Nouvelles d'Armenie    
Franck Gaillard
L’Arménie n’a pas besoin d’une coalition gouvernementale


La coalition, c’est une aberration. Lorsqu’un seul parti, le Parti républicain du président Serge Sarkissian pour ne pas le nommer, détient à lui seul la majorité absolue au Parlement, quelle nécessité y’a-t-il d’envisager une large coalition gouvernementale avec le Parti Arménie Prospère de l’oligarque Gaguik Dzaroukian et le petit dernier, le Parti Etat de Droit d’Albert Baghdassarian ? A eux trois, si les négociations débouchent sur un accord, la majorité parlementaire détiendrait 113 sièges sur les 131 que compte le Parlement. Soit 86,25% de l’hémicycle. Il resterait 18 sièges à une opposition, de surcroît, hétérogène : le Congrès national arménien, 7 sièges ; la FRA, 6 sièges et le Parti Héritage 5 sièges.

L’Arménie n’a pas besoin d’une coalition, elle a besoin d’un vrai système politique qui respire. Un modèle transparent et moderne où la compétition serait le moteur d’un changement du système et des pratiques. Or pour l’heure, le principe de la coalition traduit deux spécificités de l’Arménie :

Il n’existe pas de système politique arménien proprement dit. C’est un régime calcifié, verrouillé et replié sur lui-même, où le concept d’opposition n’existe pas. Tout système confisqué par une seule composante signifierait ainsi la victoire du monolithisme, l’impossibilité de sortir du post-soviétisme, la désaffection à l’égard du politique et l’immobilisme à la tête de l’Etat.

Deuxième spécificité, la coalition signifierait la victoire du clanisme et des combinaisons d’appareil où le lien « népotique » l’emporterait systématiquement sur le besoin impérieux de moderniser les institutions et les méthodes. Autrement dit, l’Arménie ne sort pas du néo-patrimonalisme : le lien familial l’emportant toujours sur le lien institutionnel. Sur ce plan là, l’Arménie indépendante n’est en rien différente de l’Arménie soviétique.

L’Arménie et les Arméniens vivent ainsi au rythme du désenchantement kafkaïen sur fond d’émigration massive. La démocratisation ? Une illusion. Les libertés ? Une illusion. La vie partisane ? Une illusion. Tout est illusion en Arménie car le pays n’est pas fondé sur un système politique autonome, à tel point que l’on peut se demander si le degré d’indépendance et de souveraineté de l’Etat ne s’est pas considérablement réduit en deux décennies. On peut d’autant plus s’en inquiéter depuis le « retour » de Vladimir Poutine à la tête de la Russie. Indiscutablement, l’Arménie est liée à la Russie d’une telle fulgurance que l’on peut sans provoquer se demander si l’Arménie n’est pas devenue « la Kaliningrad du Sud » pour Moscou : un territoire « russe » sans frontière directe avec la Russie mais où tous les secteurs sont interconnectés au pouvoir central russe : militaire, politique, économique, énergétique...

La « victoire » de Poutine à la présidentielle russe change ainsi la donne à Erevan. Jusqu’en mars 2012, seul Serge Sarkissian tirait les ficelles du jeu politique arménien. Il était en somme le seul joueur politique devant l’échiquier arménien. Tout passait par lui et tout dépendait de lui. Depuis le « retour » de Vladimir Poutine, lequel n’a pas confiance en Serge Sarkissian et a manifesté son mécontentement à son égard en refusant de le recevoir en marge des sommets de la CEI et de l’OTSC, Serge Sarkissian n’est plus seul devant l’échiquier arménien. Petit à petit, Robert Kotcharian, homme de confiance de Vladimir Poutine, point le bout de son nez ( Il était au moment où s’écrivent ces lignes depuis trois jours à Moscou, en attente d’une rencontre avec Poutine). Proche de Gaguik Dzaroukian, Robert Kotcharian n’ignore pas que Vladimir Poutine a besoin d’un « homme à lui » dans le jeu politique arménien. Robert Kotcharian comme Vladimir Poutine, mais aussi Vartan Oskanian comme Hmayag Hovannessian, deux députés frondeurs du Parti Arménie Prospère, sont hostiles à toute participation de leur parti dans une large coalition. Seul Gaguik Dzaroukian hésite, ses liens patrimoniaux avec le président et certains membres du Parti républicain le retiennent de toute rupture.

Robert Kotcharian n’a cependant plus beaucoup de fans en Arménie. Et Serge Sarkissian compte sur cette impopularité pour proposer une alternative favorable aux Russes. D’abord, comme en 2010 et à l’image du président Poutine, Serge Sarkissian ne s’est pas rendu au sommet de l’OTAN, à Chicago, en mai 2012. Officiellement, c’est pour protester contre la déclaration finale du sommet, qui serait pro-azerbaïdjanaise au motif que l’expression de respect du droit à l’autodétermination ne figure pas dans le texte. Soit, mais on ne peut s’empêcher de penser, au-delà de cette nouvelle défaite de la diplomatie arménienne, qu’il existe un parallèle entre l’absence de Poutine et celle de Sarkissian à Chicago.

Le chef de l’Etat arménien dispose néanmoins d’autres flèches à son arc : il peut éventuellement proposer au poste de premier ministre, les noms de Garen Garabedian, son ancien chef de l’administration présidentielle ou Garen Garabedian, l’ancien maire d’Erevan et ex-président de la filiale de Gazprom en Arménie. Soit deux proches du pouvoir russe. Quant à la reconduction de l’actuel premier ministre, Dicran Sarkissian, son sort est entre les mains des négociations entre Serge Sarkissian et Gaguik Dzaroukian. Attendons donc la date du 24 mai pour en savoir plus sur l’hypothétique coalition et future composition du gouvernement, mais une chose est d’ors et déjà certaine : le futur gouvernement n’aura qu’une année de mandat, la présidentielle ayant déjà commencé à Erevan, depuis le scrutin du 6 mai 2012...

Franck Gaillard

jeudi 24 mai 2012,
Ara ©armenews.com


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