Nouvelles d'Armenie    
ARMENIE
Derenyk A. Mouradian, L’Arménie durant la 1ère révolution russe (1905-1907), Erevan, 1964 ; Avétis Aharonian, Œuvres complètes, Vol. 5, Téhéran, 1983

lundi25 septembre 2017, par Stéphane/armenews


Derenyk A. Mouradian, L’Arménie durant la 1ère révolution russe (1905-1907), Erevan : Académie des Sciences d’Arménie, 1964 [en arménien]

Avétis Aharonian, Œuvres complètes, Vol. 5, Téhéran, 1983 [en arménien]

par Eddie Arnavoudian Groong, 05.12.2016

L’Arménie durant la 1ère révolution russe de 1905-1907

L’Arménie durant la 1ère révolution russe (1905-1907), de D. A. Mouradian (1964, 260 p.), garde toute sa valeur, bien qu’entachée par un usage immodéré de termes russes et sa grossière diatribe contre la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.). Rassemblant des données historiques souvent ignorées, l’ouvrage rappelle l’existence en Arménie orientale de fondements économiques et sociaux propices à un mouvement paysan et ouvrier autochtone, bien que modeste. En décrivant la situation sociale d’alors, Mouradian montre, au plan historique, une chose qui était déjà évidente depuis longtemps dans la littérature arménienne. Il est aisé de voir comment une population rurale arménienne appauvrie et une classe ouvrière surexploitée, plus réduite, travaillant dans les mines, les transports et les petites manufactures, seraient enclines à participer à la révolution de 1905-1907, qui déferla dans l’empire tsariste, dont l’Arménie orientale et le Caucase faisaient alors partie.

I.

Comme toute province coloniale, le Caucase fournissait la Russie de l’empire des tsars en matières premières et en productions agricoles - pétrole, cuivre, coton, alcools, tabac, riz - émanant d’entreprises rentables qui, pour les plus avancées, se trouvaient ou passaient rapidement sous contrôle étranger, français ou russe dans un premier temps, puis anglais, suisse, allemand et autre. Un tel développement économique et la nécessité de réseaux de transports furent à l’origine d’une classe ouvrière régionale, composée de diverses nationalités, dans tout le Caucase.

Dans ce qui est maintenant l’Arménie, en 1905-1907, une petite classe ouvrière de quelque 10 à 12 000 travailleurs se concentrait sur le réseau ferroviaire régional, de modestes centres manufacturiers à Alexandropol (actuellement Gumri) et Erevan, mais surtout dans les mines de cuivre d’Alaverdi et de Kapan. Des salaires de misère, de terribles conditions de travail, une exposition constante à des dangers physiques et la menace incessante d’un licenciement immédiat amenaient fréquemment ces travailleurs à manifester.

Appauvrie, ne détenant que 30 % des terres et en proie aux usuriers, la population rurale était elle aussi encline à se révolter. De fait, dès 1903, un soulèvement paysan à Haghpat, dans le Lori, préluda à plusieurs révoltes en 1905. Une communauté paysanne aux abois recourut à l’autodéfense armée (p. 56-57) contre un régime qui, avec l’aide de l’Eglise, utilisait l’armée et la police pour supprimer toute résistance (p. 60). Fait significatif, Haghpat donnera naissance à la première cellule bolchevik arménienne (p. 61), en lutte contre une situation féodale révoltante (p. 57).

Or, le fait de présenter avant tout ces mouvements ouvriers et paysans du Caucase sous l’angle ethnique, arménien, géorgien ou azéri, est une grave erreur, et même une déformation de la réalité historique. Par essence pluriethniques, ces mouvements se développèrent au Caucase au sein de régions et de zones industrielles pluriethniques, y compris lorsque, dans certaines régions bien précises, un seul groupe ethnique prédominait, comme pour les Arméniens à Lori (p. 59). Définir la classe ouvrière en fonction de l’origine ethnique dans les mines et les chemins de fer (p. 62-63), lesquels se répartissaient dans tout le Caucase, est encore plus injustifié. Là aussi, la main-d’œuvre était pluriethnique, tous ses membres luttant de concert contre des entrepreneurs qui les maintenaient dans une situation dont ils n’auraient pas voulu pour leur propre bétail (p. 63). En réalité, le fait pour Mouradian de limiter sa présentation à la région géographique qui constitue aujourd’hui la république d’Arménie est lui aussi artificiel. Et pourtant !

II.

Une première vague de grèves et de soulèvements débuta au printemps 1905 sur la ligne de chemin de fer Alexandropol (actuellement Gumri) - Lori, dans de petites manufactures de cette même ville, les mines d’Alaverdi et de Kapan, la fabrique de cognac, les services publics et d’enseignement d’Erevan (p. 69-81). L’activisme était très élevé chez les mineurs et les cheminots. A Alaverdi, des explosifs furent “libérés“ pour armer les masses (p. 111), tandis qu’à Alexandropol les lignes du chemin de fer servant aux mouvements des troupes furent sabotées (p. 119).

En octobre, les cheminots d’Alaverdi et les habitants des villages environnants du Lori formèrent des piquets de grèves pluriethniques. Des grèves dans les postes et le chemin de fer éclatèrent à nouveau en novembre et en décembre avec des piquets de grève pluriethniques (p. 150, 153, 156-7). Reflétant la diversité ethnique, des tracts et des discours en géorgien, en arménien et en russe furent diffusés à Erevan et Alexandropol (p. 164, 165, 173). L’on se demande pourquoi il n’est fait aucunement mention de la participation des Azéris, malgré leur grand nombre alors à Erevan.

En 1905-1906, des grèves se répandent dans les unités de production plus petites, la fonction publique, les maroquineries, les quincailliers et les imprimeurs. En août 1906, une nouvelle série de grèves éclate à Alaverdi (p. 194). Les boulangers rejoignent le mouvement à Alexandropol (p. 197), les employés de banque se mettent en grève à Erevan, tandis que, souligne Mouradian, la Fédération Révolutionnaire Arménienne (F.R.A.) se livre à des sabotages (p. 198). Entre 1905 et 1907, le mouvement de grèves gagne aussi les établissements d’enseignement arméniens, où de jeunes Arméniens élevés en Russie jouent un rôle déterminant (p. 141-142). Au sein de l’armée elle aussi, où travaillent des Arméniens (p. 134), des demandes sont adressées au gouvernement pour qu’il intervienne et mette fin aux affrontements entre Arméniens et Azéris (p. 140).

Même si Mouradian exagère la portée et l’intensité de la lutte des classes en Arménie et au Caucase en 1905, son exposé montre pourquoi le régime tsariste tenta désespérément de noyer le soulèvement social et de classe dans le sang des haines fratricides. Le pétrole de Bakou était vital pour l’empire. Outre sa valeur économique, le Caucase constituait aussi un avant-poste impérial essentiel, convoité par ses rivaux, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’empire ottoman. Bien que modeste, le mouvement révolutionnaire de 1905 au Caucase démontra, s’il en était besoin, une unité potentielle qui, dépassant les divisions et les querelles ethniques, représentait un danger réel pour le contrôle tsariste de la région et pouvait en outre servir d’exemple au reste de l’empire.

L’exposé de Mouradian pâtit du fait qu’il n’étudie pas dans quelle mesure un mouvement multiethnique potentiellement unifié fut affaibli par les massacres fratricides entre Arméniens et Azéris, encouragés par le pouvoir tsariste. Il éclaire cependant certains éléments clé. Il relève les tentatives des bolcheviks pour désamorcer les conflits, notamment dans les gares (p. 127-132), et ravitailler par chemin de fer les régions touchées par les affrontements. Il rapporte le refus révélateur des antagonismes ethniques durant la grève des mineurs de Kapan (p. 201-203), lorsque la main-d’œuvre mixte arméno-azérie résista avec succès à des tentatives pour la diviser au plan ethnique. Dans un grand geste de réplique à leurs employeurs, deux dirigeants syndicaux, l’un Arménien et l’autre Azéri, s’embrassèrent face à la foule des mineurs. La grève avait réussi ! Partout, les travailleurs arméniens travaillaient aux côtés d’Azéris partageant le même état d’esprit.

Traduction : © Georges Festa - 02.2017

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