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REPORTAGE Rubrique

Dadivank : avant la dernière messe, par Myriam Gaume


Dans quelques jours, ce sera un autre pays. Les tracés du futur Karabakh se succèdent sans vraiment clarifier le sort du monastère de Dadivank après le 25 novembre. Le joyau de l’architecture chrétienne reconquis par l’Arménie en mars 1993 avec la province de Kelbadjar sera-t-il considéré comme une simple prise de guerre dans le traité de paix ou bien les cartographes et les signataires consentiront-ils à bouger la ligne des nouvelles frontières afin de préserver le trésor culturel né de la ferveur arménienne entre le IXe et le XIIIe siècle ? Pour l’heure, les soldats russes gardent ses bâtiments consacrés, son territoire, et l’honneur du père Hovannes, le maître spirituel des lieux. Les traits tirés, le prêtre accuse la fatigue et la tension de ces semaines de guerre.
Cette fois, ce sont les fresques de la Vierge qui ont été déposées. Les murs de l’église sont nus. Après les cloches, les livres liturgiques et les plus anciens khatchkars, les pierres-croix vieilles de 800 ans retrouvés sur les lieux en 1994, le complexe monastique de Dadivank est peu à peu dépouillé de ses joyaux, envoyés par camion à Etchmiazine, siège de l’église apostolique d’Arménie.

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Le sort de Dadivank reste incertain. Le tracé frontalier publié par le ministère de la Défense de la Fédération de Russie semble s’interrompre autour de l’enclave formée par le complexe monastique. Le char 433 a pris position dans l’enceinte du monastère depuis plusieurs jours déjà, le char 432 est posté au check-point principal et les jeunes soldats venus de Samara ou Krasnoïarsk ont pris leurs quartiers dans les bâtiments accolés. Der Hovannes semble avoir ouvert grand les portes de son royaume de pierre à cette armée du Ciel qui s’est mise – du moins sur cette portion de territoire – au service de la protection de Dadivank et des craintes de l’homme de Dieu. Lorsque l’ordre d’évacuation est arrivé, initialement prévue le 10 novembre, der Hovannes a fermement annoncé : « Je ne partirai pas ». Ce n’est pas son premier acte de résistance. S’il redoute l’arrivée des militaires azéris avec la restitution de la province de Kelbajar, ce n’est pas pour lui mais pour les trésors qu’il avait défendus, les armes à la main, le 17 janvier 1993, après la chute de Mardakert. Né à Vank, ordonné prêtre en 1992, Hovannes Hovannessian officiait alors à Gandzassar, le monastère perché à l’ouest de sa région natale. Il avait disposé quatre fusils automatiques aux quatre coins de sa paroisse, pour riposter à toute intrusion. L’offensive repoussée avec l’aide des soldats, son église était restée en terre arménienne. «  Si c’est la paix, je suis là. Si c’est la guerre, je suis là. Et si on construit, je suis présent.  » Voilà son sacerdoce.

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Le chantier de restauration avait commencé en 2004. Il devait s’achever cette année. L’enceinte des églises ressemble désormais à un parking. On entre à présent à Dadivank en tank ou en Jeep. Des détritus brûlent en dégageant une fumée qui rappelle l’incendie récent de maisons voisines. Un cameraman russe filme une femme qui gratte la terre du talus pour en emporter une poignée comme un talisman. Des soldats font des selfies avant de rentrer pour de bon en Arménie. Des chiens errants jappent en jouant. Des fidèles pleurent en caressant les pierres millénaires. Le père Hovannes pose en compagnie des pèlerins, faisant de chacun un témoin qui portera sa cause au-delà des montagnes qui bientôt se recouvriront de neige et d’un silence absolu. Les Arméniens viennent en nombre découvrir les lieux, demander le baptême, une bénédiction. Une caméra thermique à 360° est installée par les soldats russes, elle balaiera le check point situé sur la route de Stepanakert et signalera tout danger de jour comme de nuit.
Jeune appelé, Hovannes Hovannessian a fait son service militaire en Russie à Arkhangelsk, une ville portuaire proche du cercle polaire fondée par le tsar Ivan le Terrible. Cela signifie des conditions de vie extrêmes, rappelle-t-il, et qui pèsent sur la vie âpre des casernes. Prédestiné au service de Dieu, le ciel lui a donné une main de fer, et le gant de velours qui va avec. Un officier russe échange une poignée de main avec der Hovannes. Il semble faire le point avec le prêtre sur le compte à rebours qui désormais fait battre le cœur de beaucoup en Arménie et au-delà.
Myriam Gaume

par Ara Toranian le dimanche 22 novembre 2020
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