EDITORIAL

Double bind


Il s’agit d’un axiome de base et quasiment personne en Arménie ne le conteste : les liens avec la Russie revêtent pour elle un caractère stratégique incontournable. Et Nikol Pachinian n’a pas manqué de le rappeler en faisant le bilan de ses 100 jours devant plusieurs dizaines de milliers de personnes le 17 août à Erevan. Le Premier ministre a même été jusqu’à indiquer qu’il porterait les relations avec elle à « un niveau jamais atteint ». Une surenchère consécutive au premier gros couac diplomatique entre les deux pays. Un peu plus d’une semaine auparavant, Moscou avait en effet brocardé « le manque de professionnalisme de la diplomatie arménienne », après l’arrestation impromptue à Erevan de Yuri Khatchatourov, président en exercice de l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective).

Cette mise en détention de deux jours suivie d’une inculpation, au motif de sa responsabilité présumée dans la répression du 1er mars 2008 à Erevan, a laissé vacante la direction du système de Défense russe. D’où l’irritation de l’ancienne puissance tutélaire et ce tacle public qui, au-delà de cet incident, en dit long sur son agacement, voire même sur son inquiétude à l’égard des événements en Arménie.

Car si pour le peuple arménien cette révolution de velours résulte pour l’essentiel de causes endogènes, ô combien justifiées, elle n’en recèle pas moins une dimension géostratégique qui par définition n’échappe pas à Poutine. D’autant que le Kremlin, qui a mal vécu les différentes révolutions de couleurs, n’est pas sans connaître le rôle de Washington dans les coups portés à l’hégémonie russe au sein de la sphère ex-soviétique. Ni l’investissement record des ONG, relais du soft power américain, en Arménie. Un pays accueillant par ailleurs la plus grande ambassade US du monde et qui est branché en ligne directe avec la Californie, terre promise pour près d’un million d’Arméniens, dont des centaines de milliers de primo-arrivants.

Autant de circonstances supposées potentialiser la capacité de pénétration idéologique prêtée à ces centaines d’organisations financées par les États-Unis et agissant dans des secteurs aussi divers que l’humanitaire, la défense des droits de l’homme, l’écologie, la presse, … Ainsi l’USAID, l’un des principaux instruments de l’influence américaine à l’étranger, revendique son soutien « à environ 30 projets, qui fonctionnent aux niveaux national et local dans les dix régions de l’Armnie en vue d’une société arménienne plus engagée, plus prospère et mieux gouvernée », selon ses propres termes.

Quant à l’Open Society Fondation de Georges Soros (22 permanents en Arménie), elle affirme avoir versé 47 millions de dollars depuis 1997, dont 3,5 millions rien qu’en 2017, à 147 structures bénéficiaires (journaux, organisations citoyennes, caritatives, etc). Et ce sans compter les ONG, comme National Democratic Institute for International Affairs (NDI) ou la National Endowment for Democracy, qui outre l’association Helsinki et Transparency international, finance pour cette dernière à elle seule, à hauteur de centaines de milliers de dollars, des médias comme Haygagan Jamanag (d’Anna Hakobyan), Epress.am, medialab, etc.

On ne s’étonnera dès lors pas de l’éclosion en Arménie d’une forte société civile - dont l’ambassade des États-Unis avait d’ailleurs fait l’éloge il y a quelques années - et de son rôle dans le déclenchement de la révolution de velours. Ni du fait que les pedigrees de la plupart des membres de la jeune équipe au pouvoir indiquent un substantiel tropisme pro-américain. C’est une réalité. Faut-il le déplorer ? Tout ce travail de fond aura eu en tout cas pour effet positif de favoriser l’engagement citoyen des Arméniens et de leur permettre de prendre en main leur destin.

Reste cependant à gérer la donne géostratégique. Dans ce contexte de nouvelle guerre froide plus ou moins larvée, l’Arménie parviendra-t-elle à résoudre l’équation entre ses aspirations légitimes à la liberté et ses intérêts existentiels liés à Moscou ? Pourra-t-elle faire la synthèse entre ses fondamentaux culturels qui la rendent si proche de la Russie, de l’orthodoxie, du christianisme d’Orient, et sa part indubitablement occidentale ? Le schéma d’une Finlandisation du pays (proximité diplomatique avec la Russie sur le plan extérieur et exercice de la souveraineté populaire sur le plan intérieur) est-il réaliste ? Poutine renoncera-t-il à user de sa capacité de nuisance pour mettre au pas l’Arménie ? Trump essayera-t-il de pousser son avantage jusqu’à faire tomber dans son escarcelle ce beau trophée, réputé indéfectiblement rattaché à la Russie ? Nourrit-il à son égard des projets par rapport à ses visées sur l’Iran ?

On le voit, Nikol Pachinian, notre brillant marcheur qui officie désormais à la tête de l’État, se trouve contraint d’avancer sur une ligne de crête particulièrement vertigineuse. Il a pour principal atout la confiance de son peuple. Et il dispose aussi, d’une manière plus accessoire, de celle de la diaspora. En espérant que ça suffira ! Doukhov !

par Ara Toranian le samedi 1er septembre 2018
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