Nouvelles d'Armenie    
Jiraïr Libaridian
Moment critique de l’histoire arménienne : UN APPEL


Il y a des moments de l’histoire d’une nation, où l’espérance se présente comme un défi, où l’optimisme ne peut être maintenu qu’au prix de sa propre illusion, où l’indifférence porte une responsabilité importante et où le silence devrait inspirer la culpabilité.

La situation actuelle en Arménie s’apparente à un tel moment, pour peu que l’on se soucie de l’Arménie en tant qu’État.

L’émigration qui s’est développée au cours des vingt années d’indépendance a atteint des proportions extrêmement dangereuses : Dangereuses pour la sécurité nationale de l’Arménie, dangereuses pour la structure de l’Etat et menaçante pour le concept de nation entendu au sens de toutes les significations allant au-delà de la conscience d’un passé commun. Il est temps de réaliser, comme beaucoup le font en Arménie, que le rythme actuel de l’émigration nous met face à une catastrophe aux conséquences historiques.

Nous sommes fiers de la connaissance de notre histoire, pourtant nous faisons preuve d’une ignorance totale de ce que cette histoire peut signifier et des enseignements que nous pourrions en tirer. Nombreux sont nos dirigeants politiques, intellectuels, savants et religieux qui ornent leurs discours, articles, livres et sermons, de références aux tragédies de cette histoire ainsi que des enseignements nécessaires que nous pourrions en tirer. Ils semblent vouloir passer sous silence oublier que l’Arménie est en train de se vider, et que ce constat simple et cruel produit des conséquences irréversibles. Nous savons bien que cette émigration a une histoire d’au moins mille ans. Nos historiens observèrent qu’à de nombreux moments, un nombre important d’Arméniens quittèrent leur mère patrie mais ils semblent avoir négligé les conséquences de ces exodes.

Nous savons que les Ardsrounis du Vaspourakan érigèrent l’église de Akhtamar, mais avons-nous prêté attention qu’ils agirent ainsi pour célébrer l’avènement de leurs rois aux dépens du royaume arménien, créant ainsi un mini-Etat extrêmement vulnérable tout en affaiblissant le puissant Royaume des Bagratuni ? Nous ne semblons pas non plus prendre en considération, qu’étant devenu une cible de choix pour l’expansion byzantine, les Ardsrounis, à la fin de leur règne, échangèrent leur royaume et partirent pour des terres situées hors d’Arménie avec des dizaines de milliers de leurs sujets. C’est cette même Église d‘Akhtamar qui a dernièrement soulevé un tollé de la part des principales institutions arméniennes d’Arménie et de Diaspora. Il semble parfois que se sentir une nation ne demande rien de plus qu’apprécier l’art du passé. Cela explique en partie, pourquoi l’Arménie historique fut perdue. Ces faits sont liés à l’événement le plus tragique et le plus lourd de notre histoire, le génocide qui a eu lieu pendant la Première guerre mondiale. Dans des proportions diverses, le génocide et la campagne pour sa reconnaissance ont accaparé la sphère politique et le discours politique en diaspora et en Arménie. Il a fallu des décennies pour faire face aux conséquences de cette catastrophe, et il n’y a rien de moins certain que nous soyons parvenu à surmonter ce désastre.

D’abord nous avons eu besoin de raconter ces événements à nous-mêmes, et ensuite au monde entier. Certains sont allés explorer les intentions politiques du gouvernement turc ottoman. En attendant, nous avons décidé que nos efforts doivent se concentrer sur la reconnaissance internationale du génocide en espérant que les autres nations nous soutiendraient pour les leçons à tirer du génocide arménien, de l’histoire, de notre histoire.

Pourtant, nous ne sommes pas parvenus à résoudre une question tout aussi importante : une fois qu’il fut décidé que l’éradication d’un peuple était souhaitable, comment les dirigeants de l’Empire Ottoman ont pu penser qu’ils pourraient y parvenir par des déportations et des massacres, à une échelle inédite qui fut qualifiée de génocide ?

Comment cela a t-il même pu être une option possible, techniquement parlant ?

La vérité simple est que les Arméniens avaient été réduits à l’état de minorité dans leur propre pays, leur nombre était tombé sous un seuil où toute solution envisageable était devenue impossible. Il y a mille ans, les Arméniens représentaient au moins 90% de la population de l’Arménie historique, estimée entre un et quatre millions. En 1914, il y avait 2,2 millions d’Arméniens dans l’ensemble de l’Empire ottoman selon les statistiques fournies par notre Patriarcat.

Les massacres qui eurent lieu, ne représentèrent qu’un faible déficit dans le taux d’accroissement naturel de la population. L’émigration des individus, des familles et des groupes - quoique pour des raisons respectables - compte pour le reste.

Le gouvernement Jeune-Turc a perçu que l’appauvrissement et la diminution de la population arménienne rendait possible le génocide comme solution au « problème arménien », il a adopté cette politique et l’a mise en œuvre avec succès. Et ce, malgré les actes héroïques des fedayins avant la guerre et l’héroïsme d’un grand nombre dans les centres de résistance arméniens au cours du génocide.

Enfin, ce ne sont pas les discours et les idéologies, pas même l’héroïsme et le courage qui comptent, c’est la réalité objective que nous devons prendre en compte. Nos effectifs étaient tombés au-dessous d’un seuil critique qui rendait impossible une révolution arménienne contre l’Etat ottoman, et condamnait toute tentative de résistance contre le génocide. Dans les faits, les rares poches de résistance se situaient là où les Arméniens représentaient une majorité importante, comme dans le nord de la province de Van.

Le courage des héros individuels, la détermination de très nombreuses communautés à agir avec dignité face à une mort certaine et, à la fin, la mort d’un peuple, ne remplacent pas, d’évidence, l’absence d’une pensée stratégique et réaliste ou la nécessité présente d’évaluer les leçons de cette catastrophe.

Près d’un siècle plus tard, il se peut que nous ayons atteint aujourd’hui un seuil critique comparable dans la République d’Arménie. La baisse du niveau de la population menace la viabilité de l’économie ainsi que la défense nationale face aux défis actuels, y compris les menaces liées aux conflits non résolus avec les voisins.

Ce n’est pas une accusation contre notre peuple ni aucun de ses membres ne trouvant pas d’autre solution à une vie digne, que celle de quitter le pays. Les individus appréhendent leur vie présente et future sur la base de leurs besoins et de leurs moyens. Ces moyens devraient être mis en place par ceux qui sont à la tête de l’Etat et déterminent la politique. Beaucoup d’autres pays ont été envahis et massacrés, mais tous les peuples soumis à de tels crimes n’ont pas quitté leur foyer national.

Le leadership compte dans l’histoire de l’Arménie comme dans l’histoire de tout autre peuple, comme ce fut le cas des Ardsrounis. A l’époque contemporaine, les processus démocratiques devraient exercer un contrôle sur les actes de leurs dirigeants, mais lorsque les votes sont systématiquement truqués à une grande échelle, les citoyens ne bénéficient plus que de politiques gouvernementales à courte vue ou sans ambition.

Le rythme accéléré de l’émigration n’est pas un secret. Après tout, il n’y a presque pas de familles en Arménie qui n’aient de parents à l’étranger, et les statistiques concernant le nombre d’entrées en Arménie par rapport à ceux qui quittent le pays ne peuvent mentir. Certes, il y a eu ceux, en particulier en Arménie, qui en parlent dans les forums publics et tirent la sonnette d’alarme. Il est possible que nous voyons un débat s’installer autour de ce qui est devenu une préoccupation majeure pour beaucoup dans le pays.

Mais pour la plupart d’entre nous, surtout en diaspora, qu’autant de citoyens quittent leur pays est un fait déplorable de plus, parmi tous ceux auxquels la République a été confrontée depuis son indépendance. L’énormité du problème n’a pas été perçue, semble t-il. Les intellectuels et les universitaires n’ont pratiquement jamais soulevé cette question avec l’acuité appropriée. Nous n’avons certainement pas vu de déclaration conjointe des trois partis traditionnels Dashnaktsutioun, Ramgavar, et Hinchakian, ou de toute autre déclaration conjointe émanant d’organisations de la Diaspora - exprimant leur préoccupation face au dépeuplement de l’Arménie. Même s’il y avait eu une telle déclaration, à l’image malheureuse de celle faite en octobre 1988 contre le Comité Karabakh, au moins elle aurait reflété une préoccupation sérieuse partagée de tous. Le lecteur se souviendra que le Comité Karabakh s’acheminait vers l’indépendance de l’Arménie et avait fait de la défense du Karabakh une priorité. Cette déclaration conjointe qui s’en remettait à Moscou pour la résolution du problème du Karabakh n’envisageait l’avenir de l’Arménie que comme une République membre de l’Union soviétique. Je sais que beaucoup voudraient oublier cette déclaration et les politiques dont elle est le résultat.

Après tout, nous avons une amnésie qui nous est propre. La logique convenue fut que la Turquie aurait voulu réduire à néant ce qui restait de notre peuple en Arménie quand bien même ce foyer national subsistant était devenu indépendant. Aujourd’hui, cela fait 20 ans que l’Arménie est indépendante et la Turquie n’a pas décimé le peuple arménien. La plupart des Arméniens n’ont pas le choix de rester sur leur terre en y menant une vie décente et digne. Le choix d’émigrer constitue soit la seule alternative, soit la plus attractive lorsque des parents vivent déjà à l’étranger ou lorsque des incitations comme celle de la Russie invite à venir peupler la Sibérie. La reconnaissance de ce fait ne parvient pas à créer l’unanimité au sein de nos partis et organisations.

Les États nations peuvent survivre aux guerres, aux épidémies, à la famine, à la mauvaise gouvernance, à la corruption et à d’autres difficultés encore, ils peuvent même survivre aux gouvernements autoritaires, totalitaires et dictatoriaux. Mais ils ne peuvent pas survivre à la perte critique de ce qui fonde et justifie l’existence de l’Etat, c’est à dire son peuple.

D’un point de vue objectif, des dictatures ont apporté des solutions à au moins un de ces problèmes, et de ce fait, se sont ainsi rachetés même partiellement. L’Arménie a également connu cette expérience durant la période soviétique. Le régime non démocratique et souvent brutal a apporté l’industrialisation et la modernisation à ce qui restait de l’Arménie historique et a développé des infrastructures étatiques culturelles fortes. Bien qu’en faillite économique et politique à la fin, il fut possible de changer le régime ainsi que les systèmes politiques et économiques dans un pays resté viable. Combien pensent qu’un Etat arménien viable pourra être maintenu en place s’il a perdu une partie significative de sa population ?

L’émigration des Arméniens d’Arménie a commencé dans les années 70 comme un effet secondaire de la décision prise par l’URSS, sous la pression américaine, de permettre aux Juifs soviétiques d’émigrer. L’effondrement économique de l’Union soviétique, qui laissait présager un processus d’indépendance, fut accentué en Arménie par la guerre du Karabagh et le blocus énergétique. L’émigration hors d’Arménie s’est accélérée et s’est poursuivie au cours des 20 années qui ont suivi l’indépendance. Aux raisons essentiellement économiques et sociales s’est ajouté plus récemment celle du désespoir. Les premières années qui suivirent l’indépendance constituèrent la période la plus difficile de l’histoire récente de l’Arménie. L’effondrement de l’économie soviétique en faillite, l’état obsolète de son infrastructure industrielle, la crise énergétique, la guerre avec l’Azerbaïdjan, le tremblement de terre qui a dévasté le tiers du pays, l’afflux massif de quelques 300.000 réfugiés venus d’Azerbaïdjan et les tentatives de changements systémiques ont caractérisé cette période, tout comme l’émigration.

La différence entre ces premières années et la dernière décennie, est qu’en 1996, l’Arménie est sortie victorieuse de la guerre, la crise énergétique a été résolue, les changements systémiques furent mis en place, la reconstruction de la zone sinistrée par le tremblement de terre a été organisée, même si le processus fut lent, et la situation des réfugiés s’est stabilisée. Reste la question de la résolution du conflit entre l’Arménie et ses deux voisins, l’Azerbaïdjan et la Turquie. Ces deux conflits non résolus avaient des dimensions économiques, sécuritaires et stratégiques tant pour l’Arménie que pour le Karabakh. Ces deux questions avaient également leur solution.

Il y a des différences majeures entre la pensée de la première administration, dont je faisais partie, et les suivantes. L’une de ces différences a été que la première administration considérait la résolution des problèmes avec nos voisins comme essentielle pour l’avenir économique de l’Arménie ainsi que pour sa sécurité à long terme. La République fut créée et l’indépendance s’engagea à fournir une vie meilleure et plus sûre à ses citoyens. Ce sens originel des responsabilités à l’égard de ses territoires et de ses citoyens fut étendu au Karabakh et à ses habitants. Les stratégies élaborées contre toute attente, la volonté du peuple d’Arménie, la résistance du peuple du Karabagh, le sacrifice des combattants d’Arménie et de quelques-uns de diaspora, les erreurs stratégiques et tactiques commises par les dirigeants d’Azerbaïdjan, assurèrent une issue favorable à la guerre. La guerre du Karabakh s’est terminée en 1994 par une vraie victoire et non par une simple victoire morale. Cependant aux yeux de certain, c’est la victoire morale qui compte.

Ce que nous avons vu, à la suite de ces premières années, était au mieux dénué de sens, et au pire tragiquement inutile.

Il est regrettable que les années de mandat du second président puissent au mieux être qualifiées de « décennie perdue », en étant charitable en tant qu’historien. Aucun des grands problèmes à résoudre pour l’Arménie n’ont trouvé de solutions au cours de ces années cruciales. En fait, il semble que tout a été fait pour s’assurer que ces problèmes ne soient pas résolus, malgré les déclarations des responsables concernés soutenant le contraire. La construction de nouveaux bâtiments, l’ouverture de nouveaux cafés et boutiques de luxe dans le centre d’Erevan, le plus souvent pour blanchir des quantités monumentales d’argent amassées illégalement par quelques-uns, ne s’apparente pas à ce que nous qualifions communément de développement économique. Cette réalité factice annoncée à renfort de taux de croissance annuel de +10%, s’est dissipée au premier signe de malaise financier.

Ces dix années auraient dû être consacrées à résoudre les conflits de l’Arménie avec ses voisins en poussant au maximum les avantages obtenus par l’Arménie, sachant que ceux-ci ne pouvaient raisonnablement être maintenus indéfiniment. Après tout, il était évident pour tous, sauf pour ceux qui avaient décidé d’ignorer le contexte global, que ces avantages se dissiperaient au fil du temps. Au lieu de prendre des décisions dignes de Chefs d’Etat, les dirigeants se sont engagés dans un comportement hypocrite affirmant une chose tout en agissant dans le sens opposé. Ce comportement a été plébiscité par la plupart des organisations de la diaspora, y compris celles mobilisées dans la campagne de reconnaissance du génocide considérée comme prioritaire dans l’agenda national et comme preuve du comportement patriotique le plus pur. Ces leaders ont exercé, pendant toutes ces années, un pouvoir arbitraire et fait un usage sans précédent du pouvoir à des fins d’enrichissement personnel. Pendant ce temps, ils ont transformé la démocratie naissante et imparfaite de l’Arménie en un système voué à l’échec pour le bénéfice de quelques-uns. C’est ces mêmes dirigeants qui ont fait valoir que le statu quo dans la zone de conflit pourrait être maintenu, tout en soutenant que les investissements financiers de la diaspora en Arménie seraient l’équivalent des revenus du pétrole et du gaz pour l’Azerbaïdjan.

Les territoires azeris occupés hors du Karabakh sont restés sous contrôle arménien, certes, mais le sang continue de couler en Arménie et au Karabagh et la perte d’un nombre inquiétant d’habitants met en danger les Etats eux-mêmes. Le statu quo ne signifie pas un gel complet, de même, les processus dynamiques ne fonctionnent pas en notre faveur.

De plus, si nous voulions une Arménie avec un Etat viable et une volonté des Arméniens d’y vivre, nous devions nous entendre avec nos voisins et résoudre nos conflits communs. L’Arménie a aujourd’hui une relation antagoniste avec un voisin. En l’absence d’un traité de paix, il est pratiquement sur un pied de guerre avec le second, l’Azerbaïdjan. Et à cause de cet état de fait avec les deux premiers, elle a des relations malsaines avec les deux dernières, l’Iran et la Géorgie, et une relation fragile avec la Russie. Penser que l’Arménie d’aujourd’hui puisse être un Etat viable, tout en maintenant une relation antagoniste avec ses voisins relève de l’imaginaire. Les chances pour que dans un avenir proche ou lointain, la Turquie et l’Azerbaïdjan plient bagage pour être remplacées, par exemple, par la Finlande et le Luxembourg ne sont pas très grandes. En fait, nous devons résoudre ces conflits plutôt que d’attendre que d’autres le fassent pour nous. En résumé, nous n’avons pas été invités pour visiter la région, mais pour y rester. Enfin, nous avons cru que ces problèmes pourraient être résolus tout en protégeant les intérêts vitaux de l’Arménie et ceux du Karabakh.

Certains pensaient que l’objectif le plus important pour l’Etat arménien et le Karabakh était le maintien du statu quo sur le terrain. Parmi ces acteurs les plus importants, comptait le deuxième président de l’Arménie et ses acolytes. Adulé par certains pour avoir érigé en politique d’Etat l’importance historique de la reconnaissance du génocide, le deuxième président méprisait l’histoire et les leçons que celle-ci pouvait lui offrir. La question du génocide n’était pour lui qu’une arme destinée à rendre la Turquie plus humble afin qu’elle ne puisse plus exiger la résolution du conflit du Karabagh comme pré requis à la normalisation des relations entre les deux Etats. La question de la reconnaissance du génocide, élevée au rang de politique d’Etat, avait aussi pour intention d’assurer une croissance géométrique des investissements de la diaspora en Arménie.

Pour beaucoup de partisans du deuxième président, la reconnaissance du génocide n’était qu’une première étape vers des réparations, bien que le deuxième président lui-même ait nié avoir fait de telles revendications au nom de la République d’Arménie. Je sais que beaucoup aimeraient étendre l’Arménie et le Haut Karabakh pour y inclure plus de territoires. Je serai heureux de soutenir cette position, s’il existait une stratégie plausible pour atteindre cet objectif. Quand j’étais très jeune, j’ai également cru en la possibilité de tels objectifs en les trouvant justifiés. Un peu plus âgé, en réponse à mes questions, lorsque je demandais comment atteindre ces objectifs : on me répondait qu’il existe des secrets connus des seuls dirigeants en qui nous devons croire et que nous devons suivre. Le temps a passé, il est devenu clair que personne ne détenait de formule magique.

Il apparaît que croire en la Russie - en l’Union Soviétique ou autre, était la part non-magique de cette stratégie non-existante. La Russie a eu un impact à la fois positif et négatif sur notre histoire, y compris sur l’histoire de la formation de l’État, son étendue et la taille de sa population. Ce serait une erreur de sous-estimer l’un comme l’autre.

Cependant, on ne peut pas oublier que la Russie agit selon ses intérêts et non des nôtres, et nous devons apprendre à accepter ce fait et à composer avec. La Russie n’accepte pas aujourd’hui et n’acceptera pas demain que nous contrôlions ces territoires occupés. Alors que l’Arménie semble être rassurée sur ce point, pour les Russes le Karabakh est une entité négociable et Moscou a beaucoup plus de problèmes à résoudre avec Bakou qu’avec Erevan. La Realpolitik ne peut pas se fonder sur des vœux pieux, les prises de position des partis politiques doivent s’appuyer sur les stratégies proposées pour résoudre les problèmes, et non uniquement sur les problèmes proclamés ou revendiqués. Exiger le maximum peut nous faire du bien. Qui ne veut pas se sentir bien ? Mais depuis quand se sentir bien est la mesure fondamentale de décisions et politiques avisées concernant l’avenir d’une Nation ou d’un Etat ? Entrons-nous dans l’histoire ou dans un bar ?

Ces questions qui nous font du bien (nous voulons plus de terres, nous voulons tout, nous avons gagné donc nous voulons ce que nous voulons) obscurcissent les vrais problèmes depuis un certain temps. Un changement s’est produit à notre insu, malgré notre désir de statu quo « Ne rendez-rien » - et ce changement modifie le fondement de tout notre système au niveau de la population censée peupler l’Etat et justifier ainsi son existence. Ces dirigeants auront à répondre devant l’histoire des dommages qu’ils ont fait subir à l’avenir de l’État arménien.

En ce qui concerne l’émigration, au moins une différence retentissante sépare le premier gouvernement de ceux qui suivirent, alors que nous pensions l’émigration comme un problème, les Administrations qui suivirent l’ont envisagé comme une solution. Rien de moins que le Premier ministre d’Arménie a récemment laissé entendre que l’émigration était un processus positif parce qu’elle éclaircit les rangs des citoyens mécontents, potentiels participants à une “révolution“. Nous ne sommes pas vraiment surpris par cette logique, ni même par la naïveté, ou le cynisme que cette déclaration révèle. Elle reflète bien la culture politique promue depuis au moins une décennie. Tolérer une telle absurdité, pour ne pas dire « trahison politique », est la marque d’une administration terriblement brutale qui s’est édifiée sur les cadavres de citoyens tués par les tirs des forces de sécurité commandées par le deuxième président alors qu’ils manifestaient pacifiquement.

Sans même remonter aussi loin que la Seconde Guerre mondiale, il existe tant d’exemples d’atrocités commises par un Etat contre ses propres citoyens. Juifs et Tsiganes en Europe, Tchétchènes et autres en URSS, sans oublier le meurtre d’un demi-million d’Indonésiens considérés comme une menace par l’armée à cause de leurs « sympathies communistes“, ou encore les 2.000.000 de Cambodgiens tués par le gouvernement Khmers rouges en raison de leur statut social de citadins qui les rendait hostiles à l’idéologie du gouvernement.

Dans ce contexte pourquoi ne pas parler également du million et plus d’Arméniens tués par le gouvernement turc ottoman perçus comme une menace potentielle pour le régime et pour la vision que ses dirigeants avaient de l’avenir de la Turquie ?

Bien sûr, je n’accuse pas la direction actuelle de l’Arménie de génocide. Le point commun entre ces processus est pourtant évident. Si vous avez la possibilité de faire disparaître votre opposition, alors vous pouvez espérer étendre votre pouvoir. Il semble qu’au moins certains dirigeants actuels de l’Arménie veillent à ce que les opposants réels ou potentiels du régime « s’auto-expulsent », les neutralisant ainsi, un par un, lentement mais sûrement. En outre, les émigrants contribueront probablement à envoyer une part de leurs revenus à ceux qui sont restés. Exporter le travail semble aussi être une solution.

Et pourtant, changement quantitatif se transforme en un changement qualitatif et en conséquence l’histoire se transforme, comme l’a remarqué un philosophe sage. Les changements critiques qui peuvent transformer l’histoire ne sont pas nécessairement le résultat d’un événement catastrophique mais le résultat d’une accumulation de forces qui se termine par une ou deux catastrophes. On peut encore se référer à l’expression populaire de la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Et que restera t-il d’« Arménie » en Arménie ? Que signifiera l’Arménie, et pour qui ?

A ce stade, je ne souhaite pas mener cette logique jusqu’à son point ultime. C’est trop douloureux. J’espère qu’il est encore temps, avant qu’une fois de plus, on réduise le problème de l’Arménie et de ses citoyens à une bataille existentielle où la seule chose qui importe est de rester en vie, où la qualité de vie, la qualité de l’existence collective importe peu, où la culture et la science sont oubliées, où, par-dessus tout, il n’y aurait pas de véritable option digne d’un citoyen, et où le seul choix pour mener une vie digne serait, soit de rester là comme un paon ou de plier bagage et de partir. En d’autres termes, peut-on imaginer une Arménie qui ne soit pas seulement un parc à thème pour les touristes de la diaspora, un territoire de style Disneyland géré comme une entreprise ?

Mon propos n’est pas de savoir comment je perçois tel président ou telles Administration en particulier. Chacun a en commun ses défauts et ses échecs. Ce qui me préoccupe est la logique plus fondamentale qui motive chaque dirigeant et chaque administration et de voir l’impact à long terme de leur politique apparemment inoffensive.

Il est temps que les dirigeants de l’Arménie reconnaissent qu’ils sont confrontés à un problème aux proportions historiques, peut-être le dernier défi de l’histoire de l’État arménien, et c’est une responsabilité grave qui concerne tous les Arméniens [auquel aucun Arménien n’a été confronté. L’Arménie occidentale a été perdue, la survie du Karabakh dépend de l’existence de l’Arménie, malgré l’insistance de certains à dire que le Karabakh est plus essentiel à l’Arménie que l’Arménie au Karabakh. L’Arménie a atteint, si ce n’est pas déjà le cas, un point critique. Je sais qu’il est difficile de prendre la bonne décision quand un régime dépend autant d’intérêts liés à tant de groupes différents. Et comme c’est aussi le cas dans tant d’autres pays, la plupart de ces groupes n’accordent pas d’importance aux intérêts plus vastes de la société et aux besoins à long terme de l’Etat. Il est temps pour l’actuel président de l’Arménie de décider s’il est le chef d’un clan de super-riches ou s’il veut devenir le chef d’un peuple fier et sage également, comprenant son histoire mieux que certains de ses idéologues, oligarques ou de certains représentants officiels très intelligents mais sans envergure et sans sagesse qui le soutiennent. Il est temps que les dirigeants actuels d’Arménie réalisent qu’ils portent la responsabilité principale de ce qui est en jeu.

Il est temps pour ces dirigeants de réaliser que les politiques sociales et économiques de la dernière décennie ont échoué, que la monopolisation croissante du pouvoir et du capital a conduit à une impasse, que les décisions cruciales et difficiles qui doivent être prises pour donner un nouveau cours à l’Arménie ne pourront se faire sans autorités légitimes élues avec des élections ouvertes et équitables. En ce moment, il est difficile d’imaginer que nos problèmes puissent être résolus sans autorités vraiment élues et prêtes à assumer les décisions difficiles tout en gardant le soutien du peuple. Il est temps de redonner espoir à ceux qui sont en Arménie et qui entendent y rester.

L’Arménie n’est ni le premier, ni le dernier pays à faire face à ces problèmes, y compris ceux de l’émigration. En revanche, quand d’autres peuvent se permettre de retarder les solutions et de subir des pertes élevées, l’Arménie et les Arméniens ne peuvent s’offrir un tel luxe.

Il est temps pour la Diaspora -les dirigeants d’organisations et les autres d’entre nous - de réévaluer nos stratégies à l’égard de l’Arménie. Je sais que de nombreuses organisations travaillent à améliorer les conditions de vie en Arménie et au Karabakh et leurs efforts devraient contribuer à endiguer la vague d’émigration. Et pourtant, toute l’aide de la diaspora n’a pas été en mesure de contrer les politiques et pratiques en place conduisant les citoyens à quitter le pays.

Il est temps pour ceux de la diaspora qui ont l’oreille des autorités arméniennes - du Président, aux ministres et aux juges - d’intervenir en faveur d’une Arménie durable, avec une population dont la dignité sera restée intacte.

Il est temps pour ceux qui en diaspora et en Arménie, ont fait de la reconnaissance du génocide une question primordiale, de décider s’il est plus important d’inciter le Président des Etats-Unis, ou d’un autre pays, à utiliser le terme de génocide plutôt que d’aider un village en Arménie à acquérir une infrastructure suffisante pour que ses habitants y créent une économie durable leur permettant de rester dans leur pays plutôt que d’émigrer en Sibérie. C’est aussi simple que cela.

Il n’est peut-être pas approprié pour un historien de poser ce genre de question, mais il peut l’être pour un Arménien se sentant concerné. S’il était possible de demander à une victime du génocide ce qui constituerait l’hommage le plus durable et rédempteur à son martyr ? Une reconnaissance par un Etat ou la vie d’un village dans ce qui reste de l’Arménie, quelle serait la réponse ? La victime savait ce qui est arrivé à sa famille, comment elle fut forcée de quitter son village ou sa ville, et son peuple de partir : sa première priorité ne serait pas d’attendre une confirmation de ces faits. Je soupçonne qu’elle préfèrerait que nous nous concentrions pour assurer, à un village sur le point de mourir, le soutien qui lui permettra de revenir à la vie et prospérer à nouveau. Y a t-il une raison pour ne pas savoir que l’émigration arménienne d’Arménie Occidentale entre 1860 et 1914 était liée à l’aggravation dramatique des conditions socio-économiques dans lesquelles vivaient ces sujets de l’Empire Ottoman ? Il serait donc utile que les dirigeants de nos partis traditionnels regardent les origines de leurs organisations et en tirent les conclusions nécessaires. Les historiens ont fait cette recherche en Arménie, soviétique et indépendante, ainsi que dans la Diaspora.

Les questions soulevées ici ne sont pas uniquement liées à des priorités et des nécessités qu’il aurait été sage de réévaluer, mais aussi aux relations entre nos priorités actuelles et la capacité à résoudre nos conflits avec nos voisins et, enfin, de la stratégie utilisée pour la reconnaissance du génocide par l’Etat turc lui-même. Ces questions sont à difficiles à soulever et nous manquons de sens critique sur nos stratégies considérées comme acquises.

Ceci est un appel aux dirigeants de l’Arménie et aux organisations et partis de la Diaspora pour repenser fondamentalement, les priorités et les stratégies face au danger imminent de la dépopulation de l’Arménie et du Karabakh. C’est aussi une invitation à l’attention de mes collègues, intellectuels et universitaires pour qu’ils contribuent à élever le niveau du débat public.

Les historiens prétendent souvent avoir atteint une connaissance supérieure, parce qu’ils ont l’art de comprendre le caractère et les conséquences de l’évolution des événements sur de longues périodes de temps. Les politiciens prétendent gérer cette évolution.

Y a t-il un étudiant en histoire arménienne ou un dirigeant politique qui considère qu’il existe une question plus importante, pour la survie de l’Etat arménien, que le problème de la dépopulation de l’Arménie et du Karabakh ? Et, est-il possible de dissocier ce problème de la façon dont les affaires étrangères et intérieures de l’Arménie sont gérées ?

Nous avons manqué des occasions de résoudre nos problèmes avec nos voisins et d’apporter notre contribution au développement de la région en ancrant, plus largement, le développement économique et social de l’Arménie à une dynamique régionale et en augmentant le niveau d’indépendance de ces Etats.

Y a t-il un économiste digne de ce nom qui pense qu’isoler et bloquer l’Arménie peut permettre un développement durable libérant les énergies et les talents en gestation en Arménie ? Malgré les conditions, et malgré la fuite des cerveaux, l’Arménie est capable d’offrir à sa population la possibilité d’une vie sûre et décente, de fournir l’éducation et la santé à ses enfants, la création artistique, la culture et la science, et de donner une vie digne à ses personnes âgées.

Il y avait ceux qui croyaient qu’il était possible pour l’Arménie d’instaurer et de garantir le développement durable parce qu’ils pensaient ce pays unique capable de survivre au blocus et à l’isolement parce que la diaspora serait là pour investir les capitaux nécessaires au développement économique. Tout ce qu’il fallait, affirmaient-ils, était de satisfaire la diaspora dans son aspiration à faire adopter la reconnaissance du génocide dans l’ordre du jour du gouvernement de l’Arménie.

Et c’est ainsi que le premier président fut contraint de démissionner en 1998 puis vînt un nouveau président et une nouvelle administration. Ils eurent 10 ans pour faire aboutir leur projet. Et maintenant nous sommes dans la troisième année du mandat du troisième président installé par le second. N’est-il pas évident que nous sommes dans la pire des situations jamais connues depuis les 20 dernières années ? Si le troisième président a une analyse différente, nous ne l’avons pas vu, mais il a fait quelques pas inhabituels. Ce qui est nécessaire maintenant n’est pas quelques mouvements, mais toute une stratégie qui reconnaisse l’ampleur et la profondeur du problème auquel est confronté l’Etat Arménien et, par extension, le Karabakh. Et d’agir en conséquence, dans l’intérêt de l’Etat et de la population qu’il dirige. Au-delà de son intérêt personnel, ce serait terrible pour l’Arménie et le Karabakh, si le troisième Président survivait dans l’histoire comme celui qui a poursuivi l’élaboration des stratégies irresponsables initiées par le deuxième président. Le troisième Président pourrait être le leader qui aura su à temps renverser la politique de son prédécesseur, même si cela exige à la fin, le démantèlement d’un système dont il a fait partie et qui lui pourrait lui coûter son poste.

Je sais qu’il y a en diaspora ceux qui ont renoncé à l’Arménie comme État et qui reviennent à une identité arménienne diasporique qui n’aurait pas besoin d’un Etat arménien pour subsister. Une telle option est peut-être inévitable compte tenu de la longue histoire de notre diaspora. Si certains Arméniens sont satisfaits de ne se représenter que comme communauté ethnique vivant dans un autre pays, cela peut se comprendre. C’est aussi une histoire différente construite autour d’une définition de soi bien ancrée au sein de l’Eglise et de certaines institutions culturelles, avec un passé et un imaginaire commun pouvant être manipulé au gré des besoins d’une communauté ethnique selon le pays et avec une cuisine merveilleuse.

Mais ce serait là l’histoire de communautés ethniques, et non celle d’une Nation ou d’un Etat. S’il avait été possible de maintenir l’identité à travers une stratégie d’identification ethnique, la taille de la diaspora arménienne serait aujourd’hui une centaine de fois ce qu’elle est aujourd’hui. Peut être la Nation et l’Etat n’ont pas d’importance pour certains, cela aussi procèderait d’une accumulation de choix individuels. La réticence sous-jacente de certains - que celle-ci soit consciente ou non - à prendre la mesure de l’importance critique du problème de la dépopulation, est liée au processus de diasporisation abordé plus haut. Par définition, les habitants de la diaspora sont ceux dont les descendants ont quitté la patrie à un moment donné, et qui se trouvent dans un état de transition dans la définition d’eux-mêmes en tant qu’Arméniens susceptibles de ne pas revenir. On peut le comprendre, mais ce genre d’attitude n’est pas justifiable, dès lors que l’on s’engage dans une discussion sur des questions à un niveau national arménien et de l’Etat. Est-il possible d’oublier combien nos institutions communautaires étaient fortes à Istanbul, pendant au moins deux siècles, à Alep et Beyrouth sans oublier Paris, Boston et maintenant Los Angeles ? Je pourrai également mentionner notre diaspora d’Europe Orientale et plus tard du Sud de la Russie, où nous eûmes même nos Constitutions dans certaines villes. Pour ceux qui considèrent l’Etat d’Arménie comme une dimension importante, si ce n’est comme un point d’ancrage de leur identité arménienne au-delà de la dimension ethnique, alors il ne peut y avoir de question plus urgente que celle de la dépopulation au sein de ce qui reste de l’État arménien.

Enfin, quand l’histoire de l’Arménie et des Arméniens sera écrite dans un autre siècle, nous serons tous responsables de ce que nous avons dit alors que nous n’aurions pas dû le dire, ou ce que nous n’avons pas dit alors que nous aurions dû le dire : de ce que nous avons fait alors que nous n’aurions pas dû le faire, de ce que nous n’avons pas fait alors que nous aurions dû le faire.

Alors, les futurs dirigeants des institutions communautaires, les troubadours des institutions de la diaspora et les historiens qui se sentent obligés de justifier les résultats pourront à loisir adapter et déformer les faits et les chiffres, argumenter et contre argumenter. Le résultat en sera le même, aussi douloureux que le résultat du génocide. La seule tâche qui nous reste à l’avenir sera de déterminer la nouvelle date représentant la dernière tragédie à venir, une date à retenir chaque année, et ensuite de distribuer les torts pour savoir qui a perdu les derniers vestiges de l’Arménie ? Mais ces anniversaires ne changeront rien, le résultat dépendra de ce que nous investissons aujourd’hui dans l’histoire.

Tout le reste est dérisoire.

31 juillet 2011

Jiraïr Libaridian*

*Historien, détenteur de la chaire d’histoire arménienne moderne à l’université de Michigan, il a été premier conseiller du président Ter-Petrossian en matière de politique étrangère, avec pour responsabilité la sécurité nationale et la solution des conflits et vice-ministre des affaires étrangères(1993-1994).

mercredi 7 septembre 2011,
Ara ©armenews.com


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