Ilham Aliyev a une étrange façon d’expliquer son attachement à la paix.
Le 2 octobre, le président azerbaïdjanais a déclaré devant le congrès de son parti : « Si nous avions cédé à nos émotions, un troisième arc de triomphe aurait probablement été érigé aujourd’hui au centre d’Erevan. » Il a présenté cette conquête imaginaire comme une preuve de sa retenue.
Pour ceux d’entre nous qui vivent à Erevan, la ville évoquée dans cette phrase est notre foyer. Ses habitants aspirent aux mêmes choses que partout ailleurs : élever leurs enfants, construire leur vie professionnelle et faire des projets sans se demander si une nouvelle guerre viendra les interrompre.
Les dirigeants européens et américains ont de bonnes raisons de soutenir un accord de paix. L’ouverture des voies de communication pourrait favoriser les échanges, les investissements et de nouvelles perspectives dans une région qui a passé trop de temps à se préparer au prochain affrontement. L’Arménie a besoin de cette ouverture. L’Azerbaïdjan aussi.
Mais un processus de paix devient fragile lorsque le désir de célébrer les progrès rend ceux qui le soutiennent réticents à affronter les comportements qui le menacent.
La question est de savoir si les partenaires d’Aliyev rendront la coopération plus avantageuse que la contrainte.
Une paix à concrétiser
Des avancées existent. Lors de leur rencontre du 24 septembre à New York, les ministres arménien et azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan et Djeyhoun Baïramov, ont présenté le commerce et le transit comme des bénéfices concrets de la paix. Ils ont convenu de poursuivre le dialogue direct. Ces échanges méritent d’être encouragés.
L’accord paraphé à Washington en août 2025 fournit un cadre pour juger la suite. Son texte reconnaît la souveraineté et l’intégrité territoriale des deux pays, rejette les revendications territoriales ainsi que la menace ou l’emploi de la force, et engage les deux États à combattre la haine raciale. Le paraphe a fixé un texte commun ; il n’a pas achevé les étapes nécessaires à l’entrée en vigueur d’un traité de paix.
Le cadre américano-arménien du projet TRIPP offre une autre possibilité. Publié en mai 2026, il prévoit des infrastructures de transport et d’autres équipements régionaux, tout en préservant expressément la souveraineté et la juridiction de l’Arménie, notamment ses compétences en matière de frontières et de douanes. C’est une base de coopération utile. Encore faut-il que ce cadre se traduise par des infrastructures opérationnelles, des procédures fiables et des bénéfices visibles pour la population.
Une entreprise arménienne qui accède à un nouveau marché, un chauffeur qui franchit une frontière sans crainte, une famille qui peut investir ses économies avec davantage de confiance : voilà des raisons de travailler sérieusement à la paix.
Elles expliquent aussi pourquoi il faut en examiner les résultats. Distinguons ce qui a été accompli, ce qui est en cours et ce qui reste une promesse. La question utile est de savoir si chaque étape rend les relations plus sûres — et quels éléments permettraient de le démontrer.
Le voisin auquel on demande à l’Arménie de faire confiance
Les propos d’Aliev rendent cette question incontournable.
En janvier 2025, il a qualifié l’Arménie d’« État fasciste ». À propos de ce qu’il présentait comme le fascisme arménien, il a déclaré : « Soit les dirigeants arméniens le détruiront, soit nous le ferons. » Dans le même entretien, il exigeait que l’Arménie cesse de s’armer, que la France et les autres fournisseurs annulent leurs contrats et que les armes déjà livrées soient restituées.
Ces déclarations précédaient la rencontre de Washington. Un processus de paix qui porte ses fruits devrait faire évoluer de telles positions. Pourtant, le discours du 2 octobre, prononcé plus d’un an après le paraphe de l’accord, n’avait guère de quoi rassurer. Aliyev a qualifié tous les anciens dirigeants arméniens de criminels de guerre méritant d’être punis, présenté collectivement les Arméniens comme un peuple historiquement perfide et insisté sur la nécessité pour l’Azerbaïdjan de conserver une supériorité militaire écrasante.
Ce discours ne permet pas de conclure qu’une invasion est imminente. Il montre toutefois un président qui continue de présenter l’Arménie comme un pays à maintenir en position de subordination. C’est un obstacle sérieux à la confiance nécessaire à un règlement.
Le discours territorial qui sous-tend cette attitude n’a pas non plus commencé avec Nikol Pachinian.
Heydar Aliyev, président de l’Azerbaïdjan de 1993 à 2003, était le père de l’actuel président, Ilham Aliyev. Ilham lui a succédé en 2003 et a nommé sa propre épouse, Mehriban Aliyeva, première vice-présidente en 2017. À Bakou, la continuité politique est devenue une affaire de famille.
En janvier 1998, Heydar Aliyev déclarait : « Les territoires historiques de l’Azerbaïdjan doivent être restitués. » Il présentait des terres situées en Arménie comme des territoires injustement cédés. Ce discours témoigne d’une revendication politique ; il n’établit pas que ces terres aient historiquement appartenu à l’Azerbaïdjan. Il montre que ce discours territorial est bien antérieur aux récents partenariats de défense de l’Arménie.
Les différends portant sur des secteurs précis de la frontière doivent être examinés à partir de cartes et de documents, dans le cadre de négociations entre les deux parties. Ils ne sauraient justifier que l’on traite la république voisine comme une question territoriale restant à régler. Il en va de même pour les transports : tout passage par l’Arménie doit reposer sur des règles convenues et sur son consentement.
Les choix de défense de l’Arménie méritent d’être examinés, notamment leur coût et leur efficacité. Mais sa capacité à se défendre ne peut dépendre de l’autorisation de l’Azerbaïdjan. Un gouvernement auquel on demande des compromis difficiles doit aussi protéger ses citoyens si ces compromis n’apportent pas la sécurité attendue.
Diplomatie et défense vont donc de pair. Les négociations peuvent réduire le danger et donner du temps. L’Arménie doit mettre ce temps à profit pour renforcer ses institutions, son économie et ses défenses. Aucun partenariat ne peut décharger la République de cette responsabilité.
La paix doit aussi ramener les prisonniers chez eux
Pour les familles qui attendent un proche arménien détenu en Azerbaïdjan, la paix a un sens plus immédiat : son retour à la maison.
La libération des prisonniers arméniens doit être un objectif central de la diplomatie internationale. Améliorer leurs conditions de détention est une obligation urgente tant qu’ils restent emprisonnés. Cela ne saurait remplacer leur libération.
Le déroulement des procès rend cette exigence plus pressante. En février, Amnesty International a dénoncé les condamnations de seize accusés arméniens comme une parodie de justice. L’organisation citait le jugement de civils par des tribunaux militaires, des procédures pratiquement soustraites à tout examen extérieur et des éléments de preuve que les accusés n’étaient pas en mesure de comprendre suffisamment. Ces constats appellent des réponses, pas une nouvelle déclaration de pure forme assurant que justice a été rendue.
Le 21 septembre, Human Rights Watch a relayé les allégations de Ruben Vardanyan selon lesquelles les prisonniers arméniens étaient privés de contacts réguliers avec leurs familles, de possibilités suffisantes d’exercice physique et d’examens médicaux. HRW précisait ne pas avoir vérifié ces allégations de manière indépendante ; la commissaire azerbaïdjanaise aux droits humains les a rejetées. Un accès régulier d’observateurs indépendants permettrait précisément d’établir les faits.
Si l’Azerbaïdjan a fermé la délégation du Comité international de la Croix-Rouge en septembre 2025, des représentants basés à Genève ont rendu visite aux prisonniers en décembre de la même année. Selon HRW, les visites sont devenues moins régulières. Les familles ont besoin de contacts fiables et d’un suivi indépendant, parallèlement à des efforts soutenus pour obtenir les libérations.
Le gouvernement d’Aliyev a montré qu’il pouvait agir vite lorsqu’il souhaitait libérer un prisonnier. En 2004, l’officier azerbaïdjanais Ramil Safarov a assassiné à coups de hache l’officier arménien Gurgen Margaryan pendant son sommeil, lors d’une formation organisée sous l’égide de l’OTAN en Hongrie. Après son transfert de Hongrie vers l’Azerbaïdjan en 2012, Safarov a été gracié, promu et a reçu divers avantages. En 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que l’inexécution de la peine de Safarov et le traitement discriminatoire de cette affaire par l’Azerbaïdjan violaient la Convention européenne des droits de l’homme.
Ce précédent compte, car les gouvernements donnent l’exemple par les comportements qu’ils récompensent. Un État qui souhaite la réconciliation devrait combattre la glorification des violences ethniques, plutôt que de la laisser servir de modèle à la génération suivante.
L’Azerbaïdjan compte aussi des citoyens qui ont tenté de montrer une autre voie. Le chercheur Bahruz Samadov défendait le dialogue avec les Arméniens. Il purge une peine de quinze ans de prison pour des accusations de trahison qu’Amnesty considère comme fabriquées et liées à son activité pacifique. Le 25 septembre, l’organisation a de nouveau exigé sa libération immédiate et inconditionnelle.
Des personnes comme Samadov montrent qu’une autre relation est possible. Leur emprisonnement la rend plus difficile à construire. Un gouvernement ne peut prétendre de manière crédible préparer sa population à la réconciliation tout en punissant les citoyens qui la pratiquent.
Une histoire que chacun peut vérifier
À Gandzasar, en septembre, des diplomates en visite ont assisté à une autre illustration de la manière dont cette hostilité est entretenue.
Le conseiller présidentiel Hikmet Hajiyev leur a montré des pages blanches dans des manuscrits exposés et s’en est servi pour mettre en doute l’histoire arménienne. Le Matenadaran, l’institut des manuscrits d’Arménie, a répondu par quelque chose de plus utile qu’une insulte : les originaux.
Son explication était simple. Les objets présentés à Gandzasar étaient des répliques destinées à l’exposition. Certaines pages avaient été reproduites ; les autres étaient restées blanches. Le directeur, Ara Khzmalyan, a montré un original correspondant à l’une des répliques et invité les diplomates et les chercheurs à examiner la collection à Erevan. L’un des manuscrits identifiés avait été rédigé en 1232 et enluminé au Karabakh au XIVᵉ siècle.
Les documents historiques étaient consultables. Quiconque souhaitait sérieusement connaître la vérité savait par où commencer.
L’inquiétude dépasse cette seule présentation. À partir d’images satellites et de documents historiques, Caucasus Heritage Watch a recensé la destruction de 108 monastères, églises et cimetières arméniens au Nakhitchevan entre 1997 et 2011, soit 98 % des sites que ses chercheurs ont localisés et évalués. Ils y ont identifié un effacement culturel systématique.
C’est pourquoi une surveillance indépendante est indispensable. Préserver ce patrimoine implique de protéger les inscriptions et les cimetières, mais aussi de rendre compte fidèlement de l’histoire des communautés qui l’ont créé et fait vivre. Une visite officielle ne remplace pas l’accès de chercheurs qualifiés.
La souveraineté de l’Azerbaïdjan n’exige pas que l’histoire arménienne disparaisse. Reconnaître cette histoire ne détermine pas, en soi, une frontière actuelle. La diplomatie devrait pouvoir respecter à la fois l’intégrité territoriale et la vérité historique.
Pourquoi l’Europe doit y prêter attention
L’Europe a ses propres raisons d’examiner la manière dont Aliyev exerce le pouvoir.
En septembre, Reuters a rapporté les accusations de diplomates selon lesquelles l’Azerbaïdjan aurait fait pression sur la France au sujet de citoyens français détenus, dans le cadre du dossier des sanctions visant le milliardaire russe Alisher Usmanov. Bakou a démenti cette campagne de pression. L’Union européenne a retiré Usmanov de sa liste de sanctions le 22 septembre ; Aliyev a gracié le citoyen français Martin Ryan le lendemain.
La France a ensuite confirmé la libération de Ryan et son retour. C’était une heureuse nouvelle pour lui et sa famille. Cet enchaînement ne prouve pas l’existence d’un marchandage, mais les pressions rapportées méritent une enquête. Si la détention devient un moyen efficace d’infléchir les décisions d’un autre gouvernement, ce succès risque d’encourager sa répétition.
Le mépris d’Aliyev pour le contrôle exercé par les institutions européennes est moins ambigu. Le 15 septembre, selon la transcription officielle en anglais de ses propos, il a qualifié le Parlement européen de « nid de corrompus ».
Cette accusation renvoie à un passé gênant. En 2018, une enquête indépendante sur l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe — une institution distincte — a relevé des manquements déontologiques et de forts soupçons de corruption liés à des activités favorables à l’Azerbaïdjan. Les institutions européennes ont elles-mêmes documenté les dangers d’un contrôle compromis.
La réponse passe par une surveillance renforcée du lobbying, des cadeaux et des relations politiques. La coopération stratégique ne doit pas permettre d’échapper à l’examen critique.
L’approvisionnement énergétique et les voies de transport sont des intérêts européens légitimes. Leur valeur dépend toutefois de règles prévisibles et d’une région stable. Les investissements deviennent plus vulnérables lorsqu’un acteur puissant estime que son utilité rend ses abus tolérables.
Washington est confronté au même problème. Ses projets de liaisons régionales seront plus sûrs si la souveraineté arménienne est respectée lorsque surviennent des désaccords. Les perspectives commerciales ne peuvent se substituer à cet engagement.
Faire respecter les engagements
La réponse doit renforcer le processus de paix en donnant une portée réelle à ses principes.
Washington et les capitales européennes doivent œuvrer à la libération des prisonniers arméniens, exiger des réponses aux manquements documentés de leurs procès et insister sur un accès indépendant régulier, des soins médicaux et des contacts familiaux tant qu’ils restent détenus. Ils doivent également demander la libération des personnes emprisonnées pour leur engagement pacifique, dont Samadov.
La protection du patrimoine exige que des observateurs qualifiés puissent accéder aux sites et aux inscriptions. Les incidents frontaliers doivent faire l’objet d’enquêtes crédibles. Les accords de transport doivent prévoir des règles qui préservent la souveraineté et des moyens concrets de régler les différends avant qu’ils ne dégénèrent en affrontements.
L’élargissement de l’aide et des coopérations privilégiées devrait dépendre des progrès dans ces domaines. Les gouvernements doivent préciser leurs attentes, fixer des échéances d’évaluation et indiquer ce qui se passera si les engagements ne sont pas respectés. La diplomatie discrète a son utilité. Mais des promesses sans échéance ni conséquences permettent de prolonger la contrainte.
Les États-Unis disposent déjà d’un instrument pertinent. La section 907 limite l’aide au gouvernement azerbaïdjanais, sous réserve d’exceptions et de dérogations présidentielles. En août 2025, le président Trump a prolongé une dérogation en certifiant notamment que cette aide n’entraverait pas les négociations de paix et ne serait pas utilisée à des fins offensives contre l’Arménie. Le Congrès doit examiner attentivement les éléments invoqués à l’appui de tout renouvellement. Lorsque les conditions légales ne peuvent être remplies, les restrictions doivent s’appliquer.
Les États-Unis et l’Union européenne devraient également recourir à des sanctions ciblées lorsque des preuves établissent la responsabilité de personnes dans de graves abus ou des actes de corruption. Ces mesures doivent désigner les responsables publics concernés, respecter les garanties procédurales et préciser les changements nécessaires à leur levée. Leur objectif est de modifier les décisions et de protéger les personnes.
L’Arménie a elle aussi du travail à accomplir. Son gouvernement doit présenter des preuves précises et des demandes réalisables, expliquer honnêtement les choix difficiles et transformer ses partenariats en capacités durables : du personnel formé, des équipements dont l’entretien peut être assuré, des institutions plus solides et des échanges commerciaux porteurs de débouchés. Le critère reste le même : cela renforce-t-il l’Arménie, et quels éléments le démontrent ?
Le débat public doit reconnaître les avancées utiles et exiger que les échecs soient corrigés. La colère contre un gouvernement arménien ne répond pas aux menaces qui pèsent sur l’État arménien. Les citoyens et les organisations à l’étranger peuvent examiner les politiques avec exigence tout en soutenant la sécurité de la République et sa liberté de choisir son avenir.
L’Europe et les États-Unis n’ont pas à renoncer au dialogue avec Aliyev. Ils doivent cesser de considérer ce dialogue comme une preuve, en soi, qu’il a changé. La libération des prisonniers, la protection du patrimoine, la liberté des voix critiques pacifiques et le respect des capacités de défense et des frontières de l’Arménie seraient des preuves plus convaincantes.
Pour les habitants d’Erevan, le plus beau monument à la paix serait un avenir ordinaire : des enfants qui grandissent, des entreprises qui ouvrent et des familles qui peuvent faire des projets au-delà de la prochaine crise.
La sécurité de l’Arménie doit reposer sur davantage que le récit qu’Aliyev fait de sa propre retenue. Elle doit reposer sur des engagements tenus — et sur des conséquences lorsqu’ils ne le sont pas.
Bèrge Jololian
Bèrge Jololian est un professionnel arméno-américain de l’informatique et de la cybersécurité, basé à Erevan, en Arménie, et à Watertown, dans le Massachusetts. Ses écrits portent sur l’État et la souveraineté de l’Arménie, les relations entre la République et la diaspora, la sécurité régionale et les choix stratégiques auxquels sont confrontés les petits États.
