EDITORIAL Rubrique

De la Francophonie, par Ara Toranian


Les pays de la francophonie ont rendu un bel hommage à l’Arménie en la désignant pour héberger le 17e sommet de leur organisation, les 11 et 12 octobre prochains. Ce choix est d’autant plus remarquable que la pratique du français y est encore balbutiante. Mais la dimension linguistique a visiblement moins pesé dans leur décision que l’aspect politique.

C’est la volonté de l’Arménie d’intégrer cet espace qui a été saluée et mise à l’honneur. Et il y a eu sans doute aussi un besoin de lui rendre justice, de la mettre en valeur, de la sortir de l’impasse dans lequel son environnement immédiat s’échine à l’enfermer, malgré sa vocation de pays-passerelle situé à la croisée des civilisations.

Comment ne pas voir non plus dans cette décision, qui a été prise dans la foulée du centième anniversaire du génocide, un geste fort visant à illustrer la charte de l’OIF (organisation internationale de la francophonie) ? Une profession de foi qui entend mettre à profit le partage de la langue française et des valeurs universelles « pour la gestion et le règlement des conflits », « le soutien à l’État de droit et aux droits de l’homme ». En bref, à conjuguer au présent et à l’échelle de tous les continents la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1 789 qui participe du rayonnement international de la France et constitue une source inépuisable d’inspiration pour tous les hommes épris de liberté. Et Dieu sait qu’ils seront nombreux au rendez-vous d’Erevan ceux qui, selon le mot de Léopold Senghor, ont trouvé « dans les décombres du colonialisme cet outil merveilleux, la langue française », à la fois support et prétexte politique du sommet.

Un message et des principes qui, à la faveur de la révolution de velours, ont de surcroît trouvé une nouvelle jeunesse dans ce pays. Ce qui ne pourra que conforter a posteriori le choix des États qui lui ont accordé leur confiance, non seulement pour organiser une manifestation internationale de cette ampleur, mais aussi pour incarner ses valeurs. « L’Arménie expire, mais elle renaîtra », avait écrit ce géant de la littérature qui porte le nom prédestiné en ces circonstances d’Anatole France. Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’OIF, lui a répondu à distance en septembre dernier en disant de l’Arménie qu’elle est le « symbole du triomphe de la force, de la fierté et du courage d’un peuple qui a su renaître à lui-même et au monde ».

La boucle est bouclée, en attendant la venue des 4 000 délégués envoyés par les 58 États membres et les 26 pays observateurs de cet événement diplomatique hors norme qui accueillera près d’une trentaine de présidents et de chefs de gouvernement. Un plateau politique exceptionnel qu’aucune capitale des ex-républiques soviétiques n’a été à ce jour en mesure de rassembler. C’est dire le potentiel de la plus petite d’entre elles, cet État miraculé, résilient, fondé avec l’énergie du désespoir d’un peuple de rescapés sur une infime portion des territoires qui dans l’histoire ont toujours porté le nom d’Arménie.

Dans ces conditions, il serait étonnant que les sujets du génocide et de l’Artsakh, non spécifiquement ciblés par l’OIF, mais qui sont dans leurs ultimes conséquences en rapport avec sa problématique - celle du « Vivre ensemble dans la solidarité, le partage des valeurs humanistes et le respect de la diversité »- ne donnent pas lieu à une prise de conscience élargie. Et qu’ils ne connaissent pas des avancées, quand bien même de nombreux pays de l’OIF font-ils l’objet des assiduités de la Turquie d’Erdogan qui, tout en étant membre de l’OTAN, aime à se poser en « guide suprême » du non-alignement…

Un rôle à contre-emploi eu égard au passé génocidaire de cet état et à son présent négationniste…

Pour être à la hauteur de cette situation extraordinaire, il fallait un numéro de NAM hors du commun. C’est ce qu’ambitionne l’édition qui sera largement distribuée lors du sommet. L’objectif étant, entre autres, de rappeler l’implication des citoyens français d’origine arménienne dans la francophonie qui n’est pas seulement, on l’a vu, une affaire d’idiome. Même si leur communauté est loin d’être en reste dans le domaine de la langue, avec feu Charles Aznavour, représentant s’il en était de la chanson française dans le monde entier, mais aussi ses multiples écrivains dont un petit échantillon a bien voulu apporter sa contribution à nos pages.

Comme quoi, on peut débarquer dans des bateaux de fortune et se retrouver cent ans plus tard aux avant-postes du rayonnement culturel de la nation qui vous a donné refuge. En ces temps troublés, cette leçon n’est pas neutre. Toutes choses égales par ailleurs, les Arméniens en constituent l’un des symboles. Avec cette particularité dramatique du génocide nié qui a fait de chacun d’entre eux la sépulture à laquelle ses aïeux assassinés n’ont pas eu droit, mais aussi le messager d’une cause universelle, celle du vivre ensemble, qui constitue justement la base de ce sommet.

par Ara Toranian le mercredi 10 octobre 2018
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