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100% français, 100% arménien : relever le défi de la double culture


L’Université populaire de Mgr N. Zakarian a consacré sa soirée du 9 avril à une table ronde sur le thème « 100% français, 100% arménien – Relever le défi de la double culture ». Ce sujet est au cœur de l’Université populaire dont l’intention est d’œuvrer à la préservation de la culture arménienne en diaspora.

La formule « 100% français, 100% arménien » est nimbée de la légitimité de Charles Aznavour, dont la double culture a été validée par une reconnaissance au sommet de l’État par deux pays, le cas de Français à qui il est rendu un hommage national aux Invalides en présence et avec un discours d’un président étranger étant rarissime.

La formule paraît simple mais est suffisamment habile pour éviter deux écueils : celui de marquer une préférence pour l’une ou l’autre culture, et celui du « 50 / 50 » ou « moitié / moitié » qui impliquerait « pas complètement l’une, ni complètement l’autre », discours souvent entendu dans la bouche d’immigrés. Le double 100% propose une réponse.

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Pour nourrir le débat, quatre intervenants étaient conviés :
- Anna Ohannessian-Charpin, anthropologue, experte free-lance pour la Commission Européenne et d’autres organisations internationales, membre du comité Hamaskaïne de Paris et de son Comité mondial de 2014-2018. Née au Liban, de culture arménienne mais aussi libanaise et française.
- Isabelle Estournet-Djehizian, écrivaine, conteuse, auteure de la trilogie « Momig, la petite bougie », « Le ventre et la plume », « Que ma voix demeure » (La Griffe de Vinaya, 2014) et qui était alors à l’affiche de la pièce « Momig » au Théo Théâtre, dans le 15e. Avant cette carrière artistique, Isabelle avait été cheffe d’entreprise après être diplômée de Sciences Po.
- René Dzagoyan chroniqueur aux NAM, romancier, ancien dirigeant d’entreprise de conseil en organisation bancaire et également professeur de philosophie.
- Michel Marian, philosophe, essayiste (Dialogue sur le tabou arménien avec Ahmet Insel, Le génocide arménien, de la mémoire outragée à la mémoire partagée (Albin Michel, 2015). Ex-haut fonctionnaire au ministère de la culture puis de l’enseignement supérieur après une formation Normale Sup et ENA, Michel a témoigné dans la remarquable série documentaire Histoire d’une nation sur France 2.

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La clémentine ou le miaphysisme

Isabelle a témoigné avoir grandi dans le silence et la coupure vis-à-vis des racines arméniennes, cette reconnexion s’étant faite récemment dans le cadre d’une démarche personnelle. Elle constate une grande différence avec son fils qui lui, a déjà sillonné l’Arménie à pieds. La nouvelle génération bénéficie outre un accès aisé au pays, d’une importante littérature, deux dimensions quasi-absentes jusque dans les années 1980, auxquelles il faut ajouter désormais les puissants outils du numérique et des réseaux sociaux, autant d’éléments qui changent véritablement la donne. Y compris l’application clavier arménien, qui permet d’échanger des sms en alphabet arménien.

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Anna soulève la dichotomie entre ceux qui veulent transmettre et ceux qui ne veulent pas transmettre car polarisés sur la recherche de la parfaite intégration. La synthèse a mis du temps à émerger.

Certes ce fut le cas de Michel, qui a bénéficié en France d’un bon environnement culturel arménien, mais qui ne s’est tourné vers l’Arménie qu’après son succès au concours d’entrée à Normale Sup., comme si cette réussite l’avait autorisé inconsciemment à se tourner vers ses origines.

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René n’est pas séduit par la formule du double 100% et lui préfère la dimension composite : la clémentine, issue du croisement entre l’orange et la mandarine. Rappelons que C. Aznavour reconnaissait aussi cette dimension composite, en se définissant volontiers « café au lait ».
Michel reconnaît que cet aspect « composé » n’est pas sans rappeler le miaphysisme, position théologique de l’Eglise arménienne, à savoir « l’unique nature du Verbe incarné », l’union des deux natures, divine et humaine, mais sans qu’il y ait fusion, soit « l’unique nature composée ». Alors que le double 100% relève davantage du dyophysisme « deux natures en l’unique personne du Christ ».

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Pour Mgr Zakarian, si le sentiment ou la sympathie pour une deuxième culture est relativement aisé – un participant a d’ailleurs rappelé le trait de William Saroyan « An Armenian is someone who says ‘I am an Armenian’ » –, la maîtrise de cette deuxième culture est une autre affaire, en particulier en France : cela demande un travail. Mais par ce travail, il est possible d’aller très loin, y compris pour des personnalités françaises comme en témoignent le Pr Jean-Pierre Mahé ou Yves Ternon par exemple. Quelles sont les formes que ce travail peut prendre ?

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Bonnes pratiques

Les pistes évoquées furent nombreuses y compris en provenance du public nombreux et invité à participer. Sans pouvoir être ici exhaustif, relevons :

- A chacun son cheminement : si en tant que parent, il est possible de faire partager la culture arménienne et de montrer l’exemple, la démarche d’ouverture à une culture étrangère ancestrale relève de l’intime et de la démarche personnelle, parfois d’un travail personnel pour faire la paix avec une histoire qui peut être compliquée. Chaque génération est ainsi confrontée à un défi différent.

- L’existence d’une vie associative arménienne est précieuse quand vient le moment de la reconnexion. Cette vie associative ne doit pas se réduire à un activisme culturel mais être un lieu de socialisation, qui porte le sentiment d’appartenance collective, sentiment très important dans le cadre d’une double culture.

- La déterritorialisation n’est pas fatale : l’histoire a montré que la production culturelle arménienne s’est souvent faite hors de l’espace géographique arménien historique, de Constantinople à Tiflis, et aujourd’hui, le travail historique effectué en diaspora, par exemple, est très riche.

- En France, le combat pour la double culture peut trouver une résonance auprès des communautés régionales. René rappelle par exemple l’action de Frédéric Mistral qui organisa la renaissance du provençal (aujourd’hui occitan) au XIXe siècle et obtint en 1904 le prix Nobel de littérature pour son œuvre Mirèio, écrite en provençal, langue non reconnue par la France.
Autre exemple : en 1966, l’obtention par les Bretons, à la suite d’une longue bataille judiciaire, de pouvoir donner des prénoms bretons à leurs enfants, eut un effet décomplexant pour nombre d’autres communautés.
Aujourd’hui, ce combat commun pourrait notamment s’axer autour de la Charte européenne des langues régionales que la France n’a pas encore signée.

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- L’unité : alors que le catalogue des associations arméniennes recense 512 associations, l’existence d’une instance de coordination nationale (CCAF) est bienvenue pour soutenir le sentiment d’appartenance collective tout comme les évènements fédérateurs telle la journée de commémoration du 24 avril, dont l’intégration dans le calendrier républicain depuis cette année est une victoire.
La systématisation de la venue du Président de la République au dîner du CCAF ou encore les subventions publiques reçues par des associations arméniennes sont d’autres éléments encourageants de l’enracinement de la culture arménienne en France.

- Faciliter l’obtention de la nationalité arménienne pour les Arméniens de la diaspora pourrait contribuer au sentiment d’appartenance ainsi qu’à donner une existence à la nation arménienne mondiale. En comparaison, des générations de Français nés à l’étranger peuvent se transmettre la nationalité française sans difficulté et sans parfois avoir mis les pieds en France.

- M. Daghessian a rappelé l’importance du combat scolaire, à savoir l’existence d’écoles arméniennes en France, 7 seulement aujourd’hui en France, contre 300 par exemple pour la communauté juive, équivalente en nombre à la communauté arménienne en France.

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- Enfin, Anouch Dzagoyan, directrice exécutive de l’UGAB France, a souligné trois points :
* La double transmission peut s’effectuer dans le cadre de couple mixte. En témoignent des personnalités emblématiques de la communauté arménienne en France comme Patrick Devedjian ou Valérie Toranian dont un seul des deux parents est arménien.
 * Pour lutter contre la tendance assimilationniste, il est essentiel d’identifier ce que la communauté arménienne et l’arménité peuvent offrir en termes d’activités, de programmes, d’aides, d’ouvertures professionnelles, de réseau etc. et qui peut motiver une personne à se tourner vers des racines qui sont sources d’opportunités.
 * L’identité arménienne est très diverse, aucun arménien ne ressemble à un autre, mais une source d’unité est le yerkir, la République d’Arménie, qui représente un poumon pour l’identité arménienne en diaspora. Œuvrer, d’une manière ou d’une autre, pour ce yerkir peut être une autre source de sens et d’intérêt pour les spurka Hay, les Arméniens de la diaspora.

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Le débat fut riche et animé et témoigna de l’intérêt et de la joie de partager autour de ce sujet.

Texte : Thomas Dilan / Photos : Mariam Mousisian

par Claire le mercredi 12 juin 2019
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