de verser des pots de vin aux électeurs”, avait insisté Karapetian la semaine dernière en ajoutant : “Dans un contexte de répression accrue en Arménie, des conversations amicales entre des personnes sont désormais considérées comme un crime”.
Le leader de l’opposition, assigné à résidence depuis décembre après six mois passés en prison en raison de son soutien déclaré au catholicos Karekine II, en butte à une campagne de Pachinian visant à le déposer, avait affirmé que cette répression mettait en lumière les « craintes et tremblements » (sans lien avec Kierkegaard !) qui s’emparaient de Pachinian à l’approche des élections”.
Le parti de Pachinian lui-même a été accusé par différents groupes d’opposition, mais aussi de groupes civiques plutôt proches de l’Occident qui veillent à la bonne tenue du scrutin, de chercher à acheter les suffrages des électeurs avec l’argent public mais aussi par le biais de l’organisme caritatif dirigé par l’épouse du premier ministre, Anna Hakobian. Mais aucun de ses membres ou partisans suspectés de tels délits n’a été poursuivi à ce jour par la justice.
En début de semaine, l’ACC avait ainsi refusé d’inculper Tavros Sapeyan, un maire pro-gouvernement controversé qui avait apporté une aide matérielle prélevées sur les fonds publics à des habitants dans le besoin de sa ville de Talin, à l’ouest du pays. Il avait démenti quelque lien entre ces aides et le scrutin à venir. Une coalition de groupes civiques arméniens qui avaient demandé que des poursuites soient engagées contre Sapeyan a néanmoins persisté dans ses accusations, en soutenant qu’il avait violé un interdit relatif aux actes de bienfaisance en période électorale.
Autant de sujets que n’ont pas manqué d’évoquer les représentants de Hayastan lors de leur rencontre mardi, avec une délégation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) en visite en Arménie pour observer la situation politique préélectorale. Les représentants du bloc d’opposition ont attiré l’attention de leurs interlocuteurs sur les disparités dans le traitement des délits électoraux imputés à l’opposition et aux partisans du pouvoir lors de cette réunion qu’ils ont quittée désabusés et amers, sans grand espoir quant à l’objectivité de l’organe législatif de ce Conseil de l’Europe qui avait été gangréné, des années durant, par la « diplomatie du caviar » menée par l’Azerbaïdjan. Sans surprise, la délégation de l’APCE a rendu, à l’issue de sa tournée sur la scène politique arménienne, un avis plutôt favorable au gouvernement de Pachinian, louant ses réformes démocratiques et l’appelant à lutter plus efficacement encore contre les ingérences étrangères, plus précisément russes, en dénonçant au passage « le rôle sans précédent de l’Eglise apostolique arménienne dans la vie politique » plutôt que la campagne du pouvoir politique visant à déposer le catholicos, comme l’a déploré Hayastan.
