L’organisme religieux musulman d’Azerbaïdjan, étroitement contrôlé par le pouvoir politique, a confirmé lundi 27 avril la destruction de la cathédrale arménienne de Stepanakert, ainsi que celle d’une autre église située dans la capitale de ce qui fut la République indépendante du Nagorno-Karabakh, ou d’Artsakh, jusqu’à ce que l’armée de Bakou occupe le territoire rebelle et en chasse toute la population arménienne vers l’Arménie, fin 2023. Cette instance administrant le culte musulman, très majoritairement d’obédience chiite en Azerbaïdjan, a aussi justifié la destruction de cette cathédrale, qui se flattait d’être la plus grande du Karabakh depuis sa consécration en 2019, soit un an avant que le régime de Bakou, soutenu par la Turquie, ne déclenche une guerre totale contre le territoire arménien, infligeant en novembre 2020, après six semaines de combats meurtriers, une défaite cinglante aux forces arméniennes, qui devait amener le gouvernement de l’Arménie à accepter un cessez-le-feu sous arbitrage russe pavant la voie à une reconquête totale du Karabakh par l’Azerbaïdjan.
L’organisme cultuel azerbaïdjanais, reprenant l’argumentaire du très laïque régime du président Ilham Aliev auquel il est inféodé, a affirmé que les autorités de l’Azerbaïdjan avaient des “raisons tant légales que morales” pour les vouer à la démolition.
“La démolition de deux édifices illégaux construits durant l’occupation [arménienne] ne peut être considérée comme une destruction d’un héritage religieux ou culturel », indique-t-il dans un communiqué en ajoutant : “Des personnes qui avaient été déplacées, de retour dans leur patrie, ont lancé régulièrement des appels à l’Etat [azerbaïdjanais] et aux instances judiciaires, demandant leur démantèlement”.
Révélée la semaine dernière et confirmée par des images satellite recueillies notamment par RFE/RL, la récente démolition de l’imposante cathédrale arménienne de la Sainte Mère de Dieu de Stepanakert, rebaptisé de son nom turco-azéri de Khankend par ses nouveaux maîtres azerbaïdjanais, a suscité une vive émotion en Arménie et au sein des organismes internationaux dédiés à la défense des droits humains et du patrimoine. Au début du mois, des media arméniens avaient aussi publié des photographies laissant supposer que l’église Sourp Hagop, un lieu de culte arménien plus modeste situé dans la capitale du Karabakh, avait été rasé.
Ces images ont provoqué une vive indignation parmi les nombreux activistes du Karabakh exilés à Erevan, où les représentants de l’opposition arménienne et plusieurs personnalités publiques ainsi bien sûr que l’Eglise apostolique arménienne s’étaient joints à eux pour dénoncer une politique systématique du régime de Bakou visant à effacer toute trace d’une présence arménienne deux fois millénaire au Karabakh. Le saint Siège d’Etchmiadzine avait dénoncé un “vandalisme d’Etat” s’inscrivant dans le cadre des efforts de Bakou pour « effacer toute trace arménienne de l’Artsakh”.
Les autorités, politiques ou religieuses de l’Azerbaïdjan peuvent d’autant plus se permettre de justifier et poursuivre ces démolitions, qui visent aussi, contrairement à ce qu’elles affirment, des lieux de culte ou des édifices civils arméniens qui sont antérieurs à l’ « occupation arménienne » du Karabakh – comme l’église Ganatch Jam, du 19e siècle à Chouchi, qui avait été démolie presque aussitôt après la prise de cette ville emblématique par les forces azéries, le 8 novembre 2020-, que les autorités politiques d’Arménie ont à peine réagi. Resté de marbre, le premier ministre arménien Nikol Pachinian avait ainsi clairement fait savoir, et de manière lapidaire, qu’il ne condamnerait pas ces démolitions et qu’il ne fallait donc pas compter sur lui pour en appeler à la communauté internationale pour défendre le patrimoine arménien du Karabakh, qu’il considère comme une affaire classée pour son gouvernement depuis 2023. Avant même l’anéantissement du Karabakh arménien, le gouvernement arménien avait d’ailleurs cessé d’une manière générale d’accuser l’Azerbaïdjan pour ses profanations et destructions systématiques des monuments arméniens du Karabakh après que Pachinian eut pour la première fois reconnu officiellement la souveraineté de l’Azerbaïdjan sur le territoire en 2022.
L’imposante cathédrale, construite sur le modèle des édifices religieux arméniens médiévaux, avait été consacrée par l’Eglise arménienne apostolique en 2019 après quelque 13 années de construction. Ses cryptes et sous-sols avaient servi d’abri à de nombreux habitants de Stepanakert qui venaient s’y protéger des drones et missiles azéris durant la guerre du Karabakh de l’automne 2020.
Plusieurs autres églises arméniennes du Karabakh ont été détruites depuis la guerre de 2020, mais ce processus de démolition s’est accéléré et intensifié après la reconquête par l’armée de Bakou de l’ensemble du Karabakh arménien en 2023.
Le catholicos Karekine II, chef suprême de l’Eglise arménienne, avait dénoncé ce processus lors d’une conférence organisée par le Conseil mondial des églises (WCC) an Suisse en mai 2025. Sheikh-ul-Islam Allahshukur Pashazade, la plus haute autorité de l’Islam chiite en Azerbaïdjan, qui est aussi étroitement lié au clan Aliev au pouvoir à Bakou, avait aussitôt riposté en accusant le catholicos de répandre “ propagande provocative et revanchiste”. Dans le sillage immédiat de cette conférence, et alors qu’il se préparait à rencontrer le président turc Erdogan le 20 juin à l’occasion d’une visite historique en Turquie, Pachinian lançait sa campagne très controversée visant à déloger Karékine du Saint-Siège, et à le remplacer sans doute par un dignitaire religieux plus docile, à la tête d’une Eglise soumise au pouvoir politique, sur le modèle du diyanet ou direction des affaires religieuses existant en Turquie où cette institution a été créée en 1924 par Ataturk sur des fondations jetées par Talaat Pacha, modèle qui a inspiré également l’Azerbaïdjan pourtant majoritairement chiite. Un tel objectif fait bien peu de cas de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, inscrite dans la Constitution arménienne, Constitution que le gouvernement de Pachinian entend d’ailleurs modifier radicalement, conformément aux exigences de l’Azerbaïdjan et de la Turquie
