La ‘trêve électorale’ que le président azerbaïdjanais Ilham Aliev avait accordée au premier ministre arménien Nikol Pachinian, dont il soutenait tacitement la réélection face à une opposition moins oublieuse du Karabakh et de l’Histoire et bénéficiant du soutien tout aussi tacite aussi de la Russie, aura été de courte durée. Moins de deux semaines après les législatives arméniennes du 7 juin, qui accordaient une large victoire au parti Contrat civil du premier ministre sortant, mais pas assez large toutefois pour marginaliser l’opposition qui le prive de cette majorité des deux tiers qui est nécessaire pour réformer la Constitution arménienne selon les termes voulus par Bakou, qui en fait la condition ultime d’un accord de paix presque finalisé sous l’égide du président américain Donald Trump en août 2025, le président Aliev a renoué avec sa rhétorique agressive. Il a ainsi réitéré son exigence relative au « retour » en Arménie, qu’il continue à qualifier d’ « Azerbaïdjan occidental » des dizaines de milliers d’Azéris qui avaient fui la République alors soviétique d’Arménie dans un chassé-croisé avec les Arméniens chassés de l’Azerbaïdjan soviétique, alors que battait son plein la première guerre du Karabakh.
Pachinian avait pu mettre à profit cette ‘trêve électorale’ du régime de Bakou, qui s’est abstenu de manifester son agressivité habituelle à l’encontre de l’Arménie depuis sa rencontre avec le premier ministre arménien à la Maison Blanche, pour mettre en avant le succès de l’accord de paix auquel elle avait donné lieu, et pour s’en prendre avec violence aux partis d’opposition présentés comme le « trio de la guerre », qu’il accusait de propager de fausses nouvelles à seule fin de discréditer son processus de paix et de créer un climat de conflit avec l’Azerbaïdjan. Pachinian et son équipe ont ainsi dénoncé à plusieurs reprises l’une des attaques de l’opposition, selon laquelle le gouvernement arménien aurait passé secrètement un accord avec l’Azerbaïdjan en vue de l’installation en Arménie de jusqu’à 600 000 Azerbaïdjanais, une accusation dont le parti Arménie forte du magnat russo-arménien Samvel Karapetian, arrivé en deuxième position au scrutin du 7 juin dont il conteste d’ailleurs les résultats jugés frauduleux, avait fait son cheval de bataille. D’autant que selon cette information, que les autorités arméniennes avaient fermement démentie, il n’était pas question d’un retour des Arméniens au Karabakh, dont ils avaient été massivement chassés par l’offensive azérie de fin septembre 2023, ou par exemple à Soumgaït ou à Bakou, qu’ils avaient dû fuir après les pogromes de 1988 et 1990.
Les récentes déclarations d’Aliev montrent que de telles accusations n’étaient pas infondées, et que le régime azéri a maintenu cette exigence à son ordre du jour, quand bien même un accord en vue d’un retour des Azéris en Arménie n’aurait pas été conclu avec Pachinian.
“Tout Azerbaïdjanais occidental a le droit de retourner sur la terre de ses ancêtres”, a déclaré le vice-président du Parlement azéri Ziyafet Askerov lors d’un “festival-conférence” dédié au “retour dans l’Azerbaïdjan occidental” organisé par le gouvernement azerbaïdjanais dans l’enclave du Nakhitchevan, fief de la famille Aliev.
“Le retour est le droit légal, historique et moral des Azerbaïdjanais occidentaux puisque ces terres sont nos anciens territoires”, a ajouté le parlementaire, cité par les media azerbaïdjanais.
Le ministre azerbaïdjanais de l’éducation Emin Amrulayev a lui aussi pris la parole lors de cette rencontre qui se tenait à Ordubad, une localité proche de la frontière arménienne. Il a notamment indiqué que “la question de l’ Azerbaïdjan occidental” est d’une importance stratégique pour Bakou.
Le président Ilham Aliyev avait persisté à exprimer de telles exigences, quoique avec moins d’insistance, même après sa rencontre avec Pachinian à Washington. C’est notamment en évoquant ces exigences que les opposants à la politique de Pachinian affirmaient que la paix brandie par le dirigeant arménien, qui affirmait qu’elle était déjà instaurée entre les deux nations ennemies du Sud Caucase, n’était qu’un écran de fumée. Selon ces opposants, le but ultime d’Aliev est de mettre fin à l’existence de l’Arménie comme Etat viable.
Tout au long de la campagne électorale, les deux principales forces d’opposition arménienne ont soutenu que Pachinian allait permettre à 300 000, voire 600 000 Azerbaïdjanais de s’installer en Arménie s’il était réélu, une allégation qui à chaque fois, provoquait la colère de Pachinian.
Bakou avait soulevé à nouveau cette question trois jours seulement après que le principal conseiller d’Aliev en politique étrangère, Hikmet Hajiyev, eut visité l’Arménie où il rencontrait le secrétaire du Conseil de sécurité arménien, Armen Grigorian, dans la ville de Dilijan. Pachinian avait déclaré mercredi 17 juin qu’il avait initié leurs discussions en vue de “conjurer” ce qu’il avait désigné comme le risque d’une autre guerre arméno-historique accru par la percée inattendue de l’opposition arménienne aux élections du 7 juin.
Invoquant le risque d’une guerre porté par l’opposition durant la campagne, Pachinian agite donc encore cette menace après les élections qu’il a pourtant remportées, mais avec une majorité qui n’est pas assez confortable et le met en porte-à-faux avec Bakou, qui attend de lui qu’il réforme la Constitution arménienne en la purgeant des éléments relatifs au Karabakh. Les leaders de l’opposition arménienne affirment que la visite de Hajiyev avait pour but de discuter de cette question et des autres concessions promises par Pachinian et que pourrait compromettre la composition du nouveau Parlement.
Les exigences répétées d’Aliev sont à mettre en regard avec le refus tout aussi persistant et catégorique de Pachinian de plaider le droit au retour des Arméniens expulsés du Nagorno-Karabakh. Pachinian a déclaré à plusieurs reprises au cours des derniers mois que discuter du rapatriement des Arméniens du Karabakh et d’autres réfugiés du conflit arméno-azerbaïdjanais serait “dangereux pour le processus de paix ».
