Nouvelles d'Armenie    
Patrick Lozès
Aujourd’hui les Antilles, demain la Seine-Saint-Denis ?
Le point de vue de Patrick Lozès, président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France), paru dans le numéro 150 des Nouvelles d’Arménie Magazine


Analyser la crise guadeloupéenne à travers le seul critère social serait une erreur. La vie chère n’est qu’un des éléments d’expli­cation d’un soulèvement qui aura des répercussions politiques certaines y compris en France hexagonale.

A l’heure où j’écris ces lignes, la Guadeloupe est bloquée depuis près d’un mois, et la Martinique depuis 15 jours. Fait-on grève aussi longtemps de gaîté de cœur ? A l’évidence non. Il faut donc admettre que les revendications antillaises sont fortes et leurs causes profondes, liées notamment à la persistance dans l’Outre-mer français, d’un système social d’inspiration coloniale.

Imagine-t-on 2 départements de métropole bloqués par une grève générale pendant aussi longtemps sans crise politique majeure ? En se donnant beaucoup trop de temps pour apporter une réponse politique à la crise dans l’Outre-mer, l’Etat à pris le risque de renforcer le sentiment déjà très présent aux Antilles que nos compatriotes antillais sont, de fait, considérés comme des Français entièrement à part, selon l’expression d’Aimé Césaire. Que disent les manifestants ? Ils dénoncent des discriminations directes et indirectes, les rapports ambigus entre « la France » et l’Outre-mer français. Est-ce vraiment étonnant ? Non car le lourd passé esclavagiste intériorisé, affleure avec la crise sociale.

La question mélanique ne saurait être laissée de côté. Est-il normal que 160 ans après l’abolition de l’esclavage, les « békés » (créoles blancs descendant des anciens colons), possèdent toujours la très grande majorité des richesses de la Martinique, alors qu’ils ne repré­sentent que 1% de la population ? Est-il normal que les dirigeants économiques des Antilles soient quasiment tous blancs ?

La jeunesse antillaise montre son exaspération et dénonce une forte discrimination à raison de la couleur de peau. Quand on parle de discriminations mélaniques, on pense rarement à l’Outre-mer fran­çais, puisque les noirs et les métis y sont largement majoritaires. Est-ce à dire que ces discriminations n’existent pas dans ces régions ?

Tout d’abord, il faut évoquer la discrimination indirecte que subissent les domiens, faute de politique assurant une véritable continuité territoriale. Ainsi, la mobilité géographique au cours de la carrière, qui est un critère déterminant dans la haute fonction publique, constitue un frein pour les domiens. Une mutation à Lille pour un Parisien n’est évidemment pas comparable à une mutation à Strasbourg pour un Guadeloupéen. Les uns peuvent rentrer chez eux en fin de semaine alors que les autres, venant de 7 000 kilomètres ne le peuvent pas. Dès lors, n’ayant pas accepté les mutations « nécessaires » au cours de leur carrière, les domiens se voient discriminés indirectement au moment où sont attribuées les promotions. Mais la discrimination directe existe également aux Antilles. C’est le plafond de verre auquel se heurtent trop souvent les jeunes dans leur parcours professionnel. Les « békés » qui tiennent solidement de nombreux secteurs de l’économie locale, refusent souvent d’embaucher quelque noir que ce soit dans les postes à responsabilité de leurs entreprises, préférant faire venir de métropole les cadres dont ils ont besoin. Dans ces conditions, plus on s’élève dans la hiérarchie sociale aux Antilles, plus le pourcentage de noirs et d’indiens diminue.

Les « logiques de classe » et les « logiques mélaniques » se superposent dans un univers social surdéterminé par un passé esclavagiste qui ne veut pas passer. Les politiques sociales en faveur de la diversité pour être justes doivent aussi concerner l’Outre-mer. Dans le cadre du plan gouvernemental en faveur de la diversité et de l’égalité des chances, attendu pour mars 2009, il serait bon que des actions d’envergure soient mises en oeuvre pour que les Antillais ne soient pas les oubliés de la promotion de la diversité. Les évènements qui se déroulent à la Guadeloupe sont avant-coureurs de ce qui se passera dans d’autres zones de relégation et de discrimination mélanique en métropole si nous n’y regardons pas de plus près. Certes la violence urbaine doit être fermement condamnée, mais il n’en demeure pas moins que violences sociales laissées sans réponse, conduisent à des formes d’expression radicales.

Oui, la Guadeloupe préfigure ce qui pourrait arriver un jour en Seine-Saint-Denis. Et la suite de cette crise, me direz-vous ? Si l’exécutif se contente de gérer le court terme, alors nous allons vers un sombre avenir dans l’Outre-mer. Si en revanche l’Etat veut prendre ses responsabilités, il devra tenir compte des racines historiques profondes et entremêlées du soulèvement guadeloupéen.

Pour être résolue, la crise dans l’Outre-mer nécessite un effort puissant non seulement de l’Etat mais aussi de la société civile. La société française semble prête. L’Etat l’est-il ? Les 24 jours que le président de la République a laissé passer avant que d’apporter une réponse notoirement en décalage avec les demandes des manifestants, constituent une réponse claire.

mercredi 1er avril 2009,
Spidermian ©armenews.com


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