ROBERT AYDABIRIAN

Bolton et Le Drian : la diplomatie des armes


A la veille du centenaire de l’armistice de la première guerre mondiale et de la conférence sur la paix à Paris, les manœuvres militaires et diplomatiques atteignent leur paroxysme.
Le retour aux affaires du néo-conservateur américain John Robert Bolton et son voyage au Sud-Caucase nous rappelle l’influence désastreuse qu’il a eue sur le lancement de la guerre contre l’Irak, accusée à tort devant l’ONU de détenir des armes de destruction massive. Sa réapparition nous inquiète quant aux risques de nouveaux conflits, tout aussi dramatiques, dont il menace l’Iran et les pays adjacents.
La visite de Jean-Yves Le Drian, du 27 mai 2018 à Bakou nous avait déjà préoccupée, tant est grande la réputation de ce ministre dont les visites à l’étranger, ces 6 dernières années, ont abouti à la signature de contrats juteux pour les industriels français (souvent bretons) de l’armement.
Or le journal électronique « Intelligence Online » du 7 novembre nous révèle ce que nous avions craint ; des accords de vente d’armements navales et d’électroniques de surveillance ont bien été négociés par le ministre Français. Mais qui font déjà l’objet d’un chantage de la part d’ « Aliyev qui serait prêt à rompre avec Macron et à bloquer ces contrats » si le Président français ne lui rend pas visite prochainement. En question un contrat de trois patrouilleurs Gowind de Naval Group (ex DCNS) estimé à 430 millions€ qu’il menace de passer au néerlandais Damen ou à Israel Skipyards déjà présent localement. Le marché naval azéri est devenu plus intéressant depuis l’accord délimitant les frontières maritimes sur la Caspienne. En attendant cette visite, Le Drian tentera d’apaiser le courroux azéri. Rappelons-nous que c’est à son talent de négociateur que nous devons le bond sans précédent des exportations d’armement obtenu avec le soutien marqué de Laurent Fabius et de sa fameuse « diplomatie économique » qui mériterait plutôt de s’intituler « diplomatie des armes ».
Mais ce type de diplomatie pratiquée avec des États totalitaires et criminels, tels que ceux qui sévissent au Proche-Orient, a conduit à la disparition en masse de populations civiles, en Irak, en Syrie, et au Yemen. En jouant de la diplomatie des armes, les pays fournisseurs se font complices de graves violations des droits humains, car les meilleurs clients en matière d’armement ne sont pas des plus recommandables. La position commune de l’Union européenne sur les exportations de matériel militaire, adoptée en 2008, en précise les règles. Les États membres doivent refuser l’exportation, s’il existe « un risque manifeste » que le matériel concerné serve notamment à « la répression interne », et faire preuve « d’une prudence toute particulière » vis-à-vis des pays « où de graves violations des droits de l’homme ont été constatées ». Selon l’article 6 du traité, un État ne doit pas autoriser de transferts d’armes s’il a connaissance que celles-ci « pourraient » servir à commettre de graves violations du droit international. Aux premiers rangs des acheteurs d’armes françaises, des États pétroliers dont les exactions au Yémen sont dénoncées par des ONG et par l’opinion publique alertée par les principaux média.
La situation au Yémen est terrifiante. L’arrêt des exportations françaises vers l’Arabie saoudite ainsi que l’arrêt immédiat des exactions, seraient un signe politique fort. L’Allemagne a déjà cessé ses envois tout comme la Suède.
L’application du droit international est affaire de rapports de force : tant qu’il n’est pas prouvé que des armes françaises ont été utilisées, on affirme que le pays a respecté le traité...La question yéménite pourrait faire jurisprudence, et être source d’enseignements pour la France médiatrice du conflit du Karabagh où la situation reste tendue et préoccupante.
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Si 100ans après, les grandes puissances veulent éviter un nouveau conflit international depuis le Proche-Orient, ils devront arrêter de sur-armer des pays comme l’Arabie Saoudite et l’Azerbaïdjan, et renouer le dialogue avec l’Iran. Un accord sur ce sujet s’impose à la Russie, à la France, et aux États-Unis, ainsi qu’à Israël et à la Turquie.
Robert Aydabirian
Paris le 10 novembre 2018
1. Quelles frontières pour les armes ? Pedone, 2016.
2. Marchands d’armes. Enquête sur un business français, Romain Mielcarek, Tallandier,
2017.

par Ara Toranian le lundi 12 novembre 2018
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