CARNET DE VOYAGE

Les tribulations d’un Chinois en Arménie


Que ressent un chinois débarquant à Zvartnots ? En juin 2018, quelques semaines après la révolution de velours, Xu Zhiyuan, écrivain et personnalité médiatique pékinoise, a séjourné en pays Hay, alors qu’il ne connaissait que peu de choses de l’Arménie et des Arméniens. Il confie ses impressions, la confrontation entre clichés et réalité, ainsi que les réflexions qu’il a rapporté dans ses bagages.

Le Génocide, Kardashian et l’Arménie
Par Xu Zhiyuan

À Erevan, il m’a semblé que toutes les jeunes femmes ressemblent à Kim Kardashian. Elles se montrent dans les cafés, les restaurants, en terrasses des hôtels de la place de France et dans les rues à la tombée du soir. Elles ont des yeux enfoncés, des lèvres charnues et une silhouette callipyge. Elles sont aimables, douces et attirantes.

Star des réseaux sociaux, Kim Kardashian est également l’Arménienne la plus connue dans le monde. Par son émission de téléréalité, sur twitter, ou en interview exclusive aux magazines people, elle se dévoile. Elle s’affiche buvant, voyageant, discutant, se querellant… Elle est un symbole d’une superficialité contemporaine, des médias mondains où l’on montre pour montrer, où la renommée est dissociée de la substance d’une personne.
Mais en Arménie, la célébrité de Kim Kardashian prend une autre dimension. « Grâce à elle, la tragédie de notre pays est mieux connue, » m’a-t-on souvent dit. Elle et son mari, un célèbre rappeur New-Yorkais sont venus ici en 2015, l’année du centenaire du Génocide des Arméniens où au moins un million et demi de personnes ont été éliminées dans un massacre organisé par l’Empire ottoman et dont les survivants ont pris le chemin de l’exil.

Née aux Etats-Unis, Kim Kardashian est issue de cet exil. Dans son enfance, elle a entendu les récits du Génocide. Pour tout descendant de rescapés, la mémoire est un devoir. S’il est unanimement établi que les Juifs au travers de la seconde guerre mondiale, les Khmers poursuivis par le régime de Pol Pot ou les Rwandais dans les années 90 ont subis un plan d’extermination, depuis longtemps, non seulement le gouvernement turc -héritier de l’Empire ottoman- nie le Génocide, mais en plus l’opinion publique mondiale a montré une indifférence générale à cet égard. Cette négation et le silence qui l’accompagne sont presque synonymes d’un nouveau Génocide. Aussi, il est de la responsabilité des Arméniens, qu’ils soient en diaspora ou natifs de la République d’Arménie, de préserver et de transmettre la mémoire de la tragédie. Pour beaucoup, Kim Kardashian a le mérite d’en avoir porté une meilleure connaissance publique et mondiale.

Avant que l’avion n’atterrisse à Erevan, je ne connaissais presque rien de l’Arménie. Je ne savais pas la situer sur une carte, je n’avais pas idée de son nombre d’habitants, de l’origine de son Histoire… Le peu d’images que j’avais de ce pays provient de fragments d’informations télévisuelles imbriqués dans ma mémoire juvénile, un terrible tremblement de terre survenu pendant la période de la guerre entre l’Iran et l’Irak et les protestations des étudiants de Séoul. En étudiant l’Histoire de Hong Kong, j’avais appris que des Arméniens ont construit l’Hôtel Peninsula. Je savais également qu’on considère les Arméniens comme des commerçants brillants, doués pour les mathématiques, à l’image des Juifs, des Parsis en Inde, ou des Chinois du Chaozhou. J’avais également lu un article sur l’écrivain turc Orhan Pamuk condamné pour ses positions courageuses sur la responsabilité du régime turc dans le Génocide ...

Mais ce qui m’a attiré en Arménie, c’est une révolution toute récente. À 43 ans, Nikol Pashinyan, journaliste et politicien proche du peuple, a forcé un dictateur au pouvoir depuis dix ans à démissionner après un mois de manifestations pacifiques. Dans un journal anglophone, j’ai lu que cet activiste mal rasé et souriant évoquait le principe de non-violence de Gandhi et l’esprit de Mandela. Militant de la rue, il est devenu Premier ministre, comme dans un conte de fées au moment où la démocratie mondiale reflue. Le 23 avril, sur Twitter, Kim Kardashian s’est félicitée publiquement du succès des manifestations pacifiques.

Traverser Erevan depuis la place de la Liberté, un quartier commerçant animé, jusqu’à la place de la République apporte des sentiments mitigés. La ville est vieille et jeune à la fois, les restes de l’ère soviétique se mêlent au consumérisme mondial. Le son mélodieux du Duduk rappelle une douloureuse nostalgie. L’Arménie a une longue histoire, elle a même été puissante dans des temps anciens avant d’être victime de conquêtes et de saccages. Le massacre de 1915 a été le point culminant d’une série de tragédies.

Mais aujourd’hui, les gens se réjouissent. L’exaltation révolutionnaire est toujours présente. Chacun est heureux de s’exprimer sur les manifestations d’avril en exprimant de l’affection pour Nikol Pashinyan. Un employé d’une entreprise informatique me confie que son patron avait encouragé ses employés à manifester, leur permettant de travailler avec leurs ordinateurs dans la rue. Un jeune avocat trouve incroyable que la peur de l’impunité pour les puissants ait disparue. Des sentiments encore plus forts viennent de l’étranger. Un Français d’origine arménienne raconte qu’il regardait avec stupeur ces événements à la télévision, que ceux-ci ont suscité une nouvelle fierté : pour la première fois dans l’histoire de l’Arménie moderne, le pays attire les regards pour une victoire et non pour un désastre.

J’ai eu l’impression qu’il régnait une joie comparable à celle de Rangoun en 2012. Malgré un avenir incertain, le soulagement est palpable et charmant. À l’instar des événements birmans qui ont provoqué des débats dans notre région, les peuples du Caucase et des pays de l’ex-Union soviétique évoquent le modèle arménien. Ces petits pays vivent dans l’ombre de la Russie depuis l’indépendance post-soviétique de 1991, subissant encore un héritage totalitaire avec la crainte de glisser à nouveau dans un régime autoritaire.

Durant mon court voyage, j’ai visité des ruines de l’époque grecque, avec la vue sur les montagnes lointaines de l’Ararat où l’on tâchait de deviner la position des restes de l’Arche de Noé. J’ai apprécié également le cognac local qui depuis la fin du 19e siècle s’exporte abondamment vers Moscou. J’ai appris la situation géopolitique de l’Arménie, ses relations tendues avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. Le drame du Génocide offre un héritage complexe à ses trois millions de citoyens et aux huit millions de descendants vivant à l’étranger. Ils construisent un réseau mondial, avec cette mémoire en position centrale.

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Dans la chaleur d’un lundi après-midi, j’ai rendu visite au Mémorial de 1915. Construit en 1967 en périphérie d’Erevan, c’est le centre de la vie publique arménienne. Chaque 24 avril, le lieu accueille une procession nationale qui interroge à la fois le passé et le présent. Des analystes politiques ont émis l’hypothèse que cette commémoration a motivé le succès de la révolution : l’ancien Président autoritaire aurait préféré démissionner avant la procession de peur qu’elle ne se transforme en raz de marée de protestations. Le monument est établi sur une colline. Douze piliers renversés symbolisent les douze provinces perdues de l’Arménie. La flamme qu’ils gardent représente la mémoire des victimes. Depuis 1967, elle ne s’est jamais éteinte. Je me suis assis sur les marches, un groupe de pigeons se reposaient sur les piliers, roucoulant, adoptant différentes poses. Autour de la flamme des œillets et des roses éparpillés se flétrissaient. Si la visite d’Auschwitz m’a bouleversée, ce monument en lui-même ne m’a pas beaucoup impressionné. Ce n’est qu’en percevant les visages d’hommes, de femmes et d’enfants victimes, en voyant les vêtements qu’ils ont portés, en entendant les mots qu’ils ont prononcés que l’on peut approcher leur tourment. Le musée jouxtant le monument était fermé ce jour-là. Dommage !

Mais c’est fut une expérience unique. À l’ombre des piliers, j’ai réalisé combien la souffrance des autres pénètre rarement notre conscience et il en est de même pour notre propre souffrance, car nous, Chinois, choisissons souvent l’oubli. Dans un pays de près d’un milliard quatre cents millions d’habitants, on ne se soucie pas du sort d’un petit état dont la terre est sans cesse annexée par ses voisins. Une nation entière a failli disparaitre dans une catastrophe soudaine. La mémoire de cette tragédie a donné à son peuple une force de cohésion, un devoir d’alerte et une aptitude à la survie.

Dans les rues d’Erevan, j’ai vu des bus offerts par la Chine. Ils portaient le slogan « la Ceinture et la Route » (la politique du renouveau de la Route de la soie prônée par le Président Xi Jinping, ndlr). Le but est d’accroître l’influence de la Chine. Beaucoup de jeunes arméniens sont prêts à étudier ou à travailler en Chine. S’adapter aux évolutions de la planète est un moyen d’évoluer pour les individus, à l’échelle d’une nation, c’est une question de survie. L’argent et l’influence chinoises ruissellent aujourd’hui dans le monde, mais la curiosité des Chinois pour l’étranger n’a pas suivi. Le mépris général pour l’Histoire et le destin des autres consiste aussi une entrave à la compréhension de nous-mêmes.

Xu Zhiyuan
Traduction : Laurent Mélikian et Liu Jia
Photos : Laurent Mélikian

par Claire le mardi 11 septembre 2018
© armenews.com 2018


 

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