RAFFI KALFAYAN

Pashinian condamné à réussir : de sérieuses interrogations sur la méthode


Les 100 premiers jours de gouvernement de Nikol Pashinian laissent perplexe quant au réalisme politique du mode de gouvernance, d’une part, et quant à l’existence d’une vision globale et stratégique des enjeux, de l’autre. Personne ne peut remettre en cause les bienfaits de la chute du « régime du mépris » et la joie que l’on a pu lire enfin dans les yeux des habitants, mais l’on peut toutefois s’interroger sur les motivations du nouvel homme fort et sa posture diamétralement opposée, mais tout aussi radicale, vis-à-vis de la précédente politique.

L’auteur prend le risque d’être taxé de « contre-révolutionnaire », mais l’enjeu le vaut bien. Nikol Pashinian est condamné à réussir. Un échec politique précipiterait la population qui le soutient, et notamment la jeunesse, dans une détresse fatale et vers les chemins de l’émigration ou bien il entrainerait le pays, en raison de l’extrémisme affiché, vers le chaos d’une guerre civile.
L’immense espoir soulevé par la chute de Serge Sarkissian et son arrivée au pouvoir ont été récompensés par un discours – la volonté de restauration d’une société juste, débarrassée de la corruption de ses fonctionnaires, et respectant la volonté de ses citoyens – et quelques actes concrets : une police au service des citoyens et de la démocratie, des premières poursuites réelles ou déguisées (démissions) contre des anciens hauts fonctionnaires pour corruption ou enrichissement personnel, libération des prisonniers politiques (en attendant la révision de leur procès), de l’habileté et de la justesse dans le traitement judiciaire du dossier plus délicat des membres du commando « Sasna Dzrer » (libération sous caution en attendant leur procès).

L’auteur a rédigé cet article avant le discours du 17 août et a intentionnellement attendu ce dernier. Des points positifs du long monologue de Nikol Pashinian rejoignent son analyse, mais de nombreuses craintes sont aussi confirmées. Si la première partie du discours était fidèle à son comportement sage, modéré, et inclusif qui l’a porté au pouvoir, la deuxième partie a révélé un tout autre visage : vindicatif, menaçant, autoritaire.
Les premières mesures que ce soit dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure sont contrastées, déstabilisantes, et soulèvent de sérieuses interrogations sur la méthode, mettant en danger l’avenir de la « révolution de velours ».

On cherche en vain l’existence d’une réflexion stratégique ; les élections législatives se font attendre et le discours du 17 août a renforcé le flou tant sur la date que sur la procédure ; la diaspora est exclue de la gestion du pays et l’appel à l’investissement de la diaspora ne diffère en rien de celui de ses prédécesseurs ; il y a une forme d’arrogance dans l’affirmation du modèle unique, et la tolérance vis-à-vis de l’opposition à son idée de la révolution, douteuse avant le discours, est devenue totalement absente après. Pire, les décisions de justice sont contestées quand elles ne vont pas dans le sens souhaité. L’impression générale est celle d’une précipitation des événements et d’un durcissement du discours en vue de satisfaire la base de soutien populaire, en réglant les comptes du passé sans que les garanties pour l’avenir ne soient encore consolidées. Les actions ne sont pas forcément engagées dans le bon ordre.

L’auteur exclut de cet article l’analyse de la politique étrangère ou de la gestion de la relation avec la diaspora, mais il relève de l’évidence que les conséquences du vide constitutionnel confirmé le 17 août, du style de gouvernance très personnalisé, de l’exacerbation des oppositions internes et des propos vindicatifs et déstabilisants auront des conséquences sur celles-ci. Une partie de la diaspora mais surtout les États attendent au contraire une stabilisation. Dans un monde globalisé, l’Arménie fragile et endettée, ne peut faire fi de ces éléments externes pour des questions économiques et financières.

La démocratie parlementaire arménienne a volé en éclat

Pashinian a décidé de personnaliser le pouvoir en le justifiant par le mandat que lui aurait confié le « peuple ». Il agit sans filtres intermédiaires, ce qui présente des risques certains de retournement tant les attentes et les besoins de la population sont énormes et immédiats. La population, qui le soutient, croit qu’il est le seul à pouvoir satisfaire leurs demandes et ne veut s’adresser qu’à lui. La communication directe est certes rafraîchissante pour le « peuple », mais un État peut-il être géré dans la rue ou sur Facebook ? Le populisme est certes une tendance de fond dans le monde, à commencer par celui pratiqué par le président de la première puissance mondiale. C’est bien pour cela que le monde est devenu plus dangereux.

Pashinian a déclaré le 14 août sur Facebook que la démocratie était désormais établie en Arménie. Son discours du 17 août nous a mieux fait comprendre ce qu’il entendait par là : la confirmation qu’il avait décidé d’instaurer au nom de la Révolution populaire une démocratie directe aux dépens de la démocratie parlementaire, qui de fait, cela a été déclaré, n’existe plus en l’état actuel.
Arrivé au pouvoir par la force de la rue, le premier ministre se devait de légitimer sa position par les voies démocratiques, celui des urnes. La démocratie directe telle qu’imaginée à son origine par les Grecs est révolue depuis bien longtemps. Le dialogue direct avec le peuple de la rue ne peut se transformer en modèle de gouvernance, en l’état de la loi constitutionnelle arménienne. Le débat sur les grandes décisions ne se ferait plus au sein du Parlement, mais sur l’ « Agora arménienne » proclamée : la Place de la République. La démocratie directe requiert pour le moins la mise en place de consultations par référendum ou de votations citoyennes. Sans garanties constitutionnelles, la démocratie directe n’est pas réaliste. Qu’en adviendrait-il de la responsabilité (« accountability ») en cas de mauvaises décision ou gestion ? Le « peuple » serait-il responsable ?

Ayant obtenu un renversement de majorité parlementaire à la faveur de l’opportunisme politique des partis politiques représentés au Parlement mais aussi grâce à la défection organisée (par des recettes dont l’Arménie a le secret), de quelques membres du Parti Républicain (RPA), cela ne doit pas faire oublier que le gouvernement actuel doit encore bâtir sa légitimité politique sur le plan institutionnel.

Ce manque de légitimité politique crée aussi un malaise parmi les chancelleries étrangères.

Les arguments mettant en avant la nécessité d’élaborer une nouvelle loi électorale, mais aussi de préparer une révision constitutionnelle laissent donc planer un malaise politique et un vide constitutionnel qui se sont singulièrement accentués le 17 août : tant la procédure de dissolution du Parlement que les réformes législatives préalables aux futures élections parlementaires sont restées brouillonnes et opaques pendant le discours.
Même si le discours a appuyé la nécessité d’utiliser le vote pour la deuxième phase de la révolution, il a aussi affirmé la suprématie de la volonté de la rue sur le Parlement (en théorie les représentants élus du peuple) : « le pouvoir vous appartient » et vous pourrez « imposer les réformes législatives au Parlement ». Si le Parlement ne votait pas dans le sens souhaité, notamment quant à la réélection du Premier Ministre Pashinian, alors rendez-vous était pris pour retourner dans la rue. Il faut souhaiter bon courage aux juristes pour traduire cette méthode en termes constitutionnels.

En outre, les attentes économiques et sociales sont grandes, les possibilités de satisfaire rapidement celles-ci réduites, quelques couacs diplomatiques avec la Russie, et enfin un discours de la pensée unique qui se durcit dans les médias et sur les réseaux sociaux sont autant de risques pour Pashinian de voir sa cote de popularité baisser rapidement à la fois en Arménie et à l’étranger, d’une part, mais aussi et surtout de pousser les clivages jusqu’à un point de non-retour.

Un vent de vindicte populaire malsain

C’est dans ce contexte transitoire que l’attention du « peuple » s’est portée à la faveur de la lutte anti-corruption sur les cadres du précédent régime. Les voix se délient enfin et les crimes et délits, dont certains d’une gravité morale choquante (Manvel Grigorian) sont l’objet d’enquêtes pénales. La mise en détention provisoire de Robert Kotcharian a déchainé les sentiments refoulés. Les journalistes et des analystes, certains d’habitude modérés, se sont aussi défoulés contre le deuxième président. Nul doute que le mépris et l’humiliation endurés par les citoyens (voir article du 15 mars 2018), ainsi que les événements du 1er mars 2008, expliquent cette haine viscérale contre Robert Kotcharian et son successeur désigné.

Il convient toutefois de souligner plusieurs sujets d’inquiétude à ce propos.
Le premier est celui du risque associé par ce type d’entreprise de lynchage sur une personne, de voir ses droits fondamentaux violés. Les manquements antérieurs à ces droits ne peuvent justifier précisément la reproduction des mêmes manquements. N’en déplaise à tous les commentateurs, les justiciables, quelle que soit la personne en question, ont des droits égaux.

Le propos véhément de Nikol Pashinian, le lendemain de la décision de remise en liberté de Kotcharian, pour rappeler que les coupables n’échapperont pas à la justice, s’il n’est pas forcément contradictoire avec l’objectif affirmé de lutter contre l’impunité des puissants, n’est-il pas pour autant décalé avec sa volonté déclarée de ne pas influencer le cours de la justice ?

Son discours du 17 août a clairement apporté une réponse. Il a mis en cause le système judiciaire et les magistrats. Il a même mis en garde ceux parmi ces derniers qui recevraient des instructions de la part « d’autres forces ». Encore plus frappant fut la remise en cause du principe de non-rétroactivité des lois pénales répressives, principe général du droit, reconnu comme un droit fondamental auquel on ne peut déroger à la lumière du droit international : l’Arménie, signataire des instruments juridiques internationaux, y est obligée. Cette remise en cause concerne la loi relative à l’enrichissement personnel des fonctionnaires dans le cadre de leurs fonctions, qui ne sont applicables qu’aux faits postérieurs à son adoption, soit en mars 2017.

La remise en cause a aussi visé les pratiques du secteur privé, notamment les politiques bancaires. Il est évident que la rémunération honteuse des comptes de dépôt des plus aisés s’est faite au détriment des personnes physique ou morale les plus nécessiteuses, obligées de contracter des crédits à des taux d’intérêt prohibitifs. Mais l’équation sur le plan juridique est tout aussi insoluble : comment remettre en cause des contrats privés librement consentis ?

Toutes ces déclarations et actions semblent précipitées et peu réfléchies. Cela crée des tensions inutiles, potentiellement dangereuses, et risquent de compromettre les futures poursuites en justice.

Les juges de la Cour d’Appel, qui ont remis en liberté Robert Kotcharian, prenant appui sur la disposition constitutionnelle conférant l’immunité au président pour les actes réalisés en relation avec sa fonction pendant la période de sa mandature, semblent avoir pris une décision motivée et en toute indépendance. L’équipe de défense du justiciable a su faire valoir les bons arguments. S’il y a tout lieu de se satisfaire de ce fonctionnement de la justice, il n’est pas exclu que la parole diplomatique de la Russie ait pu influencer ce processus.

Le Service d’Enquêtes Spéciales (SIS) avant même d’avoir lu le jugement a déclaré la décision comme « illégale », et le Procureur va se pourvoir en cassation.

À la suite de cette décision et des réactions officielles, de jeunes manifestants en sont venus à affirmer que la décision des juges était « illégale » et que les magistrats devaient être révoqués !

La lutte contre l’impunité ne confère pas des compétences juridiques et juridictionnelles à la rue pour se transformer en tribunal alternatif, et pire se substituer au Conseil Suprême de la Justice (équivalent du Conseil Supérieur de la Magistrature en France) pour exiger la révocation des juges.

L’idée de « justice d’épuration » ou de « tribunal révolutionnaire » est malsaine et dangereuse. Robespierre et l’épisode de la « Terreur » post révolutionnaire a occasionné des massacres et exécutions sommaires à grande échelle (environ 200.000 morts). Après la Seconde guerre mondiale, la France libérée a été le théâtre d’une justice d’épuration honteuse, associant jugements arbitraires et exécutions sommaires (environ 10.000 personnes). Le Comité National de la Résistance n’a rien fait pour l’en empêcher au départ mais a réagi ensuite car il perdait le contrôle de la situation. De nombreux innocents ont été victimes de cet épisode dissimulé de l’Histoire de France. De nombreux lâches, voire des collaborateurs du régime de Vichy, principalement des fonctionnaires, ont été parmi les délateurs et accusateurs. La révolution bolchévique est un autre exemple historique où la justice a été dévoyée au service d’intérêts politiques, celle de la dictature de la pensée unique et du parti unique.

Si l’évocation de ces exemples à l’aune de la situation présente en Arménie est forte et exagérée, il convient néanmoins d’anticiper cette dérive, car la violence et l’intolérance sont omniprésentes dans les relations sociales ; les agressions physiques contre la communauté LGBT en sont le dernier exemple. Les signes précurseurs d’une justice sommaire qui serait dictée par la rue sont déjà présents. Il convient à ce propos de dénoncer la campagne inacceptable menée contre les avocats du prévenu Kotcharian, qui sont l’objet d’attaques et de menaces personnelles. Le gouvernement se doit de veiller à l’intérêt de la justice en toute circonstance, et sa parole publique doit être contrôlée de manière à ne pas inciter à de telles dérives.

Nous pouvons aussi être interrogatifs sur la méthode consistant à humilier. Les trois premiers présidents ont été humiliés : Serge Sarkissian devant les caméras le 22 avril, Robert Kotcharian en procédant à sa mise en détention, ou même envers Levon Ter Petrossian quand le premier ministre a déclaré publiquement au lendemain de leur rencontre privée « qu’il n’avait rien appris de nouveau qu’il ne savait déjà sur la situation du Haut-Karabagh ». Cette remise en cause du respect de l’autorité, même si elle est nécessaire pour réussir une révolution, risque de créer un désordre permanent si elle devient la règle.
Enfin, les propos délétères et diviseurs se sont transportés en diaspora.

Quoique l’on puisse penser de la posture politique de la FRA Dachnaksoutioun en Arménie, leur volonté de gouverner quel que soit le dirigeant du pays est un choix politique dont ils assument la responsabilité. Mais rien n’autorise les éternels spectateurs, les passifs ou les opportunistes de l’Histoire à s’ériger en procureurs, encore moins quand ils insultent par là même en diaspora la mémoire et l’action des milliers de militants qui en toute abnégation ont œuvré pendant des décennies à bâtir des institutions politique, culturelle, éducative, sportive au service de la nation arménienne. Ils ont en outre été les pionniers, les défenseurs, voire les « combattants » de la cause arménienne, et ils défendent aujourd’hui les intérêts de la République d’Arménie et de l’Artsakh. Les autres partis politiques ou institutions civiles ou religieuses de diaspora, sans être dans le gouvernement, n’ont pas moins collaboré avec les précédents dirigeants.

L’urgence est à l’apaisement et à la stabilisation politique

Vasken Manoukian a exprimé sa crainte que l’Arménie ne devienne le théâtre d’un seul acteur sans contrepouvoirs. Le déchainement contre les « contre-révolutionnaires » participe de cette crainte. Le discours du 17 août et sa mise en scène l’ont malheureusement confirmé.
Le Congrès National Arménien (CNA) vient lui aussi d’employer ce langage clivant entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires, pour appeler au rassemblement du 17 août.

Il est parallèlement inquiétant, mais malheureusement courant, de voir avec quelle rapidité le système administratif du précédent régime s’est aligné sur la politique du nouvel homme fort de l’Arménie. Les mêmes policiers, enquêteurs du SIS (Service Spécial d’Enquête), officiers du NSS (Services de la Sécurité Nationale), procureurs et juges, opérant avec les mêmes méthodes, se sont retournés contre ceux-là même qu’ils ont servi avec zèle. Nous serions tentés de penser que si un renversement de Nikol Pashinian intervenait demain, le retournement serait tout aussi immédiat, ce qui est un élément de plus militant en faveur d’une réforme profonde du système, où le service de l’État doit primer sur toute autre considération. Cela nécessite des moyens budgétaires conséquents.

Le maintien du système est aussi un sujet d’inquiétude pour les prochaines élections législatives. L’appareil bureaucratique des municipalités a toujours été au centre des fraudes et des pressions sur les électeurs. Qui peut garantir que ce système sera inopérant lors des prochaines élections législatives en faveur ou en défaveur de Pashinian ? Le chef de la Police s’est engagé personnellement à assurer des élections véritablement libres. Les menaces de sanctions seront-elles suffisantes ?

Nous avons été les témoins directs le 17 août d’une ingérence dans le processus préélectoral pour l’élection du Maire de Yerevan. Le premier ministre a fait applaudir « son candidat » à la magistrature de la Ville, violant ainsi toutes les règles d’impartialité du chef de l’État et jetant un doute sur l’intention de partager le pouvoir avec d’autres partenaires politiques.
Enfin, s’il est indispensable que les deux événements dramatiques d’une exceptionnelle gravité à l’échelle de l’Arménie (le 1er mars 2008 et la tuerie du Parlement arménien en octobre 1999) fassent l’objet d’un établissement de la vérité, il convient de constater que si l’Arménie se lance dans une telle opération d’assainissement alors ce sont les 27 années, sans sélectivité, qu’il faudra passer au crible de la vérité et de la justice tant les assassinats politiques, l’enrichissement personnel des clans dirigeants, les fraudes électorales, les répressions des manifestations ont été des marqueurs présents pendant toutes ces années et durant les trois présidences.

Mais faire du traitement du passé une priorité, alors que des enjeux économiques, sociaux et militaires sont à traiter en urgence, est-ce la bonne méthode ?

La nécessité d’identifier les priorités

Par exemple, si la lutte contre la corruption et contre les monopoles est louable et nécessaire, est-elle le combat à mener en premier ?

La corruption existe partout dans le monde, y compris dans les « grandes démocraties occidentales », sous des formes autrement plus sophistiquées mais tout autant répréhensibles que ce soit dans le secteur privé ou dans le secteur public. Il est impossible de l’éradiquer totalement. Le meilleur moyen de lutter efficacement contre la corruption ou contre les monopoles économiques c’est de s’assurer que des lois répressives ad hoc soient adoptées et qu’une justice accessible et équitable les applique. C’est pourquoi la priorité de la nouvelle gouvernance doit être l’instauration d’un état de droit solide et d’une magistrature indépendante et intègre. Seule cette institution peut autoréguler de manière efficace les fléaux combattus.

L’état de droit est aussi la garantie fondamentale attendue par les investisseurs internationaux pour s’engager en Arménie. L’affaire de la mine d’or Amulsar, dont les droits d’exploitation ont été cédés à la société Lydian Armenia, illustre la tension à gérer par le gouvernement entre une société privée qui a acheté des droits et investi dans l’exploitation, d’une part, et des militants de l’environnement, qui imposent leur volonté en bloquant l’accès à la mine. Une situation qui n’est pas exceptionnelle (cf. les terrains occupés de Notre Dame des Landes en France contre l’aménagement d’un aéroport) mais qui requiert la mise en place d’un processus politique et des moyens financiers. Accéder aux revendications des militants protecteurs de l’environnement, qui soulèvent à juste titre un risque majeur pour l’écologie de l’Arménie, signifierait que l’État nationalise la mine et dédommage les investisseurs. Une solution tout à fait envisageable, un dilemme pour un État endetté, mais une méthode à laquelle l’État ne pourra échapper. Cette affaire et la manière dont son issue sera gérée sont un test qui sera surveillé de près par les investisseurs internationaux. En tout cas, une réflexion stratégique d’ensemble s’impose au-delà de ce cas d’espèce.

C’est aussi cette justice rétablie qui permettra d’enquêter et de poursuivre tous les individus dont la richesse et le patrimoine se sont accrus de manière anormalement rapide, que ce soit illégalement ou par favoritisme.

Récupérer les richesses pillées ou « évadées » plutôt que de chercher à punir et à humilier les individus en représailles.

L’Arménie est lourdement endettée et a besoin de récupérer des capitaux. L’annonce le 9 août par le premier vice-premier ministre Ararat Mirzoyan de sa démarche vis-à-vis des institutions internationales pour identifier les capitaux qui ont fait l’objet d’une évasion vers les paradis fiscaux est une démarche autrement plus efficace et stratégique pour satisfaire les besoins financiers de remboursement de la dette et d’investissement stratégique de l’État dans l’économie arménienne. Si le gel de ces avoirs est aisé, la saisie et le retour des capitaux sont un processus juridique beaucoup plus complexe et long. Il nécessite des compétences pointues et des coopérations transnationales.
La justice devra faire preuve de discernement entre l’enrichissement qui relève de la fraude, du favoritisme, du détournement des biens de l’État, ou d’autre crime économique, et celui qui relève des simples bénéfices de l’entrepreneuriat. Il est évident que les premières opérations qui ont propulsé des individus à un statut « d’oligarque » ont été l’objet de pratiques douteuses et condamnables, mais parmi tous les grands patrons d’aujourd’hui, il n’y a pas que des criminels. Ils sont aussi des investisseurs, des employeurs, et des chefs d’entreprise dont le pays a besoin.

Favoriser l’unité nationale

L’Arménie vit sa deuxième transition politique en 27 ans : celle du rejet du système post-soviétique et l’émergence d’une nouvelle génération plus ouverte vers les valeurs occidentales. L’Histoire nous a appris (voir supra) que les révolutions peuvent avoir des formes sinistres quand la haine non contenue se déchaine. La vindicte populaire contre Robert Kotcharian et Serge Sarkissian repose sur un sentiment de rejet, érigé en tabou, contre les « karabaghtsi », ce qui est une contradiction ou peut-être la justification du discours du 17 août qui a mis en avant les citoyens du Karabagh.

Cet élément fragilise l’unité nationale et la gestion du dossier du Haut-Karabagh.

La partie azerbaïdjanaise ne peut voir que d’un bon œil la mise à l’écart de ces hommes. Le 25 juillet Elmar Mammadyarov, négociateur permanent et privilégié du côté azerbaïdjanais, a déclaré que son nouveau collègue, Zohrab Mnatsakanyan, était un diplomate plus professionnel qu’Edouard Nalbandian. Cette remarque habile (peu importe sa pertinence) en dit long sur leur intention de profiter des divisions internes à la partie arménienne pour la déstabiliser.

Pour la création d’une commission « vérité et réconciliation »

Les sociétés en transition, sortant d’un conflit et voulant rétablir l’état de droit et une saine administration de la justice, privilégient les mécanismes de justice transitionnelle. Celle-ci se définit comme « l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation ». La recherche de la vérité est un élément clef. Il n’est pas le seul ; la révocation et la nouvelle sélection des fonctionnaires en sont un autre. La justice pénale vient la compléter quand des crimes de masse graves ont eu lieu, ce qui n’est pas le cas d’espèce.

C’est l’un des points de satisfaction du discours du 17 août : le premier ministre a évoqué le mécanisme de justice transitionnelle et a en quelque sorte préparé à la population rassemblée à cette idée.

Nelson Mandela avait dit pour justifier sa politique de vérité, pardon et réconciliation : « Le ressentiment personnel est hors de propos : c’est un luxe que l’Afrique du Sud ne peut tout simplement pas se permettre ».

Le premier ministre serait bien inspiré de réfléchir à cette maxime car la fin de son discours a mis en lumière tout son ressentiment personnel à l’encontre de Robert Kotcharian, jusqu’à dicter la culpabilité par avance au lieu et place de la justice.

L’Arménie est un petit pays, où les relations interpersonnelles sont denses et fortes, la corruption un phénomène touchant tous les citoyens, et il est encore moins possible d’envisager la punition comme remède aux maux du passé.
Toutes les institutions et toutes les administrations devraient être « nettoyées ». La quasi-totalité des cadres ont un « dossier » au NSS. La responsabilité de l’échec de ces trente dernières années est collective.

Pour que ce mécanisme de vérité soit perçu comme une mesure de justice, il est nécessaire qu’il aboutisse à une reconnaissance publique des faits. Une fois la violation du droit reconnue, elle doit être suivie de réparations pour les préjudices subis par les victimes ou les familles de victimes, qu’il s’agisse de crimes de sang ou de crimes économiques.

Au nom des intérêts stratégiques de l’Arménie et du Haut-Karabagh, l’auteur suggère la création d’une telle commission vérité et justice. À long terme ce schéma permet la réconciliation. Il favorise ce qui est souhaitable pour le futur de l’Arménie, à savoir la garantie de la non-répétition des faits par la consignation judiciaire des faits et des responsabilités.

« Faire face au passé » tout en imaginant l’avenir c’est tout l’enjeu d’une telle démarche. Les souffrances des victimes des trois présidences seront reconnues et les préjudices réparés, mais sans prendre pour fondements la punition ou la revanche. Il existe de nombreux cadres compétents, expérimentés, et encore jeunes, ayant travaillé ou coopéré avec les trois dernières présidences, et leur mise à l’écart définitive serait préjudiciable tant pour l’avenir de l’Arménie que pour s’assurer de la possibilité d’une alternance politique, même si le discours du 17 août semble écarter toute idée d’alternance pour l’instant.

L’ensemble de la société arménienne a besoin de la mise en œuvre d’un tel mécanisme. L’État est le premier sujet de droit responsable, car il est le porteur et le garant des obligations relatives aux droits et libertés garantis par la Constitution. Mais dans un système pyramidal, encore empreint de réflexes soviétiques, où tous les niveaux ont relayé, soutenu, ou accepté la corruption et le népotisme, ce mécanisme est approprié pour sortir plus fort de cette période de transition et pour éviter un cycle de haine et de représailles autodestructeur.

C’est un examen de conscience collectif où toutes les responsabilités seront établies, mais de manière sereine et organisée. De nombreux pays qui ont subi des violations des droits de l’homme bien plus graves que l’Arménie, comme l’Afrique du Sud à la sortie du régime d’Apartheid, le Maroc à la sortie du régime de terreur et de torture, ou encore les États latino-américains à la fin des dictatures sanglantes, ont adopté cette solution apaisante et réparatrice de l’unité nationale.

Contrairement aux idées proclamées, la population d’Arménie et de diaspora reste majoritairement attentiste et les candidats à l’émigration sont encore nombreux. Inciter le « peuple » à se substituer aux institutions de la République et à faire régner l’idée d’une justice révolutionnaire, c’est assurément déstabiliser le pays et conforter l’attentisme de la diaspora, des investisseurs économiques, et des observateurs étrangers. Il est urgent de rectifier la trajectoire et viser à la stabilisation et à l’apaisement politique. Il faut imaginer et construire le futur plutôt que de consacrer son énergie à mener des représailles pour le passé. Dans le cas contraire, les scénarios catastrophes ne sont plus à exclure.

Philippe Raffi Kalfayan
20 août 2018

Notes de l’auteur :
• Voir l’article publié par Raffi Kalfayan dans Armenian Mirror Spectator le 15 mars 2018
https://mirrorspectator.com/2018/03/15/new-constitution-the-promised-democracy-is-yet-another-defeat/
• L’auteur a proposé à Nikol Pashinian la création d’une « task force » pluridisciplinaire et pan-arménienne pour concevoir un modèle de développement de société, élaborer une stratégie globale concernant les enjeux de l’Arménie, soutenue par des coopérations et des actions concrètes sur un certain nombre de questions stratégiques, à la fois politique, géopolitique, économique et social.
• L’auteur compte ses collègues Ruben Sahakyan, Hayk Alumyan qui défendent Kotcharian, mais aussi Vahé Grigoryan, qui défend les familles des victimes du 1er mars 2008, parmi ses amis personnels.

par Ara Toranian le mardi 21 août 2018
© armenews.com 2018


 

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