Nouvelles d'Armenie    
Fred Fringhian
Lettre ouverte aux héritiers


Nous sommes tous héritiers de quelque chose et de la vie, pour commencer. Dans la société civile nous héritons d’une situation, dans une structure familiale c’est un patrimoine, dans une espèce ce sont des gènes, mais principalement dans un peuple c’est d’une culture que nous héritons. Et dans ce dernier cas, en tant qu’héritiers, nous transmettons à notre tour.
Mais quelle image de notre culture notre Diaspora va-t-elle léguer à la postérité ? Le Néant.
Aujourd’hui plane le voile honteux de l’indifférence sur le patrimoine que nous ont transmis nos anciens, parfois au péril de leur vie. Nous ne sommes pas issus d’une « génération spontanée », chacun de nous a eu des ancêtres, sans lesquels il ne pourrait lire ces lignes.
Les ancêtres qui me concernent, en tant que français d’origine arménienne et Directeur du Musée Arménien de France (MAF), sont ceux de nos familles éclatées de par le monde sous la terrible frappe du Génocide. La mienne fut dispersée en France, aux Etats-Unis et jusqu’au Venezuela.
Une origine commune nous uni - parents, culture, territoire - mais nous nous dissolvons petit à petit dans le « pays d’accueil ». Nos grands parents parlaient la langue commune de l’arménien, les descendants de mes tantes parlent espagnol, de mes cousins, anglais et je ne pense pas être le seul dans ce cas. Nous avons tous des photos de famille au fond de nos tiroirs montrant nos ancêtres au début du XXe siècle avant leur exode brutal. Certains ont dû fuir l’Orient pour l’Occident où nous avons fait souche, d’autres ont atrocement disparu au fond du gouffre de l’anéantissement collectif.
Regardons-nous dans un miroir, bien évidemment un siècle nous sépare mais nous avons toujours le sentiment d’appartenir à un « tronc commun », à une communauté. Malgré cette assimilation, nous conservons la flamme de notre identité intérieure. Une fierté de descendant, qui ne doit jamais oublier que nous devons la vie au courage et à la résistance de nos ancêtres, ceux-là mêmes qui nous ont transmis leur patrimoine culturel. Nous avons une identité communautaire à côté d’une identité sociale, en un mot nous avons des racines, et parmi elles, les plus belles, immortelles, celles de l’identité culturelle.
C’est cette origine commune que le MAF veut conserver et montrer. Et c’est aussi ce rôle de défense et de préservation qu’incarne une Institution comme le Centre de Recherches sur la Diaspora Arménienne (CRDA) de Paris.
Ne serait-il pas temps de créer enfin un lieu où nous exposerions notre culture, son histoire et son actualité, comme des dizaines de nations à Paris ?
Nous avons tous des enfants qui vivent la vie trépidante et virtuelle d’aujourd’hui ignorant tout de leurs ancêtres. Nous sommes tous en contact avec des français curieux d’en connaître plus sur notre pays méconnu. La médiatisation nous classe principalement à l’article du sujet « brûlant », du « combat » pour la reconnaissance, justifiée, du Génocide. C’est le devoir de mémoire que nous devons à nos ancêtres dramatiquement disparus. Mais ne leur devons-nous pas aussi la reconnaissance du socle culturel de 3000 ans qui nous rassemble au-delà des temps ? Cette reconnaissance n’éclairerait-elle pas d’un nouveau regard notre communauté en la plaçant au rang des civilisations dont elle est une des plus anciennes, au lieu d’une participation éphémère à l’actualité immédiate ?
Grâce à son dévouement pour l’Arménie, l’exceptionnelle femme, française de souche, qu’était Nelly Tardivier-Henrot, récemment disparue et à qui je rends ici hommage, a, par son énergie, à travers la célébration de l’ « Année de l’Arménie », élevé notre civilisation au rang des cultures remarquables.
Cette célébration nationale permit la réouverture exceptionnelle de notre musée pour six semaines. Notre exposition « Les chemins de l’Arménie » participa au milieu de centaines d’autres, à l’éclat de notre culture. En tant que Directeur du MAF, j’ai plusieurs fois côtoyé les visiteurs français qui n’avaient de l’Arménie et de son peuple que l’unique image d’une victime du Génocide et du tremblement de terre. Quand j’expliquais les 3000 ans d’existence, on s’exclamait « Mais comment ? ». Quand je parlais des assyriens, grecs, romains, perses, francs, on me répondait : « Mais... ? ». Quand je prononçais les mots de : « Premier pays chrétien », on restait interdit. Beaucoup ignoraient même où se trouvait l’Arménie actuelle, peu savent par exemple qu’elle a une frontière avec l’Iran.
Certains visiteurs d’origine arménienne avaient le regard humide, d’autres devant les vitrines expliquaient à leurs enfants comment vivaient leurs lointains ancêtres. Sous la lumière de leur regard émerveillé, le musée renaissait des ténèbres de déjà 15 ans de fermeture. Mais c’était une aube fugitive. Six semaines plus tard il s’enfonçait à nouveau dans l’oubli, dans ce bâtiment inadapté, propriété de l’Etat qui l’abrite gracieusement, mais totalement isolé de son public, qui est sa vie.
C’est cette curiosité du visiteur qui m’a poussé à tisser ce lien malgré la fermeture, en créant le site du musée virtuel www. le-maf.com.
N’est-il pas temps de montrer enfin que l’Arménie représente une civilisation trimillénaire au fond de laquelle elle puise sa résistance culturelle ? Une civilisation qui au cours des âges a aussi contribué à la prospérité de plus d’un peuple d’Orient en « bon voisinage » ? Qui eut des rapports étroits avec la France depuis des siècles ? Toute cette histoire est ignorée d’une majorité de français comme, paradoxalement, d’une partie des français d’origine arménienne. Si malgré tout la langue se perd il est peut être encore temps de montrer enfin la réalité et conserver au moins l’image de notre Histoire.
La communauté française est importante, Paris est le carrefour international des cultures, notre identité est diluée dans le monde entier, le Musée Arménien de France est fermé sur ses 1200 pièces, le Centre de Recherches sur la Diaspora Arménienne avec ses 6000 ouvrages est méconnu. Nous sommes cinq cent mille français d’origine arménienne, plus de cinq cent manifestations ont célébré l’ « Année de l’Arménie en France », nous sommes plus de sept millions d’être humains de par le monde à avoir la même origine, et nous ne trouvons pas l’énergie de créer un point culturel central qui regrouperait cet héritage identitaire ? Ce lieu pourrait être autonome financièrement en regroupant par exemple une boutique de musée, une cafétéria orientale, des expositions temporaires en liaisons avec la République d’Arménie, avec le CRDA diffusant l’information sur la
Diaspora auprès des étudiants, des chercheurs ou des journalistes.
Le musée a reçu dernièrement en don une robe « ayant appartenue à ma grand-mère de Tokat », le livre d’école « de mon grand père de Constantinople », il les conserve précieusement.
Tous ces descendants ont le souci du legs à la postérité. Ils renouent patiemment ce fil qui faillit être rompu par le Génocide. Nous avons le devoir de conserver à notre tour ce patrimoine, de le montrer au public et de le transmettre. Comme nous avons la tâche en tant que parent, à notre tour, d’apprendre à nos enfants, l’histoire de leur lointaine origine.
Et montrer à ceux qui ignorent tout de notre culture que nous apportons aussi quelque chose au patrimoine de l’humanité.
Cette culture se dissout dans l’assimilation compréhensible de notre vie quotidienne, mais depuis des millénaires, en toutes circonstances, même sans patrie, les arméniens où qu’ils se soient trouvés se sont métissés sans jamais s’oublier, préservant ainsi leur appartenance identitaire.
C’est un parcours unique dans l’histoire d’une civilisation.
Cela ne vaut-il pas d’être montré ?
Encore faut-il en avoir la volonté.

Fred Fringhian

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lundi 3 octobre 2011,
Ara ©armenews.com


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