Nouvelles d'Armenie    
Mourad Papazian
Le 23 janvier, la France a rendez-vous avec elle même !


A quelques jours de l’examen par le Sénat de la proposition de loi pénalisant la contestation des génocides reconnus par la loi française, le débat s’intensifie en France autour de certaines objections.

• La loi porterait atteinte à la liberté d’expression et porterait, ainsi, en elle, un caractère liberticide.
• Ce n’est pas au Parlement de faire l’histoire.
• La loi anti-négationniste ne serait pas constitutionnelle

Mais nous pourrions nous poser une question majeure : pour quelles raisons les opposants à la loi ne condamnent pas la posture du gouvernement turc ?

Sur le premier point, comment penser que quiconque puisse être favorable à la privation des libertés des citoyens ? Au delà de l’expression de ce lieu commun partagé par le plus grand nombre, il convient de replacer le débat au meilleur niveau possible. La liberté est un droit acquis. Nul démocrate ne peut accepter que cet acquis puisse être remis en cause. La liberté de pensée est un droit universel. Et nous serions les premiers à combattre ceux qui tenteraient de le remettre en cause dans notre République. Nous avons un exemple éloquent auquel il est possible de se comparer pour mieux comprendre le raisonnement. Le génocide juif ne fait, comme le génocide arménien, de doute pour personne. Il a fait l’objet de nombreuses études historiques, comme pour le génocide arménien. Et les associations des spécialistes des génocides considèrent que la Shoah est un génocide, tout comme elles reconnaissent les massacres de 1915 comme un génocide. Et pourtant, la Shoah a fait l’objet d’une vague de négationnisme en France qui a conduit le législateur à adopter la loi dite Gayssot en 1990, dans le but de pénaliser la négation du génocide juif. Et, depuis, les négationnistes, tel Faurisson, ont été privés de leur liberté de mentir et de diffuser en France des thèses inverses à la réalité des faits. Cette démarche était bien entendu sous tendue par un antisémitisme insoutenable ! C’est bien ou c’est mal ? Depuis 1990, les chercheurs du génocide juif ont-ils été empêchés de faire leur travail ? Non ! Pour le génocide arménien, nous nous trouvons dans la même configuration. Les historiens ont fait leur travail dans le monde entier. Et malgré tout, l’Etat turc refuse de reconnaître les massacres de 1915 comme un génocide. Pire, près d’un siècle après ce crime contre l’Humanité, l’Etat turc ordonne, orchestre, finance, en France et en Europe, un négationnisme du génocide arménien. Depuis 2006, la France a connu 50 actes de négationnisme inacceptable dans une démocratie. Alors, à l’exemple de la pénalisation de la négation de la Shoah, il faut pénaliser la négation du génocide arménien. Et il est faux de considérer que si la loi devait être adoptée le 23 janvier, alors c’est la liberté des historiens qui serait bafouée. Le précédent de la loi Gayssot est là pour nous démontrer que cette affirmation ne tient pas.

De plus, dans une démocratie, la liberté absolue est-elle le modèle communément en vigueur ? Le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie sont interdits en France ! Qui s’en offusque aujourd’hui ? Qui oserait remettre en cause ces lois pourtant, dans l’absolu, privatrices de liberté. On le constate, cet argument ne tient pas dans un débat public. Et le débat public est réduit à sa plus simple expression en France. Alors que la polémique battait son plein à la fin de l’année avant, pendant et après l’adoption de la proposition de loi par l’Assemblée nationale, nous avons été invités, en tout et pour tout à trois débats. Ara Toranian à C dans l’air sur France 5 et moi même à Europe 1 face à Gilles Martin Chauffier, rédacteur en chef à Paris Match et défenseur zélé des thèses du gouvernement turc et face à Robert Ménard sur I Télé. C’est un maigre bilan. Nous aurions bien débattu avec Pierre Nora, Françoise Chandernagor, Jean Daniel, Claude Imbert, Yves Thréard, Alexandre Adler, et tant d’autres qui sont confortablement installés dans leur fauteuil de leader d’opinion. Ils distillent, ainsi, dans les médias qui leur ouvrent très grand leurs portes, des messages très limites. Et aucun d’entre eux n’accepte le débat public, mais tous s’élèvent en défenseurs de la liberté d’expression. Il y a là une contradiction manifeste que personne ne relève. Souvent parce qu’il y a une relation de copinage inadmissible entre tous les journalistes installés en France.

Le second argument, là encore, est d’une faiblesse absolue. On nous oppose que ce n’est pas au Parlement de faire l’Histoire. Heureusement ! Il ne s’agit pas de cela, ni dans la proposition de loi pénalisant la négation du génocide arménien, ni dans la loi du 29 janvier 2001 qui reconnaît le génocide arménien. L’Histoire a été dite par les Historiens. L’Association internationales des historiens des génocides a rendu son verdict. Les historiens qui ont travaillé dans le monde entier sur le sujet confirment : les massacres de 1915 correspondent à la définition juridique du génocide telle qu’établie par l’ONU en 1948. Lemkin, lui même, l’inventeur du mot génocide a affirmé que les massacres des Arméniens étaient un génocide. Mais pourquoi éprouve t-on le besoin de faire reconnaître le génocide par le concert des Nations ? Parce que tout simplement l’Etat criminel, l’Etat turc refuse de le reconnaître depuis un siècle. Et en tant que descendants des victimes, cette situation nous touche au plus profond de nous mêmes. Ce n’est pas le Parlement qui a fait la démonstration que les massacres des Arméniens étaient un génocide mais les Historiens. Et c’est sur la base du travail des historiens que le Parlement français a reconnu le génocide arménien ! Le Parlement ne fait donc pas l’Histoire ! Cet argument tombe ainsi assez aisément ! Dans ce climat assez hostile, certains se lancent dans des affirmations remettant en cause, dès que cela est possible, la réalité du génocide arménien. C’est assez nouveau comme posture. Comme si le travail de lobbying effectué par l’Etat négationniste turc commençait, désormais, à porter ses fruits. Nous avons été, en tant que descendants des victimes du premier génocide du XXème siècle, touchés au plus profond de nous mêmes lorsque la Shoah faisait l’objet de campagnes négationnistes de la part de sales mecs. Et nous avons été les premiers à soutenir l’adoption de la loi Gayssot. Depuis, les sales mecs sont réduits au silence. Et le génocide des juifs ne peut plus être remis en cause en France. C’est bien ou c’est mal ?

La troisième objection sur l’inconstitutionnalité de la loi proposée est tombée cette semaine. Dans un article dans le Monde daté du 18 janvier, Vincent Coussirat-Coustère, agrégé de droit public, après avoir étudié le texte proposé, a conclu à son caractère constitutionnel. La démarche de Robert Badinter est, soudainement, suspectée au moins de légèreté. En fait, la vraie question est de savoir pourquoi la Turquie est autant ménagée dans les médias français et de la part de certains universitaires et personnalités politiques ? Alors que le gouvernement turc a, arbitrairement, fait emprisonner 72 journalistes ces dernières semaines, alors que 30 avocats ont été incarcérés, alors que des dizaines de kurdes ont été arrêtés, alors que de nombreux intellectuels proches de l’AKP commencent à s’en éloigner, alors que la posture autoritaire du Premier Ministre Erdogan commence à inquiéter de nombreux Etats, alors que la politique turque à l’encontre de Chypre est inacceptable, alors que la politique anti-arménienne du gouvernement turc devrait susciter l’indignation, alors que les menaces et le chantage à l’encontre de la France devraient provoquer des réponses cinglantes de personnalités comme Jean Daniel, Alexandre Adler, Gilles Martin Chauffier, Robert Badinter, Pierre Nora, François Chandernagor, Yves Thréard, ces personnalités se font les défenseurs zélés du gouvernement turc. Pourquoi ? Seraient-elles très liées au pouvoir d’Ankara ? A voir mais à ne pas exclure ! Et ces sénateurs de la commission des lois qui ont voté mercredi 18 janvier l’irrecevabilité de la proposition de loi, sur quelles bases juridiques se sont ils appuyés ? Aucune ! Il serait intéressant de compter le nombre de voyages en Turquie effectué par certains sénateurs !

Attention, l’ingérence de la Turquie en France risque d’étouffer la France à court terme ! On voit les méthodes employées par le gouvernement turc qui manipule, organise, finance l’activisme politique des associations turques en France. Le Premier Ministre Erdogan vient en France en personne pour encourager chaque Turc à prendre la nationalité française et à se transformer en ambassadeur de la Turquie.

La nature du gouvernement Erdogan est dangereuse. Il ne faut pas céder face à Ankara ! Nous avons confiance, nous savons que la France ne se couchera pas face au chantage de la Turquie. Nous savons que la France fera preuve de dignité en pénalisant le négationnisme comme elle à pénalisé le racisme et l’antisémitisme. Lundi 23 janvier est un jour important pour la République française qui, ce jour là, a rendez-vous avec elle même ! Les Français d’origine arménienne seront rassemblés à partir de 14H face au Sénat et attendront avec espoir le vote du Sénat.

Mourad PAPAZIAN
Co-Président du CCAF et de la FRA Dachnaktsoutioun
01 44 83 07 02

vendredi 20 janvier 2012,
Ara ©armenews.com


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