Nouvelles d'Arménie
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Alexis Govciyan


Interview
Au Nom des Arméniens de France

JAMIF 598 —

L’INTERVIEW DU MOIS -

ALEXIS GOVCIYAN -

"AU NOM DES ARMÉNIENS DE FRANCE

Venus pour la plupart en France au lendemain du terrible génocide de 1915, les Arméniens représentent une composante importante de la nation française. Les descendants de ceux qui ont fui alors leur pays dans des conditions épouvantables, désormais citoyens à part entière de la République, n’en sont pas moins attachés à leurs traditions ancestrales. Le CCAF, Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France, à l’instar du CRIF pour la communauté juive, regroupe tout un panel d’associations culturelles, politiques, professionnelles, éducatives et mémorielles. À l’échelle mondiale et européenne, l’UGAB, Union Générale Arménienne de Bienfaisance propose des activités qui couvrent les domaines les plus divers : éducation, culture, jeunesse, valorisation du patrimoine...

Alexis Govciyan, directeur de l’Institut Supérieur des Métiers est aujourd’hui tout à la fois le président du CCAF et celui de l’UGAB-Europe. Il s’exprime donc au nom des Arméniens de France, voire d’Europe. Je le rencontre au Centre Culturel Arménien Alex Manoogian de l’UGAB, rue de Courcelles à Paris. Ambiance feutrée et sereine. Le tableau d’affichage annonce des cours de langue arménienne, de la danse et du théâtre ou encore...des cours de soutien en vue du baccalauréat.

Jean-Pierre Allali : Vous êtes né en Turquie...

Alexis Govciyan : Oui, à Istanbul, en 1956. Mon père y exerçait la profession d’artisan- peintre. J’y suis resté jusqu’à l’âge de 17 ans, élève de l’Ecole des Pères Mékhitaristes. Mes parents ne m’avaient jamais parlé du génocide, car la question étant taboue, il fallait nous protéger et ne pas nous exposer. J’ai découvert la tragédie incidemment, à l’école, lors d’un cours de littérature arménienne, alors que j’avais 14 ans. Dès lors, j’ai décidé de quitter la Turquie après l’obtention de mon baccalauréat, ce que j’ai fait, rejoignant à Paris l’une de mes tantes. Après des études de gestion à Paris-Dauphine, je me suis lancé dans la vie professionnelle...

J.P.A. : ...Et associative...

A.G. : ...En effet. En 2001, après la reconnaissance par la France du génocide arménien de 1915, prenant la suite du « Comité du 24 avril », le CCAF a été créé. J’en ai été le premier président. Je le suis à nouveau depuis quelques années. Le CCAF regroupe une centaine d’organisations représentées par leurs présidents ou vice-présidents. Trois régions regroupent les adhérents : Île-de-France, Rhône-Alpes et PACA. Le CCAF agit en représentation auprès des pouvoirs publics français et arméniens sur les sujets d’intérêt général concernant la communauté arménienne, la mémoire du génocide et la lutte contre le négationnisme. Quant à l’UGAB, elle a été créée, elle, en 1906. Elle est présente dans une trentaine de pays dont une dizaine en Europe. En 2010, nous sommes également en train de nous organiser en Roumanie et en Pologne. L’UGAB agit pour maintenir et développer l’identité et l’héritage du peuple arménien. Son siège mondial est à New York. L’UGAB-Europe agit aussi en quelque sorte en lobbying pour informer et sensibiliser les responsables et institutions sur les enjeux et attentes des Arméniens d’Europe et pour être utile à l’Arménie dans ses relations avec l’Union Européenne et notamment pour la politique de voisinage. Dans ce cadre, la prise en compte des problématiques liées à la République du Haut Karabakh représente également un axe important de nos actions.

J.P.A. : À combien de personnes estimez-vous les Français d’origine arménienne ?

A.G. : Environ 500 000 âmes. Parmi elles, des célébrités, comme Charles Aznavour, récemment nommé ambassadeur d’Arménie en Suisse. Mais aussi, la chanteuse Hélène Ségara, le ténor Patrick Fiori, le champion automobile Alain Prost, le footballeur Youri Djorkaeff, le producteur de cinéma Alain Terzian, le ministre Patrick Devedjian, le cinéaste Robert Guédiguian qui a récemment réalisé l’excellent film « Armée du Crime » et bien d’autres encore. La liste serait très longue.

J.P.A. : Dans l’action que vous menez, quelle est l’importance accordée à la mémoire du génocide ?

A.G. : Elle est capitale. C’est l’essence même de notre combat. En effet, comme chacun le sait, les Arméniens de France sont les descendants des victimes du génocide. Ils ont souvent rejoint la France par bateau et, de Marseille, traversé le couloir rhodanien et se sont installés, souvent en tant qu’ouvriers, à Lyon, à Valence, à Grenoble et puis, tout près de Paris, à Alfortville et Issy-les-Moulineaux. Les enfants ont d’abord appris les événements historiques grâce aux récits de leurs parents et de leurs grands-parents, et les travaux historiques sont venus compléter la connaissance de cette horreur. Ils en gardent la mémoire intacte d’autant plus que la question de la reconnaissance du génocide n’est toujours pas réglée par les gouvernants turcs d’aujourd’hui. La Turquie actuelle n’est bien entendu pas coupable des actes commis en 1915, mais elle ne se résout pas à faire œuvre de reconnaissance, s’arque-boutant sur ses positions négationnistes. Cette offense à la mémoire des victimes du génocide et à la dignité de leurs descendants est insupportable. 95 ans après les faits, cette politique négationniste d’état doit s’arrêter et le CCAF participe à ce travail. Vous ne trouveriez pas un Arménien qui ne soit mobilisé par cette question.

J.P.A. : On a parlé récemment d’une commission mixte d’historiens...

A.G. : ...Ce n’est pas une idée acceptable. En effet, peut-on vouloir examiner la réalité de ce qui a existé ? Plus de 2 millions d’Arméniens vivaient sur leurs terres avant le génocide. Ils ne sont plus, actuellement que 50.000 en Turquie, essentiellement à Istanbul. Où sont-ils donc passés sinon, hélas, exterminés pour deux tiers d’entre eux, pendant le génocide ? Aussi, cette commission d’historiens, proposée par la Turquie, n’avait qu’un seul objectif, celui de reporter la reconnaissance, notamment aux États-Unis aux calendes grecques. À l’instar des gouvernements arméniens successifs et aussi de la diaspora, j’y suis naturellement opposé.

J.P.A. : Y a-t-il de nos jours une communauté juive en Arménie ?

A.G. : La présence juive en Arménie date de plusieurs millénaires. En 1996, de nombreuses stèles funéraires avec des inscriptions en hébreu et en araméen datant du 13ème siècle ont été découvertes à Siunik. En 1999, l’évêque Abraham Mkrtchyan a découvert, dans le village d’Eghedis, les restes d’un cimetière comportant 64 tombes, la plus ancienne datant de 1266 et la plus récente de 1346. Plus près de nous, au 19ème siècle, des Juifs venus de Pologne et de Perse ont gagné l’Arménie. Ils seront rejoints, dans les années 1930, 1970 et 1990 par des Juifs fuyant l’URSS puis la Russie. Beaucoup, par la suite, ont choisi de faire leur alyah. Il y a aujourd’hui un millier de Juifs vivant essentiellement à Erevan, la capitale, à Vanadzor, à Gumri et à Sevan. Les familles sont souvent mixtes, père chrétien, mère juive. J’ajoute que le 26 octobre 2006 un monument dédié aux victimes de la Shoah a été inauguré à Erevan

J.P.A. : Les Arméniens de France s’intéressent-ils aux Juifs et à Israël ?

A.G. : Nous avons des relations privilégiées avec le CRIF. Il s’agit de la solidarité des ébranlés comme aime à la définir Bernard-Henri Levy. Les tragédies, génocides et autres persécutions vécues tout au long de l’histoire, la vie diasporique, le maintien et le développement identitaire mais aussi l’intérêt sans faille pour la mère-patrie sont je crois ce qui nous rapprochent. Par ailleurs, il faut préciser que les associations organisent régulièrement des voyages en Israël et des déplacements à Auschwitz. Pour ce qui me concerne, je me suis recueilli avec émotion, à Yad Vashem, en 2003, et cela reste parmi mes souvenirs les plus marquants. De même, à ma connaissance, les relations entre Israël et la République d’Arménie sont bonnes. Certains membres de l’intelligentsia, intellectuels ou responsables politiques, en Arménie, ont souvent des conjoints juifs. Enfin, l’actuel ministre arménien des Affaires Etrangères, Edward Nalbandian, qui était pendant plusieurs années en poste à Paris comme ambassadeur, était simultanément ambassadeur d’Arménie en Israël. Connaissant bien le sujet et ayant une très grande sensibilité par rapport à toutes ces questions, ses relations avec les autorités israéliennes peuvent, je crois, être qualifiées d’excellentes, comme l’étaient celles qu’il avait avec le CRIF lorsqu’il était en poste, ici. Je ne doute pas qu’il en sera de même avec le nouvel ambassadeur d’Arménie en France, qui a pris ses fonctions il y a quelques mois. "

Propos recueillis par Jean-Pierre Allali

posté le 1er mars 2010 par Jean Eckian/armenews

Reproduit avec l’aimable autorisation du JAMIF (Journal de l’Association des Médecins Israëlites de France)

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