Deux panneaux à trois faces, portant les photos en noir et blanc des 19 otages de Bakou, disposés sur le Parvis de l’Hôtel de Ville. C’est ainsi que la Mairie de Paris a matérialisé son soutien aux prisonniers politiques arméniens en Azerbaïdjan, jeunes conscrits de la guerre des 44 jours en 2020 ou anciens dirigeants de l’Artsakh.

Une manifestation était prévue de longue date, mercredi 2 septembre, afin de marquer le début de cette courte exposition, présentée jusqu’au samedi 5 inclus. Elle a été annulée hier soir par la Mairie, suite à des menaces très graves, portant sur la sécurité des citoyens français en Azerbaïdjan. 




Près de trois cents personnes se sont retrouvées devant l’Hôtel de ville à dix heures ce 2 septembre. Outre les co-présidents du CCAF, les Arméniens ont pu reconnaître Hovhannès Guevorkian, Représentant de l’Artsakh en France, Yonathan Arfi, président du CRIF, Philippe Meyer vice président du CRIF, Marcel Kabanda représentant les rescapés du génocide des Tutsi au Rwanda ainsi que des élus, dont Xavier Bertrand, président du Conseil Régional des Hauts de France, des députés dont Constance Le Grip et Emmanuel Mandon, des élus municipaux comme Josiane Gaude, adjointe à la mairie du 7e Stéphane Exposito à Alfortville et Fabienne Liadzé à Issy-les-Moulineaux. René Rouquet était également présent parmi les personnalités qui avaient fait le déplacement.

Privés de sono, les orateurs se sont adressés à l’assemblée au moyen d’un mégaphone. Ara Toranian, co-président du CCAF s’est exprimé en premier.
» Chers amis,
Mourad Papazian, coprésident du CCAF, a enchaîné.
» Nous sommes réunis aujourd’hui pour porter une exigence qui ne souffre ni ambiguïté, ni marchandage, ni délai : la libération immédiate et inconditionnelle des dix-neuf Arméniens détenus en Azerbaïdjan.
Dix-neuf hommes. Dix-neuf destins. Dix-neuf familles suspendues à une attente devenue insupportable.
Parmi eux se trouvent Rouben Vardanian, les anciens présidents de l’Artsakh Arayik Haroutiounian, Bako Sahakian et Arkadi Ghoukassian, Davit Ichkhanian, David Babayan, Levon Mnatsakanian, Davit Manoukian, mais aussi d’autres prisonniers, militaires et civils.
Tous ont un nom. Tous ont un visage. Tous ont une famille. Aucun ne doit être réduit à un dossier diplomatique, à un instrument de pression ou à une monnaie d’échange. Nous voulons leur rendre hommage.
Ils ont servi leur peuple, défendu sa dignité et porté son aspiration à vivre libre sur sa terre. Ils sont aujourd’hui emprisonnés parce qu’ils ont incarné l’Artsakh.
Ils sont des combattants de la liberté. Ils sont, pour nous, des héros. Leur emprisonnement ne les diminue pas : il révèle leur courage et accuse ceux qui prétendent bâtir la paix en enfermant la liberté.
Liberté !
Liberté pour ceux qui ont combattu. Liberté pour ceux qui ont gouverné. Liberté pour ceux qui ont simplement refusé de renoncer à leur peuple. Liberté pour tous, sans distinction, sans sélection et sans condition.
Il y a trois ans, en septembre 2023, l’Azerbaïdjan lançait son offensive contre l’Artsakh. En quelques jours, 120 000 Arméniens furent contraints de quitter leur terre ancestrale. Des familles entières partirent dans la peur, abandonnant leurs maisons, leurs écoles, leurs églises, leurs cimetières, leur mémoire et une présence arménienne plurimillénaire.
Cette tragédie n’est pas née en un jour. Elle avait été préparée par neuf mois de blocus. Pendant neuf mois, le corridor de Latchine fut entravé puis fermé. Pendant neuf mois, la population de l’Artsakh fut privée de nourriture, de médicaments, d’énergie et de liberté de circulation. Pendant neuf mois, 120 000 femmes, hommes, enfants et personnes âgées furent soumis à l’angoisse, à la pénurie et à la faim.
La Cour internationale de Justice avait ordonné que la circulation des personnes, des véhicules et des marchandises soit garantie dans les deux sens. Cet ordre n’a pas été respecté. Les alertes se sont multipliées. Les condamnations se sont succédé. Pourtant, le blocus a continué. Puis vint l’offensive du 19 septembre 2023. Puis l’exode. Puis les arrestations. Nous devons nommer les faits : ce fut une épuration ethnique. Le déplacement forcé, massif et organisé d’une population civile est l’un des actes que le droit international peut qualifier de crime contre l’humanité. Nous demandons que cette qualification soit pleinement examinée par les juridictions compétentes et que toutes les responsabilités soient établies.
C’est dans ce contexte que plusieurs dirigeants de l’Artsakh furent arrêtés et transférés à Bakou. Certains des détenus avaient été capturés après la guerre de 2020. D’autres le furent au moment même où leur peuple était chassé de sa terre. Les procès se sont déroulés devant une juridiction militaire, dans une opacité dénoncée par les défenseurs des droits humains, sans les garanties indispensables d’une justice indépendante et équitable.
Le Parlement européen a dénoncé leur détention injuste et des simulacres de procès. Amnesty International a qualifié le procès de Rouben Vardanian de parodie de justice. Des peines de quinze ans, de vingt ans et même de réclusion à perpétuité ont été prononcées. Le Parlement européen a demandé leur libération immédiate et inconditionnelle, des sanctions contre les responsables des violations et une enquête internationale sur le déplacement forcé, les persécutions et l’épuration ethnique.
Mais jusqu’à présent, les condamnations internationales n’ont presque jamais dépassé le stade des paroles. Des résolutions ont été votées. Des communiqués ont été publiés. Des préoccupations ont été exprimées. Pendant ce temps, les portes des prisons sont restées fermées. La diplomatie des mots a montré ses limites. Le temps est venu pour la diplomatie des actes.
Liberté !
À ceux qui nous disent que cette question devra être réglée après la paix, nous répondons clairement : c’est l’inverse. La libération des prisonniers arméniens est une condition de la paix.
Il ne peut y avoir de paix crédible lorsque des hommes restent emprisonnés parce qu’ils ont représenté, défendu ou servi l’Artsakh. Il ne peut y avoir de confiance lorsque des captifs sont utilisés comme instruments de pression. Il ne peut y avoir de paix durable si l’on exige des victimes qu’elles se taisent pour ne pas déranger les négociations.
La paix n’est pas l’oubli. La paix n’est pas l’impunité. La paix n’est pas l’abandon. La paix exige la justice, la dignité et la liberté.
Nous nous adressons au président Ilham Aliev : libérez les prisonniers arméniens. Libérez-les sans marchandage, sans contrepartie et sans condition. Leur libération ne serait pas une faveur. Elle ne serait pas une concession. Elle serait l’application du droit et le premier acte vérifiable d’une volonté réelle de paix.
Nous nous adressons à l’Union européenne. Elle ne peut plus séparer ses intérêts de ses valeurs. Aucun accord énergétique, aucun partenariat stratégique, aucune considération commerciale ne doit conduire l’Europe à fermer les yeux.
Toute avancée dans les relations entre l’Union européenne et l’Azerbaïdjan doit être expressément conditionnée à la libération de tous les prisonniers arméniens et de tous les prisonniers politiques.
L’Europe ne peut pas parler de liberté à l’intérieur de ses frontières et l’oublier lorsqu’elle négocie du gaz à l’extérieur. La liberté ne se négocie pas, elle se défend.
Nous nous adressons à la France. La France a une voix particulière, une responsabilité particulière et une histoire particulière avec le peuple arménien. Son Parlement a demandé la libération sans délai des responsables politiques de l’Artsakh et la garantie du droit au retour des populations arméniennes sur leur terre. La diplomatie française appelle à la libération de toutes les personnes détenues arbitrairement en Azerbaïdjan. Ces positions doivent maintenant devenir une stratégie d’action.
Nous demandons à la France de prendre l’initiative d’une coalition européenne pour la libération des prisonniers ; de porter ce dossier au plus haut niveau à Bruxelles, au Conseil de l’Europe et aux Nations unies ; de soutenir des sanctions ciblées si Bakou persiste ; d’exiger un accès humanitaire indépendant et régulier ; et de faire de cette libération une condition politique de toute normalisation avec l’Azerbaïdjan.
Nous demandons également à la France de continuer à défendre le droit au retour des Arméniens de l’Artsakh : un retour volontaire, digne, durable et sécurisé, sous garanties internationales. Ce droit ne s’efface pas parce qu’un peuple a été chassé. Il ne disparaît pas avec le temps. Il ne peut être sacrifié sur l’autel d’une paix de façade.
Nous voulons ici remercier et saluer la Ville de Paris. Paris a été constante lorsque tant d’autres détournaient le regard. Paris a soutenu l’Artsakh pendant le blocus. Paris a participé à l’acheminement de l’aide humanitaire. Paris a accordé au peuple du Haut-Karabakh la citoyenneté d’honneur. Paris a dénoncé l’épuration ethnique, demandé la libération immédiate des prisonniers et rappelé le droit des Arméniens de l’Artsakh à retourner librement et en sécurité sur leur terre. À la Ville de Paris, à son Conseil et à tous les élus qui, au-delà de leurs sensibilités, ont porté ce combat, nous disons merci.
Dans la ville des droits humains, ce soutien n’est pas seulement un symbole. C’est une fidélité. C’est un honneur. Et c’est un appel adressé au monde : n’abandonnez pas l’Artsakh, n’abandonnez pas ses prisonniers, n’abandonnez pas le droit.
Nous nous adressons enfin aux autorités arméniennes. Le sort des prisonniers ne peut être absent du processus de paix. Il doit être placé au centre de toute discussion avec Bakou. Aucun accord ne peut prétendre clore le conflit s’il abandonne ceux qui en demeurent captifs et s’il efface le droit au retour de ceux qui ont été chassés. Dans l’attente de leur libération, nous exigeons un accès humanitaire indépendant, le respect de leur santé, de leur défense et de leurs liens avec leurs familles. Le monde doit savoir où ils sont, dans quel état ils se trouvent et comment ils sont traités. Cette cause n’est ni partisane ni communautaire. Elle est universelle. Elle concerne tous ceux qui refusent que la force fasse taire le droit, que l’énergie achète le silence et que la paix serve de prétexte à l’oubli.
Liberté !
Aux familles, nous disons : votre attente est la nôtre. Votre douleur est la nôtre. Votre combat est le nôtre. Aux otages qui sont enfermés à Bakou, nous disons : vous n’êtes pas oubliés. Nous prononçons vos noms. Nous portons vos visages. Nous continuerons à mobiliser nos institutions, nos élus et nos consciences jusqu’au jour de votre retour.
Le temps des déclarations sans lendemain est terminé. Le temps des responsabilités est venu. La France doit prendre ses responsabilités. L’Europe doit prendre ses responsabilités. Les institutions internationales doivent prendre leurs responsabilités. Les autorités arméniennes doivent prendre leurs responsabilités. Et chacune et chacun d’entre nous doit prendre sa part de ce combat.
La libération des prisonniers est une urgence humaine, une exigence politique et une priorité absolue. Libérez les otages arméniens. Libérez-les tous. Libérez-les maintenant. Vive la liberté. Vive l’Arménie. Vive la France. »

Xavier Bertrand a pris la parole pour une allocution qui se voulait ferme et empreinte d’émotion. Le président des Hauts de France a martelé que le voile de l’oubli ne doit pas tomber sur les 19 prisonniers arméniens et de même, le voile de la honte ne doit pas tomber sur un pays qui entretient des liens d’amitié avec l’Arménie.

Constance Le Grip, députée des Hauts de Seine, a souhaité témoigné en quelques mots de son soutien et de sa solidarité, demandant la libération des otages détenus dans des conditions difficiles.

Emmanuel Mandon, député de la Loire a également affirmé sa solidarité, ajoutant qu’il n’était pas possible de rester indifférent à cette situation. Connaissant bien l’Artsakh où il est souvent allé, il a rappelé que le pays était proche des standards de la démocratie et souligné que nombre de personnes y ont consacré leur temps et leur énergie.

Stéphane Exposito, adjoint au maire d’Alfortville, a souligné que la honte et l’oubli n’avaient pas leur place ici, affirmant que la ville n’abandonnerait jamais ceux qui sont devenus ses amis.




Reportage photos de Lydia Kasparian
