Il y a dans les dernières déclarations de Nikol Pachinian sur les relations entre l’Arménie et la diaspora une part de vérité qu’il serait absurde de contester. Oui, ces relations doivent évoluer. Oui, elles ne peuvent plus se résumer à l’envoi de vêtements usagés, aux collectes de fonds ou à une solidarité conçue sur le seul registre de l’assistance. Et oui, des initiatives comme TUMO, COAF ou Firebird AI montrent la voie d’une coopération moderne, fondée sur l’éducation, la technologie, l’investissement et le développement.
Mais à vouloir ainsi redéfinir la diaspora essentiellement à travers son utilité dans le « programme de développement » de l’Arménie, le Premier ministre passe à côté d’une dimension fondamentale : la diaspora n’est pas seulement un réservoir de capitaux, de compétences ou de projets. Elle constitue aussi, depuis plus d’un siècle, une formidable puissance d’influence au service de l’Arménie et de la cause arménienne.
Jamais l’Arménie, petit pays enclavé de trois millions d’habitants, n’aurait disposé de l’aura qui est la sienne sur la scène internationale sans les combats menés pendant des décennies par les communautés arméniennes de France, des États-Unis, du Canada, d’Amérique latine, du Liban et d’ailleurs.
Le combat pour la reconnaissance du génocide arménien en est évidemment l’illustration la plus éclatante. Ce sont très largement les organisations de la diaspora, appuyées sur plusieurs générations de militants, d’intellectuels, d’élus et de citoyens, qui ont porté cette question dans les Parlements, les médias, les universités et auprès des opinions publiques. Ce travail considérable a progressivement inscrit le destin arménien dans une histoire universelle : celle de la lutte contre le négationnisme, pour la mémoire des crimes de masse et pour la prévention des génocides.
Ce capital politique et moral appartient aussi à l’Arménie. Il lui confère une dimension internationale sans commune mesure avec son poids démographique, économique ou militaire.
Il est donc particulièrement dommageable que Nikol Pachinian semble mésestimer cette donnée fondamentale, au moment même où sa politique de rapprochement avec la Turquie le conduit à prendre ses distances avec certains éléments historiques de la cause arménienne. La normalisation avec Ankara peut constituer un objectif diplomatique légitime. Tout dépend des conditions et des gestes réciproques. Elle ne devrait en tout cas pas conduire à considérer comme encombrant l’héritage politique construit pendant un siècle par les rescapés du génocide, encore moins à les réduire au seul rôle de partenaire économique appelé à s’inscrire dans la stratégie définie à Erevan.
L’étrange procès en « influence étrangère »
Plus préoccupante encore est l’affirmation selon laquelle la diaspora pourrait devenir le moyen par lequel des États étrangers exerceraient leur influence sur l’Arménie.
Le risque existe évidemment. Les Arméniens de la diaspora sont citoyens des pays dans lesquels ils vivent et leurs organisations évoluent dans des environnements politiques différents. Aucun responsable sérieux ne peut exclure les jeux d’influence.
Mais pourquoi présenter ce phénomène comme une spécificité diasporique ?
La politique étrangère d’un petit État situé au croisement des intérêts russes, américains, européens, turcs et iraniens est, par définition, soumise à des influences et à des rapports de forces considérables. La diplomatie actuellement conduite par Erevan en serait-elle miraculeusement exempte ?
La question mérite d’autant plus d’être posée que l’Arménie opère actuellement un rapprochement spectaculaire avec les États-Unis et l’Occident et envisage une évolution profonde de ses alliances traditionnelles. Cette orientation peut parfaitement se défendre. Mais elle comporte elle aussi des risques de dépendance et d’instrumentalisation.
Car une partie de l’intérêt géopolitique que suscite aujourd’hui l’Arménie tient précisément à sa capacité à modifier les équilibres régionaux et à réduire l’influence de Moscou dans le Caucase du Sud. Autrement dit, l’Arménie peut devenir attractive aux yeux de certaines puissances moins pour ce qu’elle est intrinsèquement que pour la force de nuisance géopolitique qu’elle peut représenter à l’égard de la Russie.
Il serait donc paradoxal de soupçonner la diaspora d’être le vecteur potentiel d’influences étrangères tout en considérant que la politique conduite depuis Erevan serait, elle, par nature affranchie de telles influences.
La diaspora n’appartient à aucun gouvernement
Nikol Pachinian a en revanche raison sur un point essentiel lorsqu’il affirme que « l’Arménie n’est pas le guide de la diaspora » et que « la diaspora ne peut pas non plus être le guide de l’Arménie ».
Encore faut-il en tirer toutes les conséquences.
Si l’État arménien n’a pas vocation à diriger la diaspora, il ne lui appartient pas davantage d’en choisir les interlocuteurs, d’en désigner les représentants légitimes ou de chercher à contourner les institutions existantes pour leur substituer des personnalités ou des structures jugées plus conformes aux orientations du pouvoir d’Erevan.
La diaspora est plurielle, parfois divisée, souvent agaçante pour les gouvernements arméniens successifs. C’est aussi précisément ce qui fait sa liberté et, dans les démocraties où elle est implantée, sa force.
Chercher à l’inféoder serait une erreur. Chercher à la restructurer depuis Erevan en fonction des intérêts politiques du moment le serait davantage encore. Et tenter de déstabiliser ses organisations historiques parce qu’elles expriment des désaccords avec le gouvernement arménien reviendrait à affaiblir l’ensemble du camp arménien.
Car la véritable question n’est pas de savoir qui, de l’Arménie ou de la diaspora, doit commander à l’autre. La réponse est simple : personne.
L’enjeu est de savoir comment additionner leurs forces.
L’Arménie possède ce que la diaspora ne possédera jamais : un État, un territoire, une souveraineté, des institutions, une armée et une diplomatie. La diaspora possède, elle, ce qu’un petit État comme l’Arménie pourrait difficilement construire seul : des réseaux implantés depuis plusieurs générations dans certaines des principales puissances mondiales, des relais politiques, économiques, universitaires, culturels et médiatiques, ainsi qu’une capacité de mobilisation internationale exceptionnelle au regard du poids démographique arménien.
L’intelligence politique voudrait que l’on combine ces deux puissances plutôt que de les opposer.
Moderniser les relations entre l’Arménie et la diaspora est donc indispensable. Les réduire à TUMO, COAF, Firebird AI et aux programmes économiques serait en revanche une singulière régression. La diaspora n’est ni un distributeur de vêtements usagés, ni une agence de développement, ni une succursale du gouvernement arménien.
Elle est l’une des composantes de la puissance arménienne dans le monde.
Et dans la situation de vulnérabilité géopolitique où se trouve aujourd’hui l’Arménie, ce n’est certainement pas le moment de l’affaiblir.
Dommage que Nikol Pachinian ne semble pas le comprendre.
Paul Nazarian
