Il y a des images qui, par ce qu’elles montrent autant que par ce qu’elles occultent, ont quelque chose d’indécent.
Celles diffusées vendredi 11 septembre par les médias azerbaïdjanais en font incontestablement partie. Cent cinquante représentants de 58 pays et de neuf organisations internationales ont été conviés par les autorités de Bakou à une visite de deux jours au Karabakh et dans ce que l’Azerbaïdjan appelle le « Zanguezour oriental ». Au programme : Chouchi, Stepanakert — rebaptisée Khankendi par Bakou —, Martakert et Karvachar, afin d’admirer les chantiers, les nouveaux logements et les infrastructures réalisés par l’Azerbaïdjan. Il s’agit déjà de la 22e visite de ce type organisée depuis 2020.

Le guide de cette excursion n’était autre que Hikmet Hajiyev, conseiller du président Ilham Aliev et chef du département de politique étrangère de l’administration présidentielle. Autrement dit, les diplomates étrangers ont accepté de participer à un voyage entièrement organisé, encadré et scénarisé par le pouvoir azerbaïdjanais.
Et parmi eux figurait, pour la première fois, Magdalena Grono, représentante spéciale de l’Union européenne pour le Caucase du Sud.
« Le monde entier est venu vous voir »
À Chouchi, les diplomates ont visité le premier nouveau quartier résidentiel, découvert les travaux de reconstruction et rencontré ses habitants. Les médias azerbaïdjanais ont largement mis en scène ces séquences, notamment les échanges souriants avec des enfants.
Tout cela serait parfaitement sympathique s’il ne manquait à cette jolie carte postale un détail : le peuple qui vivait sur cette terre avant d’en être chassé.
Car comment visiter aujourd’hui l’Artsakh sans rappeler qu’en septembre 2023, à l’issue de neuf mois de blocus du corridor de Latchine puis d’une offensive militaire azerbaïdjanaise, pratiquement toute sa population arménienne a fui vers l’Arménie ?
Comment admirer les façades repeintes, les immeubles neufs et les infrastructures de Chouchi sans s’interroger sur les Arméniens qui y vivaient autrefois et sur ceux de Stepanakert, de Martakert et des autres localités de l’Artsakh ?
Le décor est là. Les habitants arméniens, eux, ont disparu.
Et cette absence ne semble manifestement pas avoir troublé outre mesure les visiteurs.
L’un des épisodes les plus révélateurs est celui rapporté triomphalement par les médias azerbaïdjanais. Devant des enfants de Chouchi, Hikmet Hajiyev aurait lancé : « Le monde entier est venu vous voir. »
La formule est terrible précisément parce qu’elle dit quelque chose de vrai.
Le monde est venu. Il regarde. Il visite. Il photographie. Il admire les constructions nouvelles. Et, ce faisant, il contribue à normaliser le fait accompli.
Où sont les Arméniens ?
On aurait aimé qu’au milieu de cette visite guidée, un diplomate pose simplement cette question : où sont les Arméniens qui vivaient ici ?
On aurait aimé qu’un représentant européen demande s’ils pourront un jour revenir chez eux dans des conditions garantissant réellement leur sécurité, leur liberté et leurs droits.
On aurait aimé que la visite des « sites du patrimoine historique et culturel » annoncée au programme conduise les diplomates à s’interroger spécifiquement sur la préservation du patrimoine religieux et culturel arménien.
Car une diplomatie digne de ce nom ne devrait pas seulement contempler ce que le vainqueur lui montre. Elle devrait aussi regarder ce qu’il préfère laisser hors champ.
La présence de la représentante spéciale de l’Union européenne est à cet égard particulièrement troublante. Magdalena Grono n’est pas une touriste. Elle représente une Union européenne qui revendique dans sa politique étrangère la défense des droits humains, du droit international et des populations déplacées.

Sa présence dans une telle opération de communication aurait donc dû s’accompagner, au minimum, d’une parole publique rappelant le sort des Arméniens de l’Artsakh.

Et pendant ce temps, les prisonniers de Bakou
Il est une autre réalité que les images souriantes de Chouchi font disparaître : celle des Arméniens toujours détenus en Azerbaïdjan.
Selon l’avocate Siranush Sahakyan, qui a exposé leur situation devant le Parlement européen en juillet dernier, 20 Arméniens sont actuellement détenus en Azerbaïdjan, parmi lesquels d’anciens dirigeants politico-militaires de l’Artsakh.
Le CICR, qui était pendant des décennies le seul organisme humanitaire international disposant d’un accès indépendant aux personnes détenues dans le cadre du conflit, a dû fermer sa délégation en Azerbaïdjan en septembre 2025 à la suite d’une décision des autorités azerbaïdjanaises. Il faut toutefois préciser qu’une délégation venue du siège genevois a pu effectuer une dernière visite aux détenus liés au conflit en décembre 2025. Le CICR indique depuis poursuivre son dialogue avec Bakou sur la possibilité de maintenir cet accès.
Pourquoi aucun déplacement auprès de ces prisonniers n’a-t-il été intégré à cette tournée diplomatique ?
Pourquoi 150 représentants étrangers peuvent-ils être conduits devant les nouveaux immeubles de Chouchi, mais pas devant les portes des prisons où sont détenus les anciens responsables de l’Artsakh ?
Voilà une visite qui aurait eu autrement plus de sens.
Le tourisme diplomatique de la victoire

Le problème n’est évidemment pas que des diplomates se rendent en Artsakh. Ils devraient au contraire y aller. Mais pour voir, et non simplement pour être montrés.
Ils devraient rencontrer toutes les parties concernées, interroger les autorités sur les populations déplacées, demander des garanties sur le droit au retour, examiner la situation du patrimoine arménien et exiger un accès international effectif aux prisonniers.
Sinon, ces déplacements cessent d’être des missions d’information pour devenir les étapes successives d’un tourisme diplomatique de la victoire, soigneusement organisé par Bakou.
L’Azerbaïdjan a gagné la guerre. Il contrôle désormais entièrement l’Artsakh. Il reconstruit, repeuple et transforme le territoire. Ce sont des faits.
Ma diplomatie internationale n’est pas obligée, pour les constater, d’effacer de sa mémoire ce qui les a précédés. Ni de cautionner le fait accompli d’un nettoyage ethnique et feindre d’ignorer les droits de ceux qui en ont été la cibles.
Il y avait un peuple en Artsakh.
Il n’y est plus.
Et tandis que des diplomates étrangers sourient devant les nouveaux immeubles de Chouchi, vingt Arméniens sont toujours détenus en Azerbaïdjan.
Une photographie de groupe ne suffira jamais à faire disparaître cette réalité.
Paul Nazarian
