Nouvelles d'Armenie    
Me HAYTOUG CHAMLIAN
À propos des sondages Gallup, du Kazakhstan et de William Saroyan


Selon des sondages menés de 2010 à 2012 par l’Institut Gallup World dans des pays de l’ex-URSS, 40% de la population d’Arménie voudraient quitter leur pays, alors que dans le cas du Kirghizstan, du Kazakhstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistam, ce pourcentage se réduirait respectivement à 16%, 13%, 6% et 5%.

Non seulement objectivement, mais même avec le maximum de pessimisme, de mauvaise foi - ou carrément d’arménophobie - possible et imaginable, en comparant les conditions de vie actuelles et les perspectives d’avenir entre l’Arménie et ces autres pays, la différence disproportionnée entre les résultats susmentionnés ne peut pas être expliquée de manière rationnelle et concrète. Il conviendrait donc d’étudier le phénomène sous un autre angle.

Les Arméniens, très majoritairement, n’ont pas le sens de la patrie.

Pourquoi en est-il ainsi ? La réponse est simple. Durant toute l’Histoire, au sens territorial et étatique du terme, les Arméniens n’ont eu une patrie que durant environ 25 ans. Incluant 1918-20. Durant toute l’Histoire, soit celle du monde et de l’humanité, depuis la nuit des temps...

25 ans, sur 3000 (voire 7000).

Durant la période où l’Arménie a nommément existé, il n’y a jamais eu un véritable État central arménien, ni une conscience nationale pan-arménienne quelconque, qui s’identifierait par rapport à une telle autorité suprême et unique. Jusqu’au Royaume de Cilicie, l’Arménie était un regroupement de divers sous-pays, fondé sur un système féodal radical. Non seulement les multiples principautés n’entretenaient pas de liens d’appartenance - et encore moins de dépendance - à l’égard du pays du Roi, mais la plupart du temps, elles étaient littéralement en guerre contre celui-ci. Chacune des principautés était par ailleurs fractionnée par ses propres déchirements internes, principalement familiaux.

Le Royaume de Cilicie, quant à elle, constitue une rupture fondamentale, au sens territorial et géographique du terme, avec ce qui aurait pu être la patrie des Arméniens. Mais même cela n’a pas fonctionné...

S’ensuivit cinq siècles et demi de disparition totale de l’Arménie, en tant que pays distinct. Dans cet intervalle, même au niveau abstrait ou conceptuel, les divisions continuèrent cependant. Entre l’Arménie Perse, l’Arménie Occidentale et l’Arménie Caucasienne, dont aucune en fait n’était ni même ne s’appelait l’Arménie, les Arméniens n’avaient ni pays réel, ni patrie unique, ni identité nationale commune.

Vers le début ou le milieu du 19ième siècle, le Mouvement de Libération Nationale s’est amorcé, visant à changer cette situation. L’idée d’“une Nation, un Peuple, une Patrie, un État“ a alors pris naissance, pour aboutir tant bien que mal, en 1918, à un résidu de pays en gestation. Avant que les choses ne prennent vraiment formes, survint cependant l’épisode soviétique. Celui-ci se termina par la réémergence de ce pays d’Arménie à l’état fœtal, de cet État embryonnaire. Dans l’intervalle, cependant, la Diaspora est devenue une entité en soi.

Ainsi, durant toute l’Histoire du monde, les Arméniens ont existé, ont perduré et ont même parfois évolué, sans pays, sans patrie, sans État.

Dès lors, ils sont arrivés à la conclusion qu’ils n’ont pas besoin de patrie.

Ils se sont même massivement persuadés qu’un pays, une patrie ou un État constitueraient plutôt un fâcheux obstacle à leur sauvegarde, à leur développement et à leur avenir.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, les Arméniens qui vivent ailleurs qu’en Arménie ne considèrent pas ce pays comme étant le leur, et que ceux qui s’y trouvent ne sont pas intéressés à y rester.

William Saroyan a un texte célèbre, qu’on trouve souvent joliment accroché d’ailleurs sur le mur du salon des Arméniens. Il dit que, dès lors que deux Arméniens se rencontrent, n’importe où et même par hasard, hop, ils y construisent leur propre Arménie. Et ce, par le seul fait de se rencontrer même.

Aujourd’hui, Saroyan aurait pu aller plus loin. Car même un seule Arménien suffit désormais pour qu’il crée sa propre Arménie, à sa guise et comme il l’entend. Il se peut même qu’un seul Arménien s’invente plusieurs Arménies. Et ce, non pas a diverses étapes de sa vie, mais parfois même en même temps.

Mais voilà, à force de créer et de recréer, à l’infini, toutes ces multiples et innombrables Arménies , la seule Arménie que les Arméniens ne reconnaissent plus, la seule à laquelle ils ne s’identifient plus, la seule dont ils estiment la réalité discutable, l’ existence inutile et l’avenir fini d’avance , c’est - oui, vous l’avez deviné ! - l’Arménie.

Dans ces circonstances, le 40% évoqué au début de cet état de lieux est probablement en-deçà de la vérité, certains répondants ayant quand même choisi de se contenir, par une sorte de pudeur.

Il faudrait par ailleurs compléter ce sondage par un autre, pour confirmer formellement que 99% des Arméniens hors Arménie ne veulent nullement y aller. Pourquoi faire, puisqu’ils ont déjà leurs multiples Arménies à eux ? Chacun la sienne, voire plusieurs.

Pour terminer, rappelons cependant que, en tout temps aussi, c’est toujours une minorité d’Arméniens qui a assuré la survie et la sauvegarde de cette étrange nation. En conséquence, 60% qui ne voudraient pas quitter définitivement l’Arménie, c’est déjà trop énorme. À y réfléchir, c’est même suspect, comme résultat de sondage...

Me Haytoug Chamlian

Canada, 07 avril 2013

lundi 8 avril 2013,
Ara ©armenews.com


CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...
Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)

    
     Imprimer l'article