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MICHEL PETROSSIAN Rubrique

Une page d’histoire arménienne à Bakou


Par Michel Pétrossian

Je comprends que cela puisse déplaire.

Eh bien tant pis - les faits sont têtus !

C’est l’heure de la vengeance de tous les voisins de l’Arménie, qui lui font payer son excellence, son courage et sa fidélité.

L’Arménie qui redressait ses ailes... Qui entrait certainement dans la phase la plus lumineuse de ses trente dernières années...

C’est impardonnable, jamais aucun Arménien n’oubliera ni ne pardonnera ce qui se passe. Tous ceux sur qui elle aurait pu compter... Toutes les viles trahisons.

Les Arméniens n’ont jamais voulu être belliqueux. Simplement ils réussissaient. Partout, de toutes les manières, à cause d’un esprit industrieux, d’une capacité de travail et d’une créativité qui les portaient invariablement à une hauteur où ils ne pouvaient susciter qu’un seul sentiment : une jalousie atroce. On tue pour cela, ça c’est déjà vu.

C’est l’heure de payer, pensent les voisins. Pourtant, elle a payé l’Arménie, tellement payé, depuis si longtemps... En vies, en sang, en terre, en argent.
Il faudrait être élégant, laisser certaines réalités sous le boisseau, mais j’y vais cash.

Oui, Tiflis (Tbilissi) est une ville dont le rayonnement, la prospérité, le prestige sont essentiellement le fait des Arméniens.

En 1803, 74 % des habitants de Tiflis étaient d’origine arménienne, et 90 ans plus tard dans une communication faite à la Société de géographie de Genève le géographe Victor Dingelstedt disait ceci : « Bien que Tiflis fût considérée comme la capitale de l’ancienne Géorgie, le nombre de Géorgiens y fut pourtant toujours inférieur à celui des Arméniens, ce qui tient à l’organisation féodale de l’État de Géorgie, au peu de dispositions des Géorgiens pour la vie des villes et à l’obligation dans laquelle se sont trouvés ses princes de vivre dans leurs domaines et au milieu de leurs vassaux, toujours prêts à se battre avec leurs voisins ou contre l’ennemi du dehors ».
Il serait trop long de décrire tout ce que les Arméniens ont fait dans cette capitale de Caucase, qui était de fait l’un des principaux centres de vie culturelle et spirituelle arménienne.

Et qu’en est-il de Bakou, capitale actuelle d’Azerbaïdjan, dont l’unique source de richesse est le pétrole ? Le premier puit de pétrole sur le bord de la Caspienne a été foré en 1869 par un Arménien, M. Mirzoyev (Mirzoian). Dès le début de l’aventure pétrolière une douzaine d’agences arméniennes ont été fondées, qui exploraient 55% des gisements. Au début du XXe siècle il y avait 154 entreprises pétrolières internationales à Bakou, dont 89 appartenaient aux Arméniens. Ces entreprises exportaient le pétrole en Europe, en Asie ou en Afrique, et les Arméniens avaient leur propre flotte sur la Caspienne. Sur 35 oléoducs 25 appartenaient aux Arméniens, et un peu plus de la moitié des entreprises qui produisaient du matériel pour l’industrie pétrolière et qui les commercialisaient étaient d’initiative arménienne.

Les industriels arméniens ont propagé leurs activités jusqu’en Caucase du Nord ; le fondateur de l’industrie pétrolière à Grozny, la capitale actuelle de Tchétchénie, était un Arménien de Vladikavkaz, Akhverdov (Akhverdian) qui avait fondé « Akhverdov & C° », entreprise qui explorait 40 % de pétrole dans cette région. Des projets avec des actionnaires américains ont été brisés par la Première guerre, puis par la révolution bolchévique. On peut dire que les Azerbaïdjanais d’aujourd’hui doivent leur prospérité aux Arméniens qui ont su exploiter et développer l’industrie pétrolière, en ayant déposé au passage un nombre impressionnant de brevets pour différentes améliorations techniques de l’industrie.

Mais les entrepreneurs arméniens ne se contentaient pas du pétrole : ils étaient aussi les fondateurs et les principaux exploitants de l’industrie du coton, de la soie, de la viticulture, du caviar, du poisson et du tabac. Et ce n’est pas seulement l’entreprenariat commercial qui occupait les Arméniens. Sur la totalité des spécialistes ayant une formation supérieure, les Européens y compris, les Arméniens représentaient plus de 50% - ingénieurs, médecins, professeurs, architectes, etc. - et 40% des artisans qualifiés étaient des Arméniens.

C’est sans doute pour cette raison que dans le principal dictionnaire encyclopédique russe de l’époque pré-révolutionnaie, le dictionnaire des frères Granat, on peut lire ceci : « Le pétrole a beaucoup de sources en Arménie (Bakou) » (7e édition, 1910, vol. I, entrée « Asie », p. 499).
Cette phrase ne choquait personne, sans doute parce que jusqu’en 1918 le nom d’Azerbaïdjan désignait une localité et ne dépassait pas le nord de la rivière Koura. En absence de frontières étatiques dans la région le rôle économique et culturel des Arméniens était tellement prééminent dans la contrée qu’elle leur était naturellement associée dans l’imaginaire collectif, le dictionnaire des frères Granat étant simplement le fidèle reflet d’une telle perception.

L’essentiel des initiatives culturelles majeures, et des constructions pour les pérenniser étaient l’œuvre des Arméniens. L’opéra actuel de Bakou par exemple est l’œuvre de l’architecte arménien Bayev, construite grâce à l’argent des frères Maïlov (Mailian), entrepreneurs. Le Conservatoire actuel est construit sur les fondements de l’église arménienne St Thadée, détruite en 1930 - c’est pourquoi la structure du bâtiment est cruciforme, ironie du sort dans un pays communiste athée devenu musulman. La quasi-totalité des bâtiments de prestige, y compris certains bâtiments gouvernementaux, était financée par les Arméniens et appartenait aux grands familles ou les principales entreprises tenues par les Arméniens.

La variété et la diversité de la société arménienne à Bakou était telle qu’il y avait par exemple le comité de défense des Luthériens Arméniens, qui avaient leur propre église, et qui étaient quelque peu malmenés par l’Eglise Apostolique Arménienne...

par Jean Eckian le dimanche 8 novembre 2020
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