Deux semaines après avoir menacé d’engager des actions juridiques en vue de mettre un terme à la gestion par la Russie du modeste réseau ferroviaire d’Arménie, ce qui lui avait valu des mises en garde sévères de Moscou, le premier ministre arménien Nikol Pachinian a rétropédalé, se disant ouvert, jeudi 13 août à un accord de “compromis” sur cette question qui s’ajoute aux nombreux contentieux opposant l’Arménie à son ancien allié historique, dont elle s’est ouvertement détournée à partir de 2022 pour se rapprocher de l’Occident.
Renonçant à une rhétorique relevant du chantage qu’il entendait exercer sur la Russie, en réponse aux sanctions économiques drastiques que celle-ci impose depuis deux mois à l’Arménie pour la punir de sa réorientation stratégique et l’amener à choisir entre l’Union économique eurasiatique (UEE) dont elle est membre et l’Union européenne (UE) dont elle aspire à devenir membre, Pachinian a fait clairement savoir que son gouvernement ne résiliera pas unilatéralement un contrat de gestion de 30 ans qui avait été signé en 2008 avec Chemins de fer russes (Russian Railways, RZhD) qui détient le monopole du réseau ferroviaire arménien. Il semble aussi être revenu sur ses menaces presque loufoques relatives au prélèvement d’une taxe annuelle de 2 milliards de dollars dont s’acquitterait RZhD au titre des droits de gestion du réseau arménien.
“J’ai suggéré cela comme un des possibles scénarios de développement mais sans avoir rien de précis en tête”, a-t-il déclaré à ce propos aux journalistes.
“Nous voulons une solution à l’amiable, nous ne voulons pas une rupture [de contrat] ”, a poursuivi le premier ministre, en ajoutant : “Nous pouvons toujours le faire, nous pouvons le faire aujourd’hui même, mais nous ne voulons pas nous engager sur cette voie”.
Ces propos contrastent avec ceux qu’avait tenus Pachinian le 30 juillet, trois jours après un entretien téléphonique manifestement tendu avec le président russe Vladimir Poutine. Il avait alors déclaré qu’il n’y avait “pas d’alternative” à la fin du contrôle russe sur les voies ferrées d’Arménie.
“S’il y a un désaccord, alors nous nous en remettrons à quelque arbitrage pour faire quelque chose, pour discuter”, avait fait savoir Pachinian.
Le president de RZhD, Oleg Belozerov, avait répondu en soulignant que Erevan devrait dédommager sa compagnie à hauteur de quelque 400 millions de dollars pour les investissements qu’elle aurait injectés dans le réseau arménien depuis 2009. Le ministre russe en charge du développement économique Maksim Reshetnikov s’est fait l’écho de cette mise en garde. Reshetnikov en a profité pour souligner que l’Arménie devrait aussi payer le prix fort pour son éventuel retrait de l’UEE, le bloc commercial dirigé par la Russie.
Depuis les sommets européens que Pachinian a accueillés à Erevan début mai, Moscou accentue la pression sur les autorités d’Erevan pour qu’elles convoquent dans les délais les plus brefs un referendum sur le maintien de l’Arménie dans l’UEE ou la poursuite du processus d’adhésion à l’UE qu’elle a enclenchée par un vote de son Parlement début 2025. Pachinian reste oppose à une telle option, tant il est conscient de la dépendance persistante de l’économie arménienne de la Russie, qui reste son principal partenaire commercial.
C’est en février que Pachinian avait pour la première fois prôné ouvertement la fin de la présence de RZhD en Arménie. Il avait alors invoqué l’argument selon lequel le réseau ferroviaire arménien devait être géré par une autre compagnie, non-russe, car son statut actuel dissuaderait certains pays, à commencer par la Turquie et l’Azerbaïdjan d’utiliser une partie plus importante du territoire arménien à des fins de transit. Un argument pour le moins spécieux, ces deux pays voisins, appelés à être de proches partenaires de l’Arménie après avoir été des siècles durant ses ennemis héréditaires, n’ayant aucun état d’âme à commercer avec la Russie elle-même ni à utiliser ses axes de transit.
Le ministère russe des affaires étrangères avait d’ailleurs balayé la déclaration de Pachinian, la qualifiant de “bizarre” et “non acceptable”. Le vice-premier ministre russe Alexei Overchuk avait de la même manière balayé l’argument mis en avant en avril par Pachinian pour retirer à RZhD ses droits de gestion. Il avait fait valoir que la Turquie avait déjà entrepris la construction d’une voie ferrée qui reliera la ville de Kars, frontalière de l’Arménie, à l’enclave azerbaïdjanais du Nakhitchevan en contournant l’Arménie… et la Russie n’y est pour rien !
Ce revirement de Pachinian sur la question du réseau ferroviaire n’a en tout cas pas pour l’heure, infléchi la position de Moscou, qui compte sur ses sanctions pour tempérer les ardeurs européennes du premier ministre arménien ou l’amener à convoquer ce referendum pour lequel la Russie vient de poser un ultimatum. Tout en minimisant la portée des sanctions russes, le gouvernement arménien cherche des parades au manque à gagner provoqué par l’embargo frappant de nombreux produits arméniens exportés en Russie. Il a ainsi approuvé jeudi, lors de la réunion du conseil des ministres à Erevan, de nouvelles subventions de quelque 5,65 milliards de drams (14,6 millions de $) destinées aux exportateurs arméniens de produits agricoles, frappés de plein par les sanctions, dans le but de les aider à trouver de nouveaux marchés pour leurs produits interdits en Russie. Une enveloppe d’un montant similaire avait été débloquée début juin pour les mêmes motifs,tandis que l’Europe allouait une aide de quelque 52 millions d’euros à l’Arménie pour qu’elle fasse face aux conséquences des sanctions russes. Mais si le vice-ministre de l’économie Arman Khojoyan s’est montré optimiste, en notant des progrès dans la recherche de nouveaux débouchés pour les exportateurs arméniens, ces derniers se montrent généralement sceptiques, et doutent de leur capacité à remplacer dans des délais raisonnables le marché russe, même si l’Europe leur propose un accès discret à son marché quasi impénétrable…
