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EDITORIAL Rubrique

Faire face


Les circonstances terrifiantes dans lesquelles la partie arménienne s’est vu imposer un cessez-le-feu qui l’a obligée à restituer des territoires conquis au prix du sang sont forcément sources de bouleversement, de frustration, voire de colère. Du fait de l’accord tripartite signé entre l’Arménie, la Russie et l’Azerbaïdjan, la République du Haut-Karabakh a été contrainte de céder sur le tapis vert des terres qu’elle avait gagnées sur le terrain, comme Kalbadjar, Aghdam et Latchin. De plus — phénomène peut-être plus grave —, « l’Arménie indépendante » perd la maitrise absolue de ses frontières sur son flanc occidental avec le Nakhitchevan et oriental avec l’Azerbaïdjan, dont la défense et le respect seront assurés par des forces russes. Dans le prolongement toutefois de ce qui existe déjà…

Ces concessions, y compris territoriales, sont-elles pour autant aussi catastrophiques qu’elles le paraissent ? Justifient-elles le ton aussi triomphaliste que criminel du dictateur Ilham Aliev qui a déclaré sans ambage « j’avais dit qu’on chasserait (les Arméniens) de nos terres comme des chiens, et nous l’avons fait » ? Sont-elles aussi de nature à fonder l’enthousiasme d’Ankara qui salue la « grande victoire » de l’Azerbaïdjan, au motif qu’il a « reconquis des terres occupées depuis trente ans » ?

Qu’il soit permis d’en douter.

Tout d’abord les déclarations d’Aliev montrent que pour lui la République du Haut-Karabakh n’est pas un territoire azerbaïdjanais, puisqu’il n’en a pas « chasser les Arméniens ». Dont acte. Ensuite, Bakou a été obligé d’accepter une présence militaire étrangère (russe) sur un territoire qu’il dit sien. Ce qui représente pour le moins une humiliation eu égard à sa souveraineté revendiquée. Enfin la partie turque est totalement absente de cet accord dont le grand gagnant est Poutine, lequel restaure sa main-mise sur sa chasse gardée du Sud Caucase.
A cet égard, on s’étonne que le régime Aliev, qui était en train de conquérir Chouchi après avoir réalisé toute une série d’avancées sur le plan militaire, ait consenti à une telle concession, dommageable à son autorité. Ce recul ne s’apparente-t-il pas à une forme de capitulation, si ce n’est d’hommage à la résistance arménienne, qui en dépit d’un rapport de force caricaturalement inégal, a réussi à tenir tête pendant six semaines à l’armada turco-djihadisto-azérie et à lui infliger de très lourdes pertes ?

Quoi qu’il en soit, cette force d’interposition russe qui aura pour effet de sanctuariser la République du Haut-Karabakh, reliée à l’Arménie par un couloir sécurisé de 5 km de large, constitue en soi une dérogation au mythe de l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, et une exception au monopole de la violence physique légitime inhérent à l’exercice même du pouvoir étatique.

De plus, cette présence sera un facteur d’internationalisation de la cause de la reconnaissance du Karabakh qui devra plus que jamais figurer dans l’agenda politique et diplomatique de la partie arménienne comme des puissances. En témoigne la réaction française qui a demandé dès le 10 novembre à ce qu’on travaille sur « un règlement durable » de la question du Haut-Karabakh qui « préserve les intérêts de l’Arménie ». Nous sommes donc sur ce sujet à un point de départ, et non sur une ligne d’arrivée.

Au-delà de l’émotion bien légitime, cette nouvelle donne tend aussi à justifier les déclarations de Nikol Pachinian. Le Premier ministre a en effet estimé que ce compromis, imposé par un déluge de violence inimaginable, n’était « ni une victoire ni une défaite ». Alors qu’est-il sinon une pause nécessaire dans une montée historique du projet génocidaire qui a débouché sur l’agression du 27 septembre, génératrices de milliers de morts.

Cela signifie-t-il pour autant que l’Arménie pourra se dégager de sa problématique de sécurité pour la déléguer à la seule responsabilité de la Russie ? Certes, non. Sachant toutefois que dans la très grande majorité des cas, les forces d’interposition ont vocation à s’éterniser sur place....

Quelle que soit en l’occurrence la durée de celle-ci, il appartiendra à l’Arménie de la mettre à profit pour reconstruire son potentiel militaire et renforcer sa cohésion nationale. Des priorités qui ne constituent pas des figures de style, comme en témoigne l’attaque du Parlement du 9 novembre à Erevan par une meute de « gros bras » qu’on aurait préférer voir sur le front plutôt que dans l’assaut contre ce symbole de la démocratie.

La surenchère nationaliste, l’exploitation à des fins politiciennes du désarroi naturel provoqué par la barbarie de l’Azerbaïdjan épaulée par la Turquie génocidaire, ainsi que la perte de territoires subséquente, représentent en effet autant de facteurs de déstabilisation interne qui ne manqueront pas d’être instrumentalisés par les nostalgiques de l’ancien régime. A cet égard, le pire ne serait-il pas que les reculs militaires vis-à-vis desquelles les prédécesseurs de Pachinian portent leur part de responsabilité se traduisent par un enterrement de la révolution de velours qui avait suscité un tel engouement populaire ?

Là encore, dans cette situation dramatique, chacun se doit d’apporter sa quote-part au renforcement de l’union nationale plus que jamais vitale pour l’avenir du pays : l’opposition en jouant le jeu de la démocratie restaurée en 2018, l’armée en restant scrupuleusement dans ses casernes, et le pouvoir en se montrant exemplaire dans le maintien de l’Etat de droit et le respect de l’adversité. Il est plus qu’urgent d’en finir avec l’exacerbation des tensions internes, les dérapages verbaux plus ou moins récurents et les mises en détention préventives trop souvent douteuses, fut-ce contre des personnalités contestées, voire délétères.

L’Arménie a besoin de sérénité pour sortir de l’épreuve terrifiante qu’elle est en train de subir. Elle ne peut se permettre d’ajouter de la crise à la crise, et encore moins de laisser quelque puissance que ce soit décider du sort de ses dirigeants légitimement élus, le Premier ministre en tête.

Enfin, les moments dramatiques que nous venons de traverser renvoient une fois de plus à la solitude de l’Arménie face à la barbarie. Ils nous rappellent à nos devoirs pour battre en brèche l’indifférence et faire valoir la responsabilité de protéger le peu qu’il reste du peuple arménien sur ses terres. En ce sens, le slogan de la reconnaissance est plus que jamais d’actualité.

Ara Toranian

Crédit photo : Benoît Prieur

par Hilda le mercredi 11 novembre 2020
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