AU FIL DE LA PLUME DE NINA Rubrique

Les sept péchés capitaux à l’aune d’une vision renversante ?


L’envie.

Dans un monde en effervescence et en perpétuel mouvement où les questionnements ne laissent pas les artistes indifférents, la réflexion chemine entre références morales religieuses et politiques de plus en plus prégnantes pour donner naissance à une œuvre emblématique de critique sociale étouffant dans une atmosphère souvent lourde et inquiétante, où le bonheur n’aurait pas sa place.

Nina, artiste née en Arménie et vivant en France, qui s’était adonnée jusqu’à présent aux formes rondes et rassurantes de la céramique adopte ici la création linéaire, née au fil de sa plume.

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La colère.

Obsédée par le dessin, la nécessité absolue de se laisser guider par la plume et l’encre, elle entreprend une démarche audacieuse : réexaminer sur une fresque de papier qu’elle déroule sur 70x5000 cm, les 7 péchés capitaux, reflets d’une morale universelle compréhensible par tous et dont l’interprétation peut varier selon l’humeur de celle qui crée et de celui qui reçoit cette œuvre.

Un tel sujet et d’une aussi grande envergure implique obligatoirement la responsabilité de l’artiste face à ceux qui voient son travail. Cette création née d’une sensibilité personnelle, prend tout son sens lorsque le public découvre la « fresque » dans son intégralité et se pose progressivement les mêmes questions que l’artiste, tout au long du parcours qu’il faut accomplir en prenant le temps nécessaire.

Il n’est pas étonnant que le titre de l’exposition se condense dans un point d’interrogation. Tout commence par un récit à entrées multiples dont l’aboutissement est une débauche de formes et d’attitudes dont le noyau à décoder est ce point d’interrogation, si joliment enroulé sur lui-même et qui dévoilera son rythme secret tout au long des sept panneaux figurant les sept péchés capitaux.

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La paresse.

Les péchés capitaux sont- ils vraiment des péchés, quel est le sens exact de péché ? Il faut défaire le mystère, remonter jusqu’aux origines des textes religieux. Au IVe siècle Evagre le Pontique parle de « Passions ». Plus tard, au XIIIe siècle la liste des 7 péchés capitaux est fixée (lors du 4e concile du Latran en 1215) et consignée dans la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin. Péchés ? la réponse est également à trouver en chacun de nous, elle est dans ce processus vital retranscrit parallèlement aux textes dans les images et œuvres d’art de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance comme dans les sculptures et les fresques anonymes des églises mais aussi les œuvres d’artistes majeurs tels que Giotto, Jérôme Bosch, Pieter Brueghel (Giotto di Bondone, fresques de la Chapelle des Scrovegni à Padoue, vers 1305, Jérôme Bosch, « Les 7 péchés capitaux et les quatre dernières étapes humaines », vers 1450, Musée du Prado à Madrid, Brueghel l’Ancien, « Les 7 péchés capitaux », estampes, 1557).

Au-delà des textes nécessairement moralisateurs de l’église crées pour garder le pouvoir moral sur les humains tout en distillant des moyens de salut, au-delà du pouvoir et de la foi, se dessinent les facettes du destin de l’humanité. Et dans cette humanité se profile l’individu solitaire qui jusqu’à la fin des temps mène un combat contre lui-même avec le faible espoir de la percée lumineuse des « vertus » chasteté, tempérance, prodigalité, charité, modestie, courage et humilité bien plus abstraites que les péchés vers lesquels nous ramène Nina dont les coups de plume et de brosse traversent le moment présent pour se projeter vers l’infini.

Le principe d’universalité se meut en réceptacle du paradoxe et de la complexité de l’âme humaine qui peut simultanément jouer sur des tableaux opposés et complémentaires.

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La gourmandise.

La gourmandise, un péché ? Non juste un plaisir. La colère, un péché ? Non une libération d’un trop plein d’énergie qui peut être bénéfique. L’orgueil, un péché ? Non juste une reconnaissance lucide de ses compétences. L’envie, un péché ? Non simplement la crainte de ne pas être à la hauteur des réalisations des autres. La luxure, un péché ? Non un flux de désirs incontrôlés, dévastateurs.

Le basculement du péché en qualité psychique et mentale se retrouve bien évidemment dans le dessin de Nina. Renverser et bousculer les acquis et les traditions n’est-ce pas le propre de l’artiste ?

Tout est mouvement dans cette œuvre travaillée et présentée comme une fresque car les repentirs n’étaient pas possibles et il fallait travailler chaque jour sur une surface prédéfinie, en une progression souvent joyeuse malgré le trait incisif et les formes soulignées à l’extrême.

Nina travaille d’une main assurée en un laps de temps relativement bref. L’artiste allège ainsi avec une pointe de dérision la portée morale des péchés égrainée comme une litanie.

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L’orgueil.

Corps et cerveau face à face, faussement en lutte. Corps et cerveau indissociables et intimement liés. Regardons d’un peu plus près cette houle ascendante :

Superbia, l’orgueil. Couronnée, le fruit de la connaissance déjà entamé à la main, le regard défiant le spectateur, fièrement alanguie, encadrée par deux clones couronnées ouvrant le combat, où les doutes se retrouvent dans les regards suspicieux lorsque la couronne se renverse.

Avaritia, l’avarice. Des formes rebondies, des fesses solidement posées sur des coffres-forts, des bourses remplies à ras bord au milieu d’une course poursuite qui aboutit à une serrure définitivement inaccessible. A l’inverse de Superbia les courbes sont ici d’une grande sécheresse.

Invidia, l’envie. Comment exprimer l’envie si ce n’est par des corps entrelacés, tiraillés de part et d’autre autour d’une mariée à laquelle on tire la langue et les cheveux emblème de la beauté féminine étranglant en un long serpent l’objet de l’envie.

Ira, la colère. Elément central et essentiel de cette litanie. La colère reposant sur un lit de tulipes noires pour faire peur certes, mais aussi la colère comme la justification d’une situation où il est nécessaire de s’exprimer. Hommes et femmes entrelacés à égalité dans l’éclat de leur colère alors que Lucifer tricote le damier de la vie. La colère s’arrête juste avant de tuer mais fait mal. Ne serait-ce pas une des expressions les plus intéressantes de l’âme humaine ?

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La luxure.

Luxuria, la luxure. Lorsqu’on n’a plus le contrôle de ce que l’on fait ou impose de faire tout s’emmêle. On n’y reconnait plus rien. L’espace est encombré, aucune respiration. Une suite de corps qui flottent dans le peu d’espace laissé au noir porteur de néant.

Gula, la gourmandise. Quoi de plus réconfortant et amusant que les mines réjouies, les bouches ouvertes, les yeux coquins et embués de vin à volonté. Rien ne distingue le cochon du poisson, du gâteau, des fruits, des oiseaux, des canards et de tous ces petits riens qui font la joie de tous ces personnages, sous l’œil attendri du diable. De ce panneau se dégage un bonheur, un bien être bien éloignés de ce qui pourrait être un vice.
Acedia, la paresse. Les sept péchés capitaux s’étendent ensemble sur la paresse songeuse, pleine de méditations harmonieuses et mélancoliques sur un lit de tulipes blanches, comme un clin d’œil amusé à « l’ère des tulipes » de la glorieuse Constantinople alanguie.

Il est bon de prendre paresseusement- et intelligemment- notre temps pour nous arrêter un peu plus longuement devant chaque panneau, chaque fresque et de constater combien chaque péché capital - puisqu’i faut les nommer ainsi - est différent des autres dans le style et l’approche thématique parfaitement étudiée et ressentie. Le travail époustouflant de Nina nous embarque dans une nef vigoureuse et sensible où les remous sont constants, parfois effrayants, souvent bénéfiques et dont on « débarque » un peu ivres mais aussi plus riches de beauté et de réflexion. Nina vient de dérouler le point d’interrogation en une explosion festive.

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Nina Khemchyan :
Née en 1964 à Erevan (Arménie), NINA vit et travaille à Paris. Après avoir reçu une formation très complète d’arts plastiques à l’Académie Nationale des Beaux-Arts de sa ville natale, elle expose ses œuvres jusqu’en 1993 dans les galeries et principaux Salons d’Art Contemporain d’Erevan. Puis en 1996-1998, NINA poursuit ses études à l’Ecole Nationale des Arts Appliqués et Métiers d’Arts de Paris tout en présentant ses œuvres au public parisien.
D’Erevan à Paris, de Luxemburg à Los Angeles, de Milan à New-York et toujours à Paris, les sculptures de céramique de Nina font le tour du monde.
En 2017 elle reprend la plume et la brosse pour un travail de grande envergure en noir et blanc consacré aux 7 péchés capitaux qu’elle expose tout d’abord au printemps 2018 au Musée d’art moderne de Erevan.
Elle y rencontre un très grand succès fait d’admiration teinté d’étonnement pour la hardiesse et l’originalité de son style.
Puis l’exposition commence son tour du monde à la demande de plusieurs galeries. La prochaine étape sera en Italie aux côtés du
Must Museo Villa Sottocasa
Via Vittorio Emanuele II, 53
20871 Vimercate (près de Milano)
Le vernissage aura lieu le 14 septembre à 18h30 à la galerie Dima art & design
Via Crocefisso 2/A- Vimecarte.

Varvara Basmadjian

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L’avarice.

par Claire le mardi 10 septembre 2019
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