DANS LA REVUE DES DEUX MONDES Rubrique

Valérie Toranian : « J’ai perdu quelqu’un de ma famille »


Texte de la journaliste et auteure Valérie Toranian, publié dans la Revue des deux Mondes :

Aznavour est mort. Je suis orpheline. Comme des millions d’amoureux de la chanson française. Comme des millions de Français. Sur les réseaux sociaux je lis un tweet d’un inconnu qui pourtant n’a pas l’air arménien. « C’est drôle c’est comme s’il était un peu notre père à tous ». Le père de quoi exactement ?

J’ai perdu quelqu’un de ma famille. Durant ces vingt dernières années, à chaque fois que j’assistais à un de ces concerts j’avais la gorge serrée lorsqu’il entonnait La bohème, et qu’il essuyait soigneusement son pinceau imaginaire sur son chiffon imaginaire devant sa toile imaginaire. Le même rituel qui ravissait le public. Histoire de rappeler quel grand comédien il était. Je pensais : « Regarde le bien, c’est la dernière fois. » Et puis miracle il était toujours là. Non, pas miracle. Une sacrée résilience têtue d’Arménien qui n’a jamais dit son dernier mot.

Quand j’étais petite, la télé était interdite mais pas la radio. Je crois que mon premier souvenir de radio c’est Emmenez-moi. Peut être parce que mon père a monté le son. C’était si rare qu’il monte le son d’une chanson de variété, il avait plutôt tendance à couper le sifflet à tous les yéyés qu’il arborait. Oui mais Charles…

Les mélomanes l’adoraient, les femmes en étaient folles. Ses textes sensuels écrits sur l’oreiller, après l’amour quand les corps se font lourds, effrayaient la censure, défrayaient la chronique.

Une année où je l’avais interviewé pour le magazine Elle, (comme j’étais impressionnée, anxieuse…) je lui dis : cela doit être formidable d’être la femme d’un homme qui sait si bien parler d’amour. Il m’avait rétorqué l’œil froid et (presque) sans malice. « Les mots d’amour pour moi c’est le boulot. On ne parle pas boulot à la maison ! » J’étais restée sans voix.
Charles : le triomphe des petits, des étrangers, des pas beaux, pas grands, pas blonds.

Charles est le symbole pas seulement d’une époque mais d’un destin exemplaire. D’un moment de grâce où le summum de la chanson française a été incarné par un fils d’immigré, ayant grandi dans une famille de saltimbanques où l’on parlait le russe, l’arménien et parfois le yiddish, où l’on vénérait la langue française et Victor Hugo. Où l’on avait aidé pendant la guerre les résistants des FTP-MOI, les amis de Missak Manouchian, le héros de l’Affiche rouge, auquel Aragon rendra hommage.

Aznavour collectionnait les dictionnaires. Il aimait les mots, les faisait rouler dans sa bouche pour les tester comme il faisait avec les grands crus classés de Bordeaux qu’il exigeait chaque soir dans sa loge. Tellement français, parce qu’Arménien. Tellement arménien, parce que Français.
Je suis 100 % Français et 100 % Arménien disait-il.

Une réponse à Eric Zemmour et à tous ceux, identitaires, fondamentalistes, indigénistes, droitiers maurrassiens nostalgiques qui veulent nous assigner à une identité. Nous circonscrire, nous définir, nous essentialiser.

Quand je suis parmi les Arméniens je me sens tellement française. Quand je suis parmi les Français (ceux qui ne sont pas d’origine arménienne), je me sens tellement arménienne.

Voilà. Charles a réglé le problème une fois pour toute.

Nous sommes absolument, totalement des êtres aux racines complexes et au destin unique.

La France il l’a tant aimée. Son Edith Piaf, ses jams, ses onomatopées, ses hommes oh !, comme ils disent, ses plaisirs démodés, ses amis, ses amours, ses emmerdes…y compris avec le fisc contre lequel il s’insurge. Il part s’installer en Suisse en 1972.

Nous on lui a pardonné. On lui pardonnait tout.

Même qu’il ait enlevé le ian à la fin de son nom. Ma grand-mère faisait tss tss en hochant la tête quand elle évoquait la question. Mais quand il paraissait à la télé je voyais son visage s’illuminer. Elle posait son tricot. Le silence se faisait dans son salon. Charles chantait et ses mots raccommodait tous les maux de l’exil. « Ils sont tombés, sans trop savoir pourquoi, hommes femmes et enfants qui ne voulaient que vivre, avec des gestes lourds comme des hommes ivres… »

Quand j’étais petite, j’avais un nom de famille imprononçable. Aux questions de mes amies je répondais : « -C’est un nom arménien.
- Arménien ?
- Oui, comme Aznavour… »
Elles hochaient la tête avec respect : « Ma mère l’adore… »
Aznavour le sésame de la reconnaissance. Aznavour mon autre nom de famille.

Aznavour restera jusqu’à la fin de sa vie, ambassadeur d’Arménie, cette Arménie qu’il voit renaitre de ses cendres et du communisme : il rassemble toute la chanson française au moment du tremblement de terre en décembre 1988 et compose Pour toi Arménie. Il s’active, se met au servie de la reconstruction du pays. Il s’associe aussi au combat contre le négationnisme d’Etat de la Turquie qui jusqu’à aujourd’hui refuse de reconnaître le génocide.

En 2015, il me remet le prix Charles Aznavour à Marseille pour mon livre L’Étrangère qui évoque le destin de ma grand mère débarquée en France avec les survivants du génocide dans les années 20. Il est petit à côté de moi sur scène. Il est immense.

Nous nous revoyons l’été dernier, encore à Marseille ; il m’explique qu’il nage tous les jours dans sa piscine, qu’il a un régime alimentaire précis, qu’il visionne un ou deux films par jour, qu’il lit, qu’il travaille…

Il ne s’arrête pas. On dit en riant qu’il fera tous les ans des faux adieux jusqu’à sa mort. Bien sûr puisqu’il trompe la mort. Hier encore il avait vingt ans et brusquement le voici planté aux portes de l’éternité. Mais pourquoi tirer sa révérence ?

Chez nous les morts sont si nombreux qu’on ne plaisante pas avec la vie. C’est une affaire sérieuse, qu’on traite jusqu’au bout avec un soin extrême. Je ne sais pas ce que Dieu lui a dit la nuit dernière. Mais ca devait être du joli français, une phrase bien tournée. Un mot de la fin qu’il aurait aimé avoir écrit.

Adieu Charles.
Il faut savoir cacher sa peine
Il faut savoir, mais moi
Je ne sais pas.

par Claire le mardi 2 octobre 2018
© armenews.com 2019


 

Photo Jean Eckian



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