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EDITORIAL Rubrique

Tout ça pour ça


Cruelle situation que celle laissée par la dernière guerre au Haut-Karabakh. Le sang n’avait pas encore séché que les dirigeants des pays belligérants se voyaient sommés de se rencontrer à Moscou le 11 janvier pour dessiner les contours économiques du futur Caucase que l’on nous promet rayonnant.
Comme quoi, quand Poutine souhaite aller vite, ce qui n’a pas été le cas durant les six semaines du conflit, il sait faire. On le constate depuis au moins le 9 novembre, date de la signature du cessez-le-feu, qui s’est traduit par l’envoi de 2000 soldats russes sur la ligne de contact lors des deux jours qui ont suivi.

Cette première rencontre au sommet Pachinian-Aliev-Poutine, source de nombreuses rumeurs, était attendue avec quelque nervosité côté arménien. Certains n’hésitant pas à colporter les jours précédents de faux bruits selon lesquels leur Premier ministre se verrait imposer un accord infamant avec la Turquie qui l’obligerait à abandonner toute revendication relative au génocide. Il n’en a rien été, le maître du Kremlin n’ayant pu obtenir de ses interlocuteurs que leur feu vert de principe sur la mise en place d’un plan de travail portant sur l’élargissement du réseau de transport régional, qui ne pourra cependant être mis en œuvre qu’après la libération des prisonniers arméniens et la restitution des corps, selon Pachinian et Arman Tatoyan, défenseur des droits de l’homme.

Ce projet vendu par Poutine comme « gagnant-gagnant », permettrait à l’Azerbaïdjan d’avoir une voie de circulation (probablement ferroviaire) avec le Nakhitchevan via le Siunik arménien tandis que l’Arménie obtiendrait, outre la sécurisation du couloir de Latchine vers la République du Haut-Karabakh, des voies de passage terrestres sur le territoire azerbaïdjanais en direction de la Russie et de l’Iran.En permettant l’accès de la Turquie sur la Caspienne, ces tracés revêtiraient en outre l’avantage d’enlever de sa substance à la menace militaire turque sur le sud de l’Arménie et de ramener à de plus justes proportions le poids de la Géorgie dans le réseau de communication du Caucase. Une révision à la baisse de la position géostratégique de ce pays qui ne serait pas pour déplaire à ses voisins, dépendants de son bon vouloir pour leurs liaisons avec l’Europe où la Russie, et à Moscou, toujours en délicatesse avec cet Etat qui aura bien profité du blocus sur l’Arménie.

Quid de la Turquie dans ce jeu ? Après avoir joué un rôle moteur dans l’agression azerbaïdjanaise, il semblerait qu’Ankara montre soudainement patte blanche, si l’on en juge par les propos de son MAE Mevlut Cavusoglu qui a déclaré le 8 janvier au quotidien Hurriyett que son pays serait prêt à « normaliser » ses relations avec l’Arménie. Sans en dire plus sur les conditions de cette soudaine « générosité ». Et sans que l’on sache si cette offre résulte d’une entente globale avec la Russie dans le cadre des discussions en cours ou d’une manœuvre opportuniste visant à redorer le blason turc auprès de l’Occident, après les sanctions des Etats-Unis et de l’Europe à la mi-décembre, les querelles avec la France, et la fin de mandat de Donald Trump, allié et protecteur d’Erdogan.

Quoi qu’il en soit, il est clair qu’Aliev ne se serait pas engagé dans ces discussions avec Poutine et Pachinian sans l’aval de son suzerain turc. Ce qui semble indiquer qu’Erdogan n’est pas prêt pour l’heure à poursuivre les hostilités, que ce soit en raison des limites imposées par la Russie (garante par un accord stratégique de l’intégrité territoriale de l’Arménie), du poids des combats sur son économie en crise, d’un autre agenda militaire (intervention anti-kurde possible en Irak) ou parce qu’il estime tout simplement avoir rempli à ce stade ses objectifs de guerre avec le retour à l’Azerbaïdjan des régions concédées lors du cessez-le-feu de 1994.

Cette victoire turco-azérie revendiquée contre l’Arménie est toutefois moins nette qu’il n’y paraît, étant donné que la République du Haut-Karabakh n’a pas abdiqué, qu’elle est aujourd’hui militairement protégée par une force d’interposition (fait unique dans son histoire), et que la question de son statut reste ouverte à la discussion dans le cadre d’un format de pourparlers à définir, après la mise entre parenthèses du processus de négociation diligenté par le Groupe de Minsk, seul détenteur d’un mandat international pour trouver une issue légale au contentieux. Pas de quoi pavoiser à Ankara ni à Bakou, donc.

Aussi, bien que le bilan humain de cette agression soit terrifiant, la situation telle qu’elle se présente explique dans une certaine mesure la déclaration de Pachinian qui avait estimé au lendemain du 9 novembre que le cessez-le-feu ne pouvait être considéré ni comme une victoire ni comme une défaite pour la partie arménienne, nonobstant bien sûr le nombre de morts. Lequel doit être cependant comparé à celui à peu près équivalent des pertes djihadisto-turco-azéries, très lourd aussi malgré l’usage des drones en première ligne.

Il ressort de cette tragédie que c’est toute une génération qui a été sacrifiée de part et d’autre de la ligne de front, du fait de l’instransigeance du régime Aliev qui a préféré conquérir par la guerre les territoires qu’il aurait pu obtenir par la négociation à plusieurs reprises, comme au sommet de Kazan en 2013. Le plan Lavrov prévoyait alors la restitution de l’ensemble des régions « occupées » contre le droit à l’autodétermination de la population du Haut-Karabakh, sécurisée par la mise en place d’une force d’interposition russe. Cet accord, accepté à l’époque par Erevan, avait été rejeté à la dernière minute par le régime Aliev, lequel n’a in fine guère gagné davantage avec son offensive du 27 septembre, si ce n’est la satisfaction d’avoir donné libre cours à ses bas instincts, dans la grande tradition du nationalisme turc. Un défoulement barbare qui était sans doute pour lui la condition d’un retour à plus de sérénité, si ce n’est à plus de réussite dans son projet, resté vain à ce jour, de « turquification » du Haut-Karabakh. Même si l’on s’en rapproche, ce ne sera pas encore pour cette fois, malgré l’emploi des grands moyens...

Ara Toranian

par Ara Toranian le mercredi 13 janvier 2021
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Photo : Max Sivaslian




 
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