Nouvelles d'Armenie    
ARMENIE
Mesrop Haroutiounian - Abcaï : les cercles de la mort

lundi23 janvier 2017, par Stéphane/armenews


Աբկայ. մեռնելու պարունակները [Abcaï : les cercles de la mort] : un roman sur l’ennemi intérieur

par Eddie Arnavoudian

Groong, 03.11.2015

Il y a aujourd’hui en Arménie comme une renaissance littéraire passionnante. Sa qualité et son avenir sont néanmoins loin d’être assurés, selon que le pays pourra être sauvé des hyènes qui le dévorent sans pitié. Quoi qu’il en soit, et paradoxalement peut-être, témoigne de cette renaissance l’admirable petit roman de Mesrop Haroutiounian, Abcaï : les cercles de la mort, qui éclaire les réalités sordides et tragiques de la transition de la république soviétique d’Arménie vers la Troisième république “indépendante,“ advenue à la fin des années 1980. Un livre actuel, dont les vérités ont, en outre, une résonnance internationale !

I.

Publié pour la première fois en 2007 (avec une édition numérique disponible depuis 2014) (1), Abcaï retrace l’histoire saisissante de la classe qui domine et détruit actuellement l’Etat et l’ordre social en Arménie post-soviétique. Parallèlement, il s’agit d’une réflexion profondément émouvante sur la tragédie du conflit arméno-azéri. Sans la moindre enflure d’un roman politique.

Mélange prenant de réalisme, de “réalisme magique,“ de surréalisme, de fable et de philosophie, se mouvant entre passé et présent, Abcaï situe ses thèmes dans un récit tourbillonnant, fait de naissance magique, d’amour, de sexe, de prostitution, d’amitiés arméno-azéries, de guerre, de pillages, de dénuement, de meurtres, d’assassinats, de brutalités policières, nourris de méditations philosophiques. Le tout éclairé par Abcaï, le personnage principal, dont le nom est tout un récit philosophique, comme le lecteur va le découvrir. Doté de qualités tenant de la magie, combinaison de “noble sauvage“ et de saint mystique, nourrissant une aversion profonde pour la vie urbaine, sans cesse désireux de regagner son village montagneux à la frontière arméno-azérie, Abcaï se retrouve en contrepoint avec les forces s’assurant le contrôle du nouvel Etat émergent.

Dans ce qui est aussi un thriller sociopolitique, nous croisons pour la première fois notre héros en 1999, alors qu’il est en cavale, fuyant les forces de sécurité qui ont reçu l’ordre de l’éliminer ou de le neutraliser. Afin de consolider son pourvoir et s’assurer des profits illégaux, une classe parasite émergente, désireuse de remplacer la hiérarchie soviétique mise à bas, élimine sans merci toute opposition. Elle a déjà assassiné le commandant en chef et vise désormais Abcaï, son fidèle lieutenant. Usurpant le mouvement patriotique populaire, afin de piller les richesses du pays, cette classe mène simultanément une guerre arméno-azérie, épurant ethniquement l’Arménie de ses communautés azéries pour se tailler de nouveaux domaines à piller parmi les villages azéris désertés. Pour cette classe qui est restée en place à ce jour :

“La terre, le peuple, l’Etat ne sont que des mots, sous lesquels ils dissimulent leur véritable projet - profiter d’un long règne et, si possible, transmettre le pouvoir à leurs semblables.“

II.

La confiance d’Abcaï, engagé malgré lui dans le mouvement populaire, sombre presque immédiatement, lorsqu’il voit profiteurs et aventuriers exploiter la vague d’enthousiasme patriotique collectif des années 1980 pour leur seul profit personnel. C’est sur le front même du conflit arméno-azéri qu’il “fait face à la réalité brutale“ de la soif de profit individuel étouffant un patriotisme plus noble. Telle est la réalité qui caractérise les forces dominantes du mouvement et forge l’élite et l’Etat émergents. C’est au front qu’Abcaï croise une première fois ces hommes qui seront de ceux qui accèdent au pouvoir, des hommes braillards “trinquant à l’argent et aux richesses,“ l’un d’eux allant jusqu’à lancer : “Pour moi, les gars, y a que le fric !“ Ces soldats qui :

“[...] se pavanent, les armes à la main, sur le marché, mais jamais dans les montagnes, toujours absents à leur poste. Cherchant à la première alerte un rocher bienvenu.“

Alors même que les balles sifflent, ces imposteurs braillant des slogans patriotiques et nationalistes édifient des fortunes aux dépens d’autrui. Abcaï découvre des “convois de camions“ traversant son village, chargés d’équipements de production sortis d’Arménie pour être vendus comme de la ferraille ! Ces destructeurs du pays “s’enrichissent“ aussi “aux dépens des réfugiés,“ détournant sans le moindre scrupule des fournitures en pain du front pour les vendre à des tarifs prohibitifs dans les marchés locaux. Ne risquant jamais leur vie, ils “commencent à exiger et obtiennent places et richesses.“

Parvenant à “sortir la tête de l’eau,“ coureurs de dots, malfrats et aventuriers “accaparent les postes“ et “se livrent à un pillage d’un nouveau genre,“ aspirant la misère du peuple. Un moment saisissant est évoqué, par touches dramatiques sur fond surréaliste, suite aux funérailles du commandant en chef, lorsque Abcaï se retrouve dans un hôtel avec deux femmes livrées à la prostitution. L’une d’elles s’avère être la fille d’Anik, un amour de jeunesse qu’il n’avait pas été autorisé à épouser, ses parents à elle le jugeant d’un rang social trop inférieur, autre histoire dans laquelle on nous plonge ! La fille reconnaît Abcaï et, mortifiée, lui raconte son histoire, aux antipodes du nouvel ordre social. En conclusion, elle s’écrie : “Je ne suis pas une pute, mais j’ai [...] des gosses à nourrir et personne ne m’aide [...]“

Traduction : © Georges Festa - 08.2016

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http://armeniantrends.blogspot.fr/2016/08/mesrop-haroutiounian-abcai-les-cercles.html



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