Quelque deux semaines après les propos tenus par le président russe Vladimir Poutine qui, à l’issue d’une rencontre avec le premier ministre arménien Nikol Pachinian en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shangaï (OSC) à Bichkek au Kirghizistan, confiait aux journalistes que la base militaire russe de Gumri pourrait quitter l’Arménie « dès demain » s’il en était question, le sujet a été évoqué une nouvelle fois par le dirigeant arménien qui a réitéré la même position qu’il avait affichée alors : s’il ne prend aucune mesure en vue d’un départ de la base militaire russe d’Arménie, il ne s’y opposera toutefois, confirmant ainsi que du point de vue de son gouvernement, la balle est dans le camp de la Russie. Il a aussi insisté sur le fait que la base militaire russe ne serait pas d’une “vitale importance” pour l’Arménie. “S’ils veulent la [base] retirer, qu’ils le fassent” a déclaré Pachinian devant les journalistes.
Rien n’a changé donc depuis sa rencontre du 1er septembre avec Poutine qui avait publiquement évoqué ce sujet dont il avait été indiqué alors qu’il ne figurait pas à l’agenda d’une discussion tendue, au cours de laquelle le président russe avait renforcé sa pression sur le dirigeant arménien, sommé de choisir au plus vite entre ses aspirations à intégrer l’Union européenne et le maintien de l’Arménie dans l’Union économique eurasiatique (UEE), un bloc commercial dirigé par la Russie dont elle est membre depuis 11 ans. Poutine avait indiqué lors de son point de presse que Moscou était prêt à fermer la base de Gyumri “demain même” si le gouvernement arménien en formulait la demande. En réponse, Pachinian avait fait savoir qu’il “ne verrait pas d’objection” si la Russie décidait de mettre fin à sa longue présence militaire.
Contredisant le détachement, voire l’indifférence, affectés concernant cette question pourtant hautement stratégique tant par le président russe que par le premier ministre arménien, le vice-ministre russe des affaires étrangères Mikhail Galuzine a fait part en début de semaine de la réticence de Moscou à se défaire de cette base de Gyumri qui fut longtemps le principal dispositif militaire de la Russie au Sud Caucase et son poste avancé vers le Moyen-Orient. Au-delà de son intérêt stratégique pour la Russie, cette base constitue un élément clé de l’architecture de la sécurité de l’Arménie et du Sud Caucase” que Erevan serait bien en peine de remplacer selon le responsable russe, qui répondait ainsi indirectement à l’argument de Pachinian selon lequel elle ne serait pas d’une « importance vitale » pour son pays. La porte-parole du ministère russe des affaires étrangères Maria Zakharova avait de la même manière souligné que Moscou entendait respecter l’accord russo-arménien de 2010 qui avait prolongé de 25 ans le mandat russe sur cette base militaire, soit jusqu’en 2044. “Et non attendons des autorités de Erevan qu’elles montrent une approche similaire”, avait déclaré Zakharova lors d’un point de presse mardi.
Côté arménien, la question de l’utilité de cette base peut toutefois être posée en toute légitimité depuis la guerre du Karabakh de l’automne 2020, remportée par l’Azerbaïdjan qui a pu lancer par la suite nombre d’offensives contre le territoire de l’Arménie, jusqu’à s’emparer en octobre 2023 du Karabakh arménien sous protection russe, sans avoir à craindre quelque réaction de la Russie et de ses alliés. Aux arguments arméniens selon lesquels elle aurait failli à ses obligations de solidarité envers l’Arménie, incitant cette dernière à une ‘réorientation stratégique’ vers l’Occident, la Russie opposera son propre narratif, selon lequel Pachinian aurait déjà fait ses choix en faveur de l’Occident et au prix d’un lâchage du Karabakh dont il reconnaissait qu’il était partie intégrante de l’Azerbaïdjan, dès mai 2023, vidant ainsi de sa substance le mandat russe dans la région ; et si les responsables russes n’ont eu de cesse d’affirmer que si la Russie est liée à l’Arménie par un accord de défense bilatéral, cette alliance ne lui permettait pas d’intervenir militairement au Karabakh aux côtés des Arméniens dans un Karabakh dont le statut restait à définir et qui, de jure, ne faisait pas partie de l’Arménie, il n’en reste pas moins que les Arméniens ont pu s’interroger sur la nature de l’alliance et de l’aide que peut apporter la base de Gyumri à l’Arménie alors que le 24 septembre 2020, soit trois jours avant la vaste offensive lancée par l’armée azérie aidée par l’état-major turc sur tous les fronts du Karabakh, les soldats de cette base russe participaient à de grandes manœuvres militaires avec les soldats arméniens.
Pour dénoncer l’inaction de la Russie, Pachinian et ses alliés politiques préfèrent ne pas évoquer cette guerre de six semaines, à laquelle mettra un terme l’accord de cessez-le-feu arraché aux belligérants arméniens et azéris par Poutine le 9 novembre 2020 ; pas tant pour les raisons juridiques avancées par Moscou, relatives à l’impossibilité pour les Russes, qui étaient aussi partie du processus de paix arméno-azéri, d’intervenir militairement hors des limites territoriales de l’Arménie, en Azerbaïdjan, mais peut-être plutôt parce qu’ils ne peuvent pas reprocher à la Russie de ne pas être venue au secours d’un Karabakh dont ils loueront très vite la perte comme une chance pour l’avenir et la sécurité de l’Arménie. Dans leur réquisitoire contre la Russie, Pachinian et ses alliés politiques reprochent donc avant tout aux forces russes de ne pas être intervenues lorsque l’Azerbaïdjan a envahi en 2021 et 2022, des zones frontalières du territoire souverain de l’Arménie que les troupes azéries occupent depuis lors.
Les leaders de l’opposition arménienne font valoir de leur côté que la base russe est avant tout un moyen de dissuasion face à une Turquie perçue toujours comme la principale menace, avec l’Azerbaïdjan, dont elle est le plus proche allié. Ils ont pour cette raison exprimé de vives préoccupations concernant son éventuel retrait.
L’avenir de la base russe est en tout cas des plus incertains alors que ne cessent de se détériorer les relations entre l’Arménie et la Russie, auxquelles le gouvernement de Pachinian n’attribue même plus le statut de “partenariat stratégique » dans son programme quinquennal adopté cet été. Pachinian a affirmé en revanche que l’adhésion à l’UE restait un “objectif stratégique” pour Erevan après que Moscou eut frappé d’interdit l’importation de produits agricoles arméniens en mai et juin.
Le secrétaire du Conseil de sécurité de Russie, Sergei Shoigu, a accusé mardi charged Pachinian d’avoir choisi de “rompre les liens avec la Russie et de renforcer la coopération avec l’Occident”. Présidant une rencontre à Moscou, Shoigu a réitéré les demandes russes relatives à la tenue d’un referendum à Erevan sur l’adhésion à l’UE. “Je veux souligner que la Russie n’a pas l’intention de financer et ne financera pas l’intégration européenne de l’Arménie”, a dit l’ancien ministre de la défense russe, cité par l’agence de presse TASS.
