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L’Arménie face au retour du réel par Hovhannes Guévorkian Représentant de la République d’Artsakh

« La géographie est le facteur le plus fondamental de la politique étrangère des États, car c’est le plus permanent. »
Nicholas Spykman

L’un des fondateurs de la pensée géopolitique moderne, Nicholas Spykman rappelait qu’elle constitue avant tout une méthode d’analyse qui cherche à identifier les contraintes qui structurent l’action des États. Lorsque celles-ci sont ignorées, les choix politiques risquent, parfois avec brutalité, de se heurter au réel.

L’Arménie en offre aujourd’hui une démonstration. Sa position géographique, longtemps perçue comme une vulnérabilité, est désormais présentée comme un potentiel atout stratégique. Le pouvoir arménien communique son ambition de faire du pays un espace de connectivité entre plusieurs régions.

L’Arménie peut-elle devenir un véritable carrefour des échanges sans devenir le terrain de confrontation des puissances qui l’entourent ?
Pour répondre à cette question, une analyse géopolitique commencerait par l’examen des forces qui s’exercent sur l’Arménie, indépendamment de la volonté d’Erevan.

Les puissances
Sur un territoire avec moins de trois millions d’habitants, se croisent aujourd’hui les intérêts de la Russie, de l’Iran, de la Turquie, de l’Azerbaïdjan, de l’Union européenne (UE) et des États-Unis. Chacun poursuit une logique qui lui est propre.

Moscou entend préserver son influence dans son ancien espace stratégique. Ankara cherche à renforcer sa continuité vers le monde turcique. Bakou souhaite devenir un acteur incontournable des corridors énergétiques reliant la mer Caspienne à l’Europe et établir une continuité terrestre avec la Turquie via l’exclave du Nakhitchevan.
Téhéran refuse toute évolution qui remettrait en cause la continuité de sa frontière avec l’Arménie. Pour la République islamique, cette frontière constitue un intérêt stratégique, permettant à l’Iran de conserver un accès direct au Caucase et de prévenir l’émergence d’un axe régional qui réduirait son influence au profit de la Turquie et de l’Azerbaïdjan.
Bruxelles recherche de nouvelles routes des approvisionnements énergétiques sécurisés. Washington voit dans le Caucase un espace où se joue aussi la compétition avec la Russie et l’Iran.
Aucun de ces acteurs n’agit d’abord pour l’Arménie. Tous agissent pour eux-mêmes. C’est la première règle de la géopolitique.

Les dépendances
La deuxième règle est que les ressources parlent souvent plus fort que les principes.

L’UE affirme son soutien à la démocratie arménienne. Pourtant, depuis ses sanctions contre la Russie, Bruxelles a considérablement renforcé son partenariat énergétique avec l’Azerbaïdjan afin de réduire sa dépendance aux hydrocarbures russes. Si les valeurs inspirent les politiques étrangères, les intérêts énergétiques les structurent souvent davantage.

La Russie procède selon une logique comparable. Alors qu’Erevan affiche sa volonté politique de se rapprocher de l’UE, Moscou rappelle qu’un tel rapprochement ne serait pas compatible avec l’appartenance de l’Arménie à l’Union économique eurasiatique (UEE).
Depuis trois ans, le pouvoir arménien affirme vouloir diversifier ses partenariats. Mais dans les faits, ses principales dépendances économiques et stratégiques restent largement inchangées. Une part importante des producteurs arméniens reste dépendante d’un débouché unique. Dans plusieurs secteurs agricoles, plus de 85 % des exportations sont destinées au marché russe. Moscou n’a pas hésité à utiliser cette dépendance comme moyen de pression, en restreignant l’accès, depuis mai dernier, de certains produits arméniens à son marché pour peser sur les choix politiques d’Erevan.

La vulnérabilité de l’Arménie ne tient d’ailleurs pas uniquement à la Russie. Elle est aussi inscrite dans sa géographie. Réduire la dépendance à la Russie répond à une logique compréhensible de souveraineté. Mais cette diversification ne peut avoir de sens que si elle élargit réellement les marges de manœuvre de l’Arménie. Si elle conduit au contraire à une dépendance accrue envers des marchés ou des voies de transit dominés par la Turquie et l’Azerbaïdjan, elle risque simplement de déplacer la vulnérabilité.
Prenons l’exemple du projet TRIPP (Trump Road for International Peace and Prosperity). Présenté comme une initiative visant à favoriser le commerce et la connectivité entre l’Azerbaïdjan, le Sud de l’Arménie et la Turquie, sous le contrôle américain, ce projet repose sur l’idée qu’une prospérité économique favoriserait une paix durable dans le Caucase.
Imaginer que les futurs acteurs économiques d’une route régionale s’interdiraient, par principe, de mobiliser ce levier contre l’Arménie reviendrait à ignorer l’une des constantes de la géopolitique. Les États ne s’opposent pas parce que des routes existent. Ils cherchent à les contrôler parce qu’ils s’opposent déjà.

Les axes
Le Caucase est aujourd’hui traversé par plusieurs lignes de force : les corridors énergétiques, les routes commerciales, les ambitions turques, les intérêts russes, les lignes rouges iraniennes et les projets occidentaux de connectivité.

Le gouvernement arménien promeut le concept de « Carrefour de la paix », présenté comme un projet destiné à transformer l’Arménie en plateforme de transit entre plusieurs espaces économiques. Une lecture géopolitique conduit à s’interroger sur la faisabilité d’un tel concept. Car les intérêts des principales puissances présentes dans le Caucase demeurent aujourd’hui profondément polarisés. Il est difficile d’imaginer qu’un même axe puisse être interprété de manière identique par tous. Loin d’effacer les rivalités, ces infrastructures peuvent aussi devenir le lieu où elles se cristallisent.
La même route peut ainsi être perçue comme une opportunité de développement à Erevan, comme un moyen de renforcer la continuité stratégique turco-azerbaïdjanaise à Ankara et à Bakou, comme une menace à Téhéran et comme une remise en cause de ses positions traditionnelles à Moscou.

L’histoire
Il existe enfin un quatrième élément : l’histoire. Les relations entre l’Arménie, la Turquie et l’Azerbaïdjan ne se réduisent pas à une négociation diplomatique à la suite d’une victoire ou d’une défaite militaire. Elles sont traversées par le souvenir le crime du génocide des Arméniens de 1915, toujours nié par les autorités turques, et par l’exode forcé de l’ensemble de la population arménienne de l’Artsakh (Haut-Karabagh) en 2023.
Dans ce contexte, une partie de la société arménienne, en Arménie comme au sein de la diaspora, ne perçoit pas le rapprochement avec Ankara et Bakou seulement comme un enjeu économique, mais aussi comme le risque d’un abandon des droits d’un peuple victime de génocide et de déplacement forcé, ainsi que d’un effacement des responsabilités liées aux crimes du passé.
Cette dimension ne devrait pas être considérée comme un simple obstacle émotionnel à la modernisation de la politique étrangère arménienne. L’identité, la mémoire collective et le récit national sont eux-mêmes des facteurs géopolitiques car ils touchent directement à la cohésion de la société arménienne.

Ces facteurs dessinent le cadre dans lequel toute politique arménienne devra s’exercer.
La véritable question n’est pas de savoir si l’Arménie doit s’ouvrir. Elle est de savoir si elle peut s’ouvrir sans devenir dépendante de ceux qui contrôlent les routes, les marchés ou les infrastructures qui rendent cette ouverture possible.
Le retour du réel ne signifie pas que l’Arménie est condamnée par sa géographie. Il signifie qu’elle ne peut transformer cette géographie en avantage stratégique qu’à la condition de maîtriser les dépendances qu’elle crée.

Hovhannes Guévorkian
Représentant de la République d’Artsakh

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