LITTERATURE

Asli Erdogan : le chant de la vie


Vingt-cinq ans après sa parution en Turquie, les éditions Actes Sud publient L’homme coquillage, le tout premier roman écrit par Asli Erdogan à l’âge de 27 ans, déjà rebelle et intrépide. Une belle ode à la différence impressionnante de maturité…

«  Je vais vous raconter l’histoire de l’Homme Coquillage, l’histoire d’une île tropicale, d’un amour éclos dans les marécages du crime, de la torture et de la violence, un amour aussi âpre que le terreau qui l’a vu naître » annonce la narratrice dès les premières pages du roman.

Ainsi débute l’histoire d’une rencontre des plus improbables et des plus singulières qui soit, entre une jeune chercheuse en physique nucléaire invitée dans le cadre d’un séminaire sur l’île de Sainte-Croix, aux Caraïbes, et un habitant de cette île, vendeur de coquillages au physique disgracieux, presque effrayant, «  de petite taille, aux larges cicatrices et aux yeux très noirs ».

Les deux protagonistes que tout oppose en apparence vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser. Au fil des conversations échangées entrecoupées de silence, et des gestes esquissés, de confidences faites sans détour, on voit se décanter tout ce qui les unit et les lie l’un à l’autre inextricablement : tous les deux sont des solitaires, des marginaux malmenés et cabossés par la vie, confrontés à une société qui établit des catégories, assignant chacun à une place bien définie, excluant et mettant à l’index celles et ceux qui ne s’y tiennent pas.

Le vécu personnel des deux protagonistes recèle des traumatismes enfouis : enfant, la narratrice a vu ses parents arrêtés et torturés et assisté à l’éclatement du noyau familial. Par la suite, elle subira un viol et tentera de mettre fin à ses jours… Quant à Tony, le vendeur de coquillages, dont le visage défiguré par une agression policière fait fuir tous les regards, il vit dans le ghetto, lieu de tous les trafics, de toute la misère et de toutes les violences qui engendrent l’exclusion. Ses cicatrices sont autant physiques que psychiques, comme chez la narratrice, et cette reconnaissance entre deux souffrances, cette communion spirituelle va permettre à la narratrice de reprendre pied dans la vie qui l’avait abandonnée jusque-là : une confiance mutuelle naît peu à peu entre eux, et ce lien trouble et fulgurant infusera les pages de ce «  journal de bord  » insulaire et aura un effet thérapeutique sur la narratrice.

Ce sera le début d’une libération pour elle et d’un tournant essentiel : elle abandonnera la physique pour se consacrer à la littérature, entièrement et exclusivement. De lui elle dira : « L’Homme coquillage était mon oracle de Delphes, celui qui me poussait à me poser les bonnes questions et à trouver moi-même les réponses  ». C’est toujours le vendeur de coquillages qui la poussera à s’affranchir « des concepts rouillés et putréfiés » et à « redécouvrir la valeur et la fraîcheur de chaque mot  ».

Asli Erdogan fera le choix des mots qui seront ses armes : dénoncer, démystifier et désaliéner sans relâche et sans concessions. Personne n’évoque l’existence des camps de réfugiés africains dans la périphérie d’Istanbul avec son cortège de misère et d’exclusion, personne n’évoque les discriminations que subissent les Kurdes, et personne n’évoque «  les désastreuses séquelles présentes sur une terre mutilée par le génocide de 1915 ». Asli Erdogan, elle, le fera : « J’ai toujours ressenti le devoir de témoigner, même si je savais que prendre la plume pour écrire sur la situation des Kurdes, des Arméniens, des prisons turques, des femmes, mettait en péril ma carrière littéraire. Mais je ne m’attendais pas à ce que le prix à payer soit la prison et une peine pouvant aller jusqu’à la réclusion à perpétuité. Après avoir été incarcérée puis remise en liberté, cette responsabilité est encore plus impérieuse  », dira-t-elle dans une récente interview.

Asli Erdogan vit aujourd’hui en Allemagne où elle a reçu en septembre 2017 le prix de la paix Erich-Maria-Remarque.

En janvier 2018, elle a reçu le Prix Simone de Beauvoir pour son œuvre de résistance en faveur de la liberté en Turquie. Accusée de « terrorisme » pour avoir défendu la cause des Kurdes, elle risque la prison à perpétuité si elle rentre en Turquie.

Nicolas Bouvier suggérait l’idée que « le vivre » et « l’écrire » ne soient pas « séparés d’un cheveu ». C’est ce que la romancière Asli Erdogan a accompli avec brio dès ses premiers pas en littérature, notamment avec ce premier roman incandescent qui préfigure l’univers si particulier de La ville dont la cape est rouge (2003) et du Bâtiment de pierre (2013).

Lire Asli Erdogan, c’est la soutenir.

Alexandre Malek Azarian

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L’Homme coquillage, Asli Erdogan, traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabannes, éditions Actes Sud, 208 pages, 19,90 euros

par Claire le jeudi 9 août 2018
© armenews.com 2018


 

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