REVUE DE PRESSE Rubrique

Avant l’Holocauste, les Juifs ottomans soutenaient l’« architecte » du Génocide des Arméniens


« Israel is still dealing with this issue » [Encore aujourd’hui, Israël est aux prises avec cette question]

Selon l’historien Hans-Lucas Kieser, une presse sioniste fourvoyée soutenait l’empire, alors même que se déroulait le massacre de sa population minoritaire, un crime qu’Israël passe sous silence encore aujourd’hui.

Publié le 2 mars 2019
USA Armenian Life Magazine n° 1665

Par JP O’ MALLEY

En juin dernier, le vote prévu à la Knesset pour que soient qualifiés de génocide les massacres subis par les Arméniens au cours de la Première guerre mondiale a été retiré faute de soutien par le gouvernement.
Du fait de ses relations diplomatiques compliquées avec la puissance régionale, la Turquie, les ruptures succédant aux réconciliations, « Israël a été incapable de faire ce que de nombreux Israéliens désiraient éthiquement - reconnaître publiquement à la Knesset le Génocide des Arméniens » , a déclaré au Times of Israel, depuis son bureau de l’Université de Newcastle en Australie, le professeur Hans-Lukas Kieser.

L’an passé, Kieser a reçu le Prix du Président de la République d’Arménie pour sa contribution importante à l’histoire du Génocide des Arméniens. Il a également récemment publié le livre “Talaat Pasha : Father of Modern Turkey, Architect of Genocide.” https://press.princeton.edu/titles/11285.html [Talaat Pacha : père de la Turquie moderne, architecte de génocide]. La biographie politique étudie la façon dont Mehmed Talaat, plus communément dénommé Talaat pacha, a presque à lui seul été le cerveau du Génocide des Arméniens.

Les intellectuels arméniens de Constantinople (aujourd’hui Istanbul), furent exécutés le 24 avril 1915, des exécutions suivies par l’extermination systématique d’un million et demi de personnes, simplement parce qu’elles étaient des Arméniens.

Ce génocide pour des raisons idéologiques se déroula sous la supervision du Comité Union et Progrès (CUP), dirigé à l’époque par trois chefs de facto de l’Empire ottoman : Ismail Enver, Ahmed Djemal et Talaat. Ils étaient connus tous les trois collectivement par leur titre militaire comme les « Trois pachas ».
Même si la Turquie persiste officiellement à nier le Génocide des Arméniens, les historiens acceptent unanimement qu’il est une réalité historique.

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Mehmed Talaat Pasha, accompagné d’Ismail Enver Pasha et d’Ahmed Djemal Pasha, en 1912. (Aimable autorisation d’University of Princeton Press)

Construire les fondations d’un état turc

Dans son livre, Kieser soutient que Talaat créa une forme messianique nouvelle du nationalisme, s’efforçant de « diluer » les identités non-musulmanes en vue de la construction en Turquie en 1915 d’une nouvelle nation. Talaat était le « concepteur de son univers génocidaire » [mastermind of his genocidal universe] soutient Kieser.

L’historien dit aussi que c’est Talaat - plutôt que Kemal Ataturk - qui jeta les fondations de l’état-nation turc moderne, qui s’établit en 1923.

« La République turque en elle-même, bien sûr, fut instaurée sous Kemal Ataturk », dit Kieser. « Talaat ne prévoyait pas une république - après tout, c’était un enfant de l’empire. Mais il parcourut un certain nombre d’étapes, permettant par la suite à Ataturk de mettre en place l’état-nation turc ».

Talaat a entraîné l’Empire ottoman au « djihad », dans le cadre de la Première guerre mondiale, dit l’hstorien, transformant l’Asie mineure en terre des ancêtres turcs et imaginant une « Turquie pour les Turcs », comme la définissait le slogan de l’époque.

Le livre de Kieser, tout au long de ses 400 pages, comporte des passages difficiles à lire - spécialement quand l’historien rapporte l’assassinat systématique des Arméniens chrétiens. Il relève par exemple que « l’entreprise d’extermination des Arméniens eut lieu de mai à septembre 1915, par la famine, les viols en masse et la réduction en esclavage pour les femmes et les enfants au cours de leur marche (vers la mort) ».
Kieser dit qu’un grand nombre de villages du nord de la Syrie furent « une arène pour crimes de masse » en 1915, une arène dans laquelle des civils arméniens - considérés comme « proies légitimes », « furent violées, enlevées, et assassinées en masse, sans aucune protection et en toute impunité pour leurs auteurs ».

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Le professeur Hans-Lukas Kieser, auteur de ‘Talaat Pasha : Father of Modern Turkey, Architect of Genocide.’ [Talaat pacha, père de la Turquie moderne, architecte de génocide ] (avec son aimable autorisation)

Aux yeux de ses admirateurs, cependant, Talaat est encore aujourd’hui considéré comme un grand homme d’état, un révolutionnaire avisé, et comme le père fondateur visionnaire de la Turquie moderne, relève Kieser.
Cette information prend tout particulièrement son sens dans la Turquie d’aujourd’hui, en ces temps où son identité politique revêt de plus en plus un caractère islamiste et autoritaire. Cela est encore plus remarquable, ajoute Kieser, dès lors que l’on s’intéresse à l’idéologie fondamentaliste du parti Justice et développement de Turquie (l’AKP) et de son autoritaire dirigeant Recep Tayyip Erdogan.

« Aujourd’hui, Talaat c’est un peu comme un éléphant dans une réception [du monde politique turc] » nous dit Kieser. « Erdogan est le maître de l’assemblée, et dans ce contexte, ses [idées] rejoignent les idées de Talaat - même si cela n’est pas évoqué trop explicitement dans les cercles de l’AKP ».
« Mais implicitement, Erdogan et Talaat partagent un certain nombre de similitudes, par exemple des débuts démocratiques qui finissent en régime très autoritaire », dit-il.

Kieser poursuit que comme Talaat, Erdogan « est loin d’être un vrai démocrate », et semble ne connaître qu’une très « vague notion de ce que signifie en réalité le constitutionnalisme ». En outre, comme le dirigeant du CUP, Erdogan consacre tous ses efforts « à l’exercice du pouvoir et à sa conservation pour lui-même ».

Mouvements de honte

La récente décision d’Israël de continuer à garder le silence sur le génocide alors que 103 ans ont passé, a provoqué les critiques d’historiens, d’ universitaires, d’auteurs et de militants des droits de l’homme - beaucoup parmi eux sont Israéliens.

Le professeur Yehuda Bauer, historien israélien de premier ordre et universitaire conseiller au musée Yad Vashem de l’Holocauste de Jerusalem, a déclaré dans une émission de radio au mois de juin que l’impuissance du parlement à reconnaître le Génocide des Arméniens est une « trahison ».
Benjamin Abtan, président de l’European Grassroots Antiracist Movement [Mouvement Antiraciste des Peuples Européens ] (EGAM) et coordinateur du Réseau Elie Wiesel des Parlementaires d’Europe, dans un article publié dans Haaretz en juin, soutenait qu’Israël avait une responsabilité particulière, s’agissant de la reconnaissance du Génocide des Arméniens, pour assurer que les atrocités de masse [soient empêchées] à l’avenir ". Selon Kieser, la reconnaissance du Génocide des Arméniens est aujourd’hui bien - fondée marge des discutions habituelles autour des relations Israël-Turquie. Les Juifs, dit-il, ont historiquement eu un rôle essentiel par la promotion de propagande en faveur de la partie ottomane au moment même où les Arméniens subissaient les massacres.

L’historien dit que Talaat appréciait « une presse juive particulièrement bonne » à Istanbul et à l’étranger « au cours de la période entourant le génocide - notamment en Allemagne, où des journaux comme Deutsche Levnate-Zeitung encensaient Talaat, un » dirigeant exceptionnel « et » sauveur de la Turquie impériale ". Bien que cette glorification puait la propagande et les mensonges, Kieser soutient que beaucoup d’Allemands prirent la presse juive du moment au pied de la lettre et furent pris par sa logique corrosive.

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Un article favorable à Talaat dans la newsletter sioniste Deutsche Levante-Zeitung. (Aimable autorisation de l’University of Princeton Press)

S’attirer de bonnes grâces ?

L’historien rappelle la façon dont beaucoup de Juifs loyaux aux Ottomans regardaient ailleurs lorsque les Arméniens enduraient leurs souffrances. Parmi eux figurent des personnages tels Alfred Nossig, qui participa à la création à la fois de la General Jewish Colonization Organization (AJK) et de la Zionist Organization (ZO). Ces organisations avaient pour but au début d’organiser des groupes de pression à travers le Moyen Orient et dans d’autres régions, avant de travailler pour le développement de liens étroits entre Juifs et Ottoman. Cependant, Kieser tient à insister sur la nécessité de prendre en compte le contexte historique dans son ensemble. Cette époque représente un tournant crucial de l’histoire juive - avant que la déclaration Balfour ait été faite en 1917. Les Juifs recherchaient les bonnes grâces de diplomates - ceux d’une myriade de pays - partout où ils s’en trouvaient, dans l’espoir d’atteindre au but ultime des sionistes : un état juif en Palestine.
En conséquence, un certain nombre de journaux juifs s’efforcèrent de promouvoir les relations entre Talaat et hommes politiques et diplomates juifs à l’intérieur d’un empire ottoman à l’agonie. Ils allèrent même jusqu’à l’exagération de ces relations pour des raisons de propagande, dit Kieser.
Le journal juif allemand DIe Welt - organe de l’organisation sioniste - par exemple, parlait en 1913 de « relations amicales de beaucoup de personnalités juives » avec Talaat.

Cependant, même pour l’ensemble de la presse juive positive que Talaat recevait au cours de cette période, son attitude envers les sionistes était complexe. D’un côté, Talaat ne voulait pas être trop associé aux Juifs et aux Sionistes. Mais d’un autre côté, il y avait des bénéfices potentiels à montrer son intérêt pour les questions juives.

En 1913, un article publié dans L’Aurore, un journal juif basé à Constantinople et financé par les Sionistes, louait les bénéfices des relations entre Turcs et Juifs, allant jusqu’à avancer qu’une alliance entre pan-judaïsme et pan-turquisme serait une option politique viable - une perspective qui selon Kieser aurait séduit Talaat. Mais l’historien tient à insister : en aucune façon, Talaat n’a sympathisé avec le Sionisme, en dépit des affirmations de tous les observateurs de l’époque et de nombreux historiens depuis.

« Nous savons d’après ses dires et ses écrits qu’il n’éprouvait aucune sympathie pour le Sionisme. Il ressort tout aussi clairement des négociations qu’il avait besoin des Juifs jusqu’à un certain point pour survivre internationalement. Et de ce point de vue, il en tira profit », dit-il.
« La Question juive » à laquelle participaient des Juifs se bousculant pour obtenir des faveurs politiques des Ottomans, lesquels avaient encore une influence considérable au Moyen Orient. Mais il arriva que la dynamique du pouvoir aille également dans l’autre sens, explique l’historien.
« Les relations de Talaat avec les Juifs à cette époque lui procura un appui international considérable qu’il mit à profit pour détourner l’attention de l’Arménie », dit Kieser.

« Au printemps 1915 - une lune de miel pour les Sionistes de Constantinople - Talaat s’assura qu’aucune réaction internationale ne répondrait à sa décision de frapper les Arméniens », dit Kieser. « Les Juifs craignaient de subir le même sort que les Arméniens, ils s’abstinrent de tout discours pro- Arménien ou pro-victime parce qu’ils craignaient pour eux-mêmes ».
Sara Aaronsohn, l’une des fondatrices du réseau d’espionnage NILI d’avant-mandat britannique en Palestine (Domaine public)

La Jeunesse Sioniste prend position

Il y eu cependant quelques exceptions - notamment, celle d’un groupe de jeunes sionistes appelé Netzah Yisrael Lo Yeshaker (NILI), ou The Eternel One of Israel Will Not Lie [L’Eternel d’Israël Ne Mentira Pas] ; ce groupe pro-britannique, à cette époque, basé en Palestine, pratiquait l’espionnage.
NILI fut pris d’un fort sentiment de solidarité envers les victimes arméniennes, écrivant même des rapports qu’il adressait à la communauté internationale dans l’espoir de susciter des réactions à ces atrocités.
« Le groupe NILI - qui comportait des personnalités comme Aaron Aronson avec d’autres - a vu se dérouler le Génocide des Arméniens ; il écrivit même de longs rapports à ce sujet », dit Kieser.« Ils observèrent que ce processus d’agression et finalement d’extermination d’une nation entière pourrait aussi être appliqué aux Juifs ».

« Ils éprouvèrent donc une profonde compassion non seulement émotive, mais également avec une dimension biblique et prophétique », ajoute-t-il.
« Mais il ne s’est agi que d’une petite minorité ».

« Malheureusement, le silence s’est prolongé pendant de nombreuses décennies après la guerre. C’est ainsi que des Juifs en Israël et les Juifs de Turquie ont continué à aider la Turquie à nier le Génocide des Arméniens », dit Kieser.

Kieser développe dans son livre une comparaison entre le Génocide des Arméniens et l’Holocauste, et il trouve quelques similitudes.

‘Talaat pacha : père de la Turquie Moderne, Architecte de Génocide,’ par Hans-Lukas Kieser. (Aimable autorisation de Princeton University Press)

« Le cataclysme impérial et une combinaison de circonstances particulières lors des premiers mois de la Première Guerre Mondiale fit des Arméniens une cible évidente », écrit-il. Il poursuit en déclarant : « Acteurs principaux et exécutants, idées extrémistes, préjugés enracinés, appât du gain ont concouru à la destruction brutale [des Arméniens] ».

Un peu plus de deux décennies plus tard, les Juifs d’Europe devaient être confrontés à « une situation analogue », observe-t-il.

« Qui, après tout, parle encore aujourd’hui de l’extermination des Arméniens ? » , demandait Hitler à ses généraux dans son infâme Obersalzberg [https://www.armenian-genocide.org/hitler.html] speech du 22 août 1939 - juste quelques jours avant l’invasion allemande de la Pologne.

Talaat « n’était certainement pas Hitler », nous dit l’historien, admettant qu’il a du mal à comparer directement les deux démagogues d’extrême droite.
Quoiqu’il en soit, les deux dirigeants ont en commun quelques caractères, dit Kieser - ils sont les produits d’une société, d’états et de partis politiques envisageant le recours à la violence domestique radicale pour vaincre ce qu’ils croyaient être crise et défaite.« Talaat était le cerveau d’un régime d’un seul parti », conclut Kieser.« C’était le pouvoir d’un seul parti qui s’en pris très violemment à un groupe particulier ».

par Jean Eckian le mercredi 13 mars 2019
© armenews.com 2019


 

Traduction Gilbert Béguian pour armenews



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