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SAM TILBIAN Rubrique

Le grand jeu au Sud Caucase


Après 27 ans de statut-quo autour de l’Artsakh, tout indique qu’après la guerre de 44 jours, nous allons assister à un bouleversement géostratégique qui affectera tout le Sud Caucase et au delà tout le Moyen Orient.
En effet, profitant de la situation instable et des désordres qui ont prévalu en Arménie après la défaite militaire et les affrontements électoraux qui ont suivi, où même la cohésion gouvernementale fut affectée avec la démission du MAE et de ses assistants, le dictateur de Bakou, a pris des ailes et multiplie les initiatives et les provocations sur tous les fronts.

Remise en cause des frontières et de la souveraineté de l’Arménie.
Après l’appropriation des infrastructures et de la quasi-totalité des centrales hydroélectriques et de gisements miniers de l’Artsakh, le 12 mai, les troupes azerbaïdjanaises s’avancent en territoire arménien dans le Siounik et le Gégharkounik, et revendiquent les enclaves avec une continuité territoriale d’Azatamout, de Voskepar dans le Taouch, et de Karki près de Parouyr Sevag, enclaves stratégiques pour la souveraineté de l’Arménie et le contrôle de ses routes internationales.

L’Arménie soviétique et l’Azerbaïdjan soviétique n’ont jamais existé en tant qu’États de Droit, établis dans des frontières reconnues internationalement.
Les frontières internationales sont un concept du droit international, mais elles sont souvent le produit de rapports de force, les états les plus dynamiques s’étendant aux dépens des plus faibles.
Et cette réalité doit s’ancrer dans l’esprit des Arméniens.
C’est donc la morale de la fable de La Fontaine qui a cours dans les instances internationales : « Selon que vous serez puissant (riche) ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir »

Suite aux agressions azéries sur les frontières du pays, et constatant le refus de l’OTSC et de la Russie de remplir leurs obligations, Nikol Pashinian, plein d’illusions, a effectué les 1er et 2 juin dernier une tournée en France et à Bruxelles, envisageant même un recours au Conseil de sécurité de l’ONU.
Des ambassadeurs d’une dizaine de pays membres de l’UE se sont rendus sur place pour constater de visu les mouvements des troupes azéries sur les hauteurs stratégiques.
Et lors d’une conversation téléphonique avec le MAE russe Sergueï Lavrov, le 7 juin, le MAE français Jean-Yves Le Drian et le MAE allemand Heiko Maas ont discuté de la situation dans le Haut-Karabakh et de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Toute cette agitation de l’Union Européenne n’a qu’un but, s’assurer que ses intérêts énergétiques sont préservés.
Aucune chancellerie occidentale n’envisage une intervention militaire, y compris dans le cadre d’un mandat de l’ONU, qui plus est, avec la perspective d’un véto russe au conseil de sécurité, et cela au risque de devoir s’affronter aux militaires de Bakou.
Une Union Européenne et des Occidentaux qui infligèrent de lourdes sanctions à la Biélorussie de Lukachenko, qui fit enlever un journaliste « présumé » terroriste, mais qui condamna du bout des lèvres l’enlèvement et de l’emprisonnement par Aliyev, d’une centaine de civils et de militaires arméniens après le cessez le feu intervenu le 9 novembre 2020.

Malgré toutes les déclarations, malgré le déplacement d’une délégation sénatoriale conduite par son Président Gérard Larcher, la France, n’est pas en mesure de développer une politique indépendante selon une vision gaullienne en s’affranchissant de l’OTAN, (mort cérébrale), pour contrer le jeu de la Turquie et nouer une alliance avec la Russie.

Lors du sommet de l’OTAN à Bruxelles et du tête à tête Macron-Erdogan, pas un mot sur l’agression de l’Artsakh par Macron. Entretien qualifié d’« apaisé » par Erdogan qui valide ainsi tacitement son agression.

Lors de ce même sommet de l’OTAN à Bruxelles, et de la rencontre Erdogan-Biden, qualifiée de « très productive » par Erdogan, aucune condamnation de l’agression de l’Artsakh par Biden, qui a maintenu l’aide militaire des USA à l’Azerbaïdjan d’un montant de 120 millions contre 600 000 dollars à l’Arménie pour 2022 !

Pour ce qui concerne l’alliance russe, elle se révèle de moins en moins fiable et très déséquilibrée en faveur de l’Azerbaïdjan, ce qui provoque un sentiment « anti-russe » de plus en plus prononcé en Arménie.
Après le déploiement de son armée en Artsakh, avec un mandat de cinq ans, qui s’inscrit dans sa politique de gel du conflit, la Russie ne souhaite pas s’exposer à un sentiment anti-russe en Azerbaïdjan et a permis de ce fait l’expansionnisme azéri et l’intrusion turque au Sud Caucase, en sacrifiant sans aucune hésitation les intérêts de l’Arménie.
Dans le même temps cette extension de son emprise territoriale lui a permis d’endiguer les pressions de l’OTAN et de son agent la Turquie.

Ainsi cette orientation pro-turque de la Russie dictée par la pression de l’OTAN n’est pas sans rappeler la détestable politique d’une « Arménie sans les arméniens » des tsars Alexandre III et Nicolas II, et du gouverneur Galitsine qui confisqua en 1903 les biens du clergé arménien et ferma toutes les écoles arméniennes.
Les mêmes tsars qui favorisèrent l’implantation de tatares en Arménie russe, tatares qu’ils armèrent pour massacrer les arméniens en 1905 dans tout le Sud Caucase et à Bakou en particulier.
Une Russie qui fut en outre d’une passivité complice lors des massacres hamidiens de 1895-1896.

Cette orientation pro-turque conduisit également fin septembre 2016, la Russie à une détente dans ses relations avec le Pakistan, y compris dans le cadre de l’Union eurasiatique, avec un premier exercice militaire conjoint mené sur le sol pakistanais, tandis qu’en décembre de la même année, la frégate pakistanaise Alamgir avait jeté l’ancre à Novorossiïsk, l’une des principales bases navales russes de la mer Noire, afin de participer à des manœuvres conjointes.

L’Arménie est tellement inféodée à la Russie par le fait de ses trois premiers présidents, ( Bases militaires, réseau ferroviaire, approvisionnement et réseau gaz, réseau électrique, industries stratégiques dont la centrale nucléaire……) qu’elle ne peut se défaire de cette alliance et demander le retrait des forces russes comme l’ont fait la Géorgie et l’ Azerbaïdjan sans s’exposer à de sévères réactions.

L’enchevêtrement géostratégique du Sud Caucase

Huntington dans le « Choc des civilisation » indiquait : les conflits futurs seront de plus en plus d’ordre culturel (religion, langue, histoire, valeurs, habitudes et institutions) et de moins en moins d’ordres idéologique et économique, le monde étant divisé en civilisations.
Ainsi l’instrumentalisation de la religion au service d’intérêts politiques fut manifeste lorsque 2.000 personnes se sont rassemblées à Sarajevo en brandissant des drapeaux de l’Arabie saoudite et de la Turquie.
Ainsi c’est en champion islamique qu’Aliyev remercia la Turquie, le Pakistan et l’Afghanistan pour leur soutien lors de la guerre contre l’Arménie et l’Artsakh lors d’un sommet de l’Organisation de Coopération Islamique.
Huntington n’aborde pas le soutien de l’Occident aux pouvoirs despotiques des Aliyev en raison de préoccupations d’ordre économique et géostratégique, ce qui va à l’encontre de sa théorie.

Dans le « Grand Échiquier » Zbigniew Brzezinski indique qu’après la chute de l’URSS, si les États-Unis veulent conserver leur leadership et empêcher l’émergence d’une puissance sur le continent eurasien capable de rivaliser avec eux, ils doivent impérativement investir les « Balkans eurasiens » qui détiennent d’importantes réserves de gaz naturel et de pétrole, et contrer toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie avec le risque d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et l’Iran.
En poursuivant son analyse, Brzezinski distingue outre les « acteurs géostratégiques » (France, Allemagne, Russie, Chine et Inde), les états « pivots géopolitiques » (Ukraine, Azerbaïdjan, Afghanistan, Corée, Turquie et Iran).

C’est ainsi que l’OTAN considère la Turquie comme un facteur de stabilité en Mer Noire, et un contrepoids à la Russie dans le Caucase, et lui sous traite comme elle le fait en Ukraine toutes ses opérations militaires.
Mais l’OTAN craint un rapprochement de la Turquie avec la Russie et l’Iran, et souhaite ardemment son intégration européenne, d’autant que cette dernière risque de glisser vers l’intégrisme islamique. Déjà l’armée de l’air allemande a déplacé ses bases de Turquie en Jordanie, et les États-Unis pourraient prochainement suivre son exemple.

L’évolution de l’Azerbaïdjan et des pays d’Asie centrale turcophones, (Turkménistan, Kazakhstan... ) comme celui de l’Ukraine, dictera ce qui subsistera de la puissance de la Russie face à la pression de l’OTAN.

Dans « Out of Control » Brzezinski, révise radicalement son analyse et prédit la décadence de l’Amérique, avec ses déficits budgétaires et commerciaux qui ne cessent d’augmenter, et où une culture hédoniste domine. Une société dans laquelle « Dieu est mort » et dans laquelle la télévision « remplace les rôles traditionnellement joués par la famille, par l’église, par l’école ».
Je partage entièrement cette analyse qui prédit la fin de la puissance impériale américaine et l’émergence de deux super puissances : l’Inde et la Chine.

Les actuelles super puissances soit disant « amies » de l’Arménie, sont de fait complices à divers degrés avec l’agression azérie en Artsakh. Avec la menace du pan-touranisme sous les habits de l’OTAN, aucune force crédible n’est en mesure d’assurer la sécurité de l’Arménie, qu’elle doit assurer elle même en développant son industrie militaire, si elle veut devenir un acteur indépendant dans cette région hautement sensible du Sud Caucase.

Le Sud Caucase avec son environnement géopolitique mouvant, où des alliances hostiles à l’Arménie prédominent impose une nouvelle orientation de la politique étrangère de l’Arménie, beaucoup plus crédible que celle tournée vers la Russie et l’Europe trop dépendante des groupes pétroliers et de l’OTAN, avec une Turquie touranienne pro-active ; une Turquie également partenaire de la Russie.

Vartan Oskanian dans une interview à Civilnet du 22 juin 2021 brosse l’agenda arménien qui devra guider Pachinian, brillamment réélu le 20 juin dernier, dans les pourparlers à venir sur le Karabakh.
1. Retour immédiat et inconditionnel de tous les captifs arméniens en Azerbaïdjan
2. Retrait de toutes les forces azéries du territoire souverain de l’Arménie.
3. Reconnaissance des frontières de la Région autonome du Haut-Karabakh en tant qu’unité politique, qui en tant que telle figure dans tous les documents de règlement soumis par la communauté internationale depuis la signature du cessez-le-feu de 1994 (Document Kazimirov) ; Key West : 2001 ; Document de Madrid : 2004-2008.
4. Reprise des négociations dans le cadre du Groupe de Minsk pour le règlement du statut du Haut-Karabakh.

Le front turco-azéri

Lors de sa visite en Azerbaïdjan, Erdogan a signé le 15 juin avec Aliev la Déclaration de Chouchi qui s’est référée au Traité de Kars, qualifié d’« historique » ; déclaration qui constitue de fait un traité d’alliance militaire entre la Turquie et l’Azerbaïdjan.
Le lendemain, lors de sa visite à Bakou, Erdogan a déclaré devant l’Assemblée nationale azerbaïdjanaise : « la Turquie a soutenu de tout cœur l’Azerbaïdjan pendant cette période bénie de guerre nationale », et il a ajouté « Nous allons créer un nouveau Karabakh avec le corridor du Zangezour »
Et le MAE Cavusoglu de préciser « aujourd’hui nous ne parlons pas uniquement du couloir de Zangezour qui devra par la route et la voie ferrée relier l’Azerbaïdjan à la Turquie mais nous réalisons des opérations mutuelles importantes », et il a ajouté « à Chouchi un Consulat sera ouvert, et un drapeau turc équivalent à celui de l’Azerbaïdjan sera dressé »
Faut-il rappeler que le 20 avril, Aliyev avait menacé l’Arménie d’une nouvelle guerre si elle refusait d’ouvrir le couloir.

A une conférence organisée par le Centre international Nizami Gandjavi de Bakou, on avait remarqué la présence des personnalités suivantes :
- David A. Merkel, sous-secrétaire adjoint aux affaires européennes et eurasiennes au département d’État américain.
- Eka Tkeshelashvili vice-Premier ministre de Géorgie entre 2010-2012. - Une Géorgie alliée de fait de l’OTAN, qui a permis l’acheminement des armes sur le front de l’Artsakh depuis la Turquie et Israël, quasi colonisée économiquement par la Turquie garante du corridor énergétique, dont le Premier Ministre en visite en Azerbaïdjan le 5 mai dernier confirma à Aliyev « une relation parfaite qui dure depuis des siècles »
- Mme Livni qui fut ministre israélienne des Affaires étrangères entre 2002-2010. - Israël qui outre son soutien à l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan en contradiction avec sa politique de colonisation, s’est rangée dans le camp des agresseurs turco-azéris en vendant des missiles et des drones kamikazes qui furent déterminants lors de la dernière guerre. Armes payées offshore par l’intermédiaire d’une banque russe !!
- Victor Iouchtchenko qui fut Président de l’Ukraine entre 2005-2010. - L’Ukraine avec le renforcement de sa coopération dans le domaine de la défense avec Ankara, et son acquisition de drones Bayraktar TB2, au grand dam de Moscou, s’était vue soutenue par la Turquie qui avait critiqué l’annexion de la Crimée par Moscou et exprimé son soutien à l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
- Le front turco-azéri compte également Lukachenko l’ami du dictateur Aliyev, auquel il avait vendu le système de lance-roquette Polonez utilisé contre les forces arméniennes pendant la dernière guerre d’Artsakh.
Le front turco-azéri compte aussi Richard Moore, le chef du Secret Intelligence Service anglais (MI6) avec son rôle dans la guerre du Haut Karabagh, au cours de laquelle le Royaume-Uni a soutenu l’Azerbaïdjan en votant contre la résolution sur le cessez-le-feu à l’ONU, et en adoptant au Parlement britannique une résolution condamnant “l’acte d’agression de l’Arménie” !! Le front turco-azéri compte enfin la Pologne qui a officialisé l’achat de 24 drones armés turcs faisant partie, avec la Hongrie et la Bulgarie, des rares pays de l’UE qui entretiennent des rapports cordiaux avec la Turquie.

Lors de la nouvelle conférence du Centre international du 20 mai dernier, présidée par Aliyev, le thème abordé fut « le Caucase du Sud : les perspectives de développement régional et de coopération » ; conférence à laquelle participa la sénatrice Nathalie Goulet, qui parcourut les régions conquises de l’Artsakh !!

De plus ne voulant pas rester en dehors du Grand Jeu qui se dessine, l’Azerbaïdjan met tout en œuvre pour que la “Nouvelle route de la soie“ relie l’Asie à l’Europe en passant par la Caspienne, avec un prolongement vers la Turquie à travers le couloir de Zanguezour.

De même dans l’objectif de devenir un acteur majeur du Grand Échiquier, une délégation turque s’est rendue au Caire les 5 et 6 mai 2021 en vue de normaliser les relations avec l’Égypte et proposer comme avec les pays du Golfe, des accords gagnant-gagnant.

Le front anti touranien

Tout cela je n’en doute pas ne laissera pas la Russie indifférente et doit interpeller l’Arménie.
Il appartiendra au nouveau gouvernement de consolider ses liens avec la Grèce et Chypre et au-delà avec la Syrie, l’Irak et le Kurdistan.
De nouer et développer des liens avec l’Égypte et la Libye du Maréchal Aftar qui a reconnu le GA.
Avec les Émirats Arabes Unis, où vit une importante communauté arménienne, les EAU opposés à la Turquie en Syrie, au Soudan, en Libye, en Palestine et au Kurdistan.
Émirats Arabes Unis qui firent une déclaration sur le GA en avril 2019, GA reconnu formellement par l’Émirat d’ Abou Dhabi.
Abou Dhabi où après une Commission inter gouvernementale en 2019, lors du salon de l’armement UMEX en 2020, des perspective de partenariat sont apparues.

Face au front turco-azéri, l’Arménie doit impérativement nouer des alliances de revers avec les futures puissances périphériques, d’autant que la Russie a fait obstacle à la construction d’un nouvel oléoduc de l’Iran à travers l’Arménie qui transporterait le pétrole iranien vers l’Europe.
- L’Iran reste l’un des plus anciens soutiens de l’Arménie même s’il a conservé une position neutre lors du conflit, du fait de l’importante population azérie au nord du pays.
La réponse de Téhéran aux empiétements de la frontière arménienne par les azéris a été perçue comme une menace sérieuse des Turco Azéris pour sa sécurité et l’acheminement de son commerce extérieur vers la l’Europe et la Russie.
- La Chine, en conflit avec le touranisme et les Ouïghours, par son récent rapprochement avec l’Iran avec un Traité de coopération, comportant un volet militaire, d’un montant de 400 milliards, (cela malgré une possible normalisation des relations américano-iraniennes dans le nucléaire) représente le futur acteur majeur sur le front du Sud Caucase, et un allié potentiel de l’Arménie.
- Enfin l’Inde favorable à un « couloir de transport » transitant par l’Arménie qui relierait les ports du littoral iranien du golfe Persique à ceux de la mer Noire, est en froid avec l’Azerbaïdjan, l’allié et le partenaire stratégique du Pakistan. Elle a sommé l’Azerbaïdjan lors du dernier conflit de « retirer immédiatement ses troupes d’Arménie » et de « s’abstenir de toutes nouvelles provocations ».

par Ara Toranian le dimanche 27 juin 2021
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