Nouvelles d'Armenie    
Varoujan Sirapian
La fatwa turque : l’article 301


Depuis l’affaire Salman Rushdie le monde a commencé à entendre parler de la fatwa.

Une fatwa est, dans l’islam, un avis juridique donné par un spécialiste de loi islamique sur une question particulière. En règle générale, une fatwa est émise à la demande d’un individu ou d’un juge pour régler un problème où la jurisprudence islamique n’est pas claire. Un spécialiste pouvant donner des fatwas est appelé un mufti. Contrairement à l’opinion répandue, une fatwa n’est pas forcément une condamnation. Il s’agit d’un avis religieux pouvant porter sur des domaines variés : les règles fiscales, les pratiques rituelles ou encore l’alimentation.

Une fatwa, donc, est prononcée, en principe, dans un pays islamique, obscurantiste. Alors quel lien avec la Turquie, présentée souvent comme un pays laïc, démocratique et moderne ? Peut-on imaginer qu’en Turquie d’aujourd’hui, un individu ou une institution, réclame la tête de quelqu’un, par un avis émis de la part d’un tiers, fut-ce officiel ? Et au nom de quoi on devrait réclamer cet avis ? Pour quel motif ? La charia n’étant pas en vigueur en Turquie cela paraît improbable. Et pourtant récemment plusieurs affaires ont montré qu’une fatwa - même si ce n’est pas sous cette appellation - peut être lancée en Turquie envers quelqu’un ou un groupe de personnes. Les exemples sont nombreux, mais prenons en trois :

L’assassinat de Hrant Dink journaliste turc, d’origine arménienne, le 19 janvier 2007. Ici l’indication de l’origine de la victime prend tout son sens puisqu’elle est la cause principale de la fatwa lancée contre elle. Longtemps dans le collimateur de l’État profond à cause de ses articles et de ses interventions dans les médias concernant le Génocide arménien, il avait franchi un cap supplémentaire en plaçant sous les projecteurs une question tabou : l’origine arménienne de la fille adoptive d’Atatürk, Sabiha Gökçen. Considéré comme une insulte à l’identité turque ce fait lui a valu d’être mis en examen selon la loi 301.

Le 12 octobre 2006, le romancier Orhan Pamuk devient Prix Nobel de littérature. Mais paradoxalement c’est en raison d’un commentaire politique que Pamuk fera irruption sur la scène médiatique internationale. “1 million d’Arméniens et 30 000 Kurdes ont été assassinés sur ces terres et personne d’autre que moi n’ose en parler“, avait-il annoncé en février 2005 à un journal suisse. Ces déclarations sont jugées en contradiction avec l’intérêt national turc et Pamuk est soumis à une campagne d’intimidation, menacé de mort, vilipendé. Un sous-préfet ordonne un autodafé de tous ses livres. Un procès se prépare, qui s’appuie sur une loi de juin 2005 (Article 301) interdisant d’insulter délibérément l’identité turque. En octobre 2005, Pamuk est inculpé par une cour d’Istanbul. Il s’enfuit aux Etats-Unis.

Le défenseur des droits des minorités, le professeur Baskin Oran a reçu, en juin, sa quatrième menace de mort de la part de la « Brigade de la Vengeance Turque » (TIT). Le message a été envoyé par courrier électronique au journal Agos où Oran travaille en tant qu’éditorialiste. Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi cette fatwa ? En 2004, Baskin Oran était membre du Conseil consultatif des droits de l’homme, une instance créée par le gouvernement et alors présidée par Ibrahim Kaboglu. Les conclusions accablantes d’un rapport sur les droits de l’homme en Turquie ont valu aux deux universitaires un procès devant le tribunal correctionnel d’Ankara en 2006 pour « insulte à l’identité turque » (réprimé par l’article 301) et « incitation à la haine ». Le document, qui n’a jamais été publié par le gouvernement, proposait des amendements constitutionnels et législatifs en faveur des minorités qui viendraient s’ajouter aux réformes pro-européennes déjà adoptées par le parlement turc.

Ces trois exemples, parmi beaucoup d’autres, montrent que l’État profond en Turquie, c’est à dire l’État-major, le véritable maître du pays et concepteur de la Constitution anti-démocratique de 1982, peut à sa guise lancer des fatwas contre tel ou tel et utiliser pour l’exécution de ses tâches des hommes de mains appartenant à l’extrême droite, des islamistes radicaux ou encore des mafieux, selon les circonstances. Les affaires de Susurluk (1996), Semdinli (2006), la récente mise en cause du réseau Ergenekon (2010) en sont les confirmations de l’implication des plus hautes instances de l’État (profond) dans ses opérations troubles.

Sans remplacer la Constitution de 1982, taillée sur mesure pour un régime militaire et fascisant, la Turquie ne pourra pas se targuer d’avoir une vraie démocratie. Après les élections de 12 juin et la majorité écrasante acquise au Parlement, l’AKP (Parti de la Justice et de Développement) d’Erdogan sera-t-il en mesure d’accomplir ce changement radical ?

Dans le cas contraire la Turquie restera une démocratie inachevée.

Varoujan Sirapian

Sir Ahmed Salman Rushdie est un essayiste et romancier britannique d’origine indienne, né à Bombay le 19 juin 1947. Objet d’une fatwa de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, il est devenu un symbole de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux.
Source Wikipedia.org
Le terme utilisé en arabe dans le contexte religieux signifie : « chemin pour respecter la loi [de Dieu] ».
Voir le livre d’Erol Özkoray « Turquie : le putsch permanent », Ed. Sigest, 2010
Voir le dernier numéro de « Europe&Orient » ; « Turquie, une démocratie inachevée ». Ed. Sigest, 2011

jeudi 21 juillet 2011,
Ara ©armenews.com


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