Nouvelles d'Armenie    
Sahag Sukiasyan
Eglise : halte à la désinformation


Monsieur le Rédacteur en chef,
Depuis plusieurs mois, et à plusieurs reprises, le site internet des Nouvelles d’Arménie magazine a mis en ligne des textes émanant de personnes se disant soucieuses du devenir de notre Eglise. Ce faisant, ce sont à chaque fois, le Catholicossat suprême de tous les Arméniens, des religieux, des laïcs, et jusqu’aux personnes de Sa sainteté Karékine II et de Mgr. Norvan Zakarian, notre Primat, ainsi que M. Djololian, président du Conseil diocésain, qui sont mis en cause dans des termes inacceptables, surtout de la part de membres de l’Eglise arménienne.

Les auteurs prétendent à chaque fois dénoncer un « complot clérical » qui aurait pour objectif de mettre fin à la « gestion démocratique » de notre Eglise. Ce mouvement qui a débuté il y a plusieurs mois par la publication de « lettres ouvertes » et de « communiqués » se fait aujourd’hui connaitre par une « pétition ». Ces documents sont tantôt adressés aux différentes personnalités et instances ecclésiales, tantôt aux fidèles de l’Eglise arménienne pour les appeler à la « résistance » face à ce qui est présenté comme une « main mise d’Etchmiadzin sur nos églises ». Ils ont tous ont en commun un dénigrement constant de notre Eglise, et plus particulièrement de son clergé, Catholicos en tête. Parfois repris dans la presse d’Arménie, ils sont exploités, cette fois, dans des buts de pure politique politicienne locale.

Tous leurs auteurs font immanquablement référence à l’ouvrage de Mgr. Ormanian « l’Eglise arménienne » mais je ne suis pas certain que tous aient lu, et surtout compris, ce que ce dernier a pu écrire à ce sujet. Des responsables de la paroisse de Genève s’opposent même à la décision de trois catholicos successifs, Vazken 1er, Karékine 1er et Karékine II, de regrouper les paroisses de la Confédération helvétique au sein d’un diocèse, ignorant, ou feignant d’ignorer, que cette décision relève strictement de la compétence du Catholicossat suprême. Dans ce cas précis, le respect des « principes démocratiques » qu’ils mettent en avant est, du point de vue de l’Ecclésiologie, du Droit canonique et des traditions de notre Eglise, interprété de manière erronée, voire abusive. Même si la totalité des paroisses de Suisse s’opposaient par un vote à cette décision, ce qui est loin d’être le cas, il reviendrait quand même au Catholicos et au Conseil Spirituel suprême de trancher. Jusqu’où pourrait aller cette « démocratie » ecclésiale ? Au nom de ce principe, telle ou telle paroisse pourrait-elle demain réunir une assemblée générale et voter, par exemple, un texte sur les natures du Christ ou pour réfuter la réalité de la Résurrection ?

Les deux autres constantes de ce « débat » sont la « laïcité » qu’ils veulent absolument promouvoir dans l’institution ecclésiale et leur combat contre le péril « communautariste ». Fidèles aux bonnes traditions de l’Empire ottoman, ces défenseurs de la « démocratie ecclésiale » n’ont d’ailleurs pas hésité à interpeller les autorités politiques du pays, du maire de Nice jusqu’au président de la République, et à dénoncer au passage les agissements de leurs « mauvais » coreligionnaires originaires d’Arménie. Pour ceux qui connaissent un tant soit peu notre histoire, l’Eglise arménienne a connu en même temps que son peuple un XXème siècle tragique qui aurait pu se conclure par leur totale destruction. La Providence divine a voulu que nous survivions au génocide et à la soviétisation. On peut de ce fait considérer que notre Eglise vit encore aujourd’hui une phase de « rémission » et de reconstruction. Je pourrais esquisser ici un tableau détaillé des conditions dans lesquelles cette reconstruction s’est accomplie dès les années 1930 jusqu’à nos jours puisque c’est en partie l’objet de mon enseignement à l’Institut Catholique de Paris. Je crains que l’objectif poursuivi par ceux qui prétendent aujourd’hui défendre l’Eglise arménienne, ne soit, en réalité, que la recherche d’un statu quo entravant le développement d’une vie ecclésiale saine qui pourrait priver un certain nombre de petits « barons » (en arménien comme en Français) de leurs menus pouvoirs, voire d’intérêts personnels plus concrets et de prébendes.

Depuis la fin de la Guerre froide et l’effondrement de l’URSS, une nouvelle situation s’est créée. Elle a permis le rétablissement dans leur intégralité des liens canoniques entre le saint Siège d’Etchmiadzin et ses diocèses. Et surtout, elle a permis à notre Eglise d’entrer dans une nouvelle dynamique à partir du jubilé du 1700ème anniversaire du baptême du peuple arménien célébré en 2001. C’est dans ce contexte général que s‘inscrit la naissance de notre diocèse de France, après plus de 80 ans de péripéties de tous ordres. Dès son instauration, le diocèse de France semble manifestement avoir perturbé quelques « mauvaises habitudes » et « égarements » dans la gestion de nos églises, en particulier en région parisienne. Pourtant, beaucoup, y compris parmi ceux qui sont aujourd’hui devenus de véritables « tigres », se sont tus pendant des décennies sur des pratiques peu, ou pas du tout, « orthodoxes ».

Faut-il rappeler à ce propos que c’est grâce à la volonté de Mgr. Zakarian et du conseil diocésain actuel, qu’on a pu engager des actions concrètes pour, enfin, nettoyer les écuries d’Augias de l’église arménienne de Paris ?

Il semblerait bien aujourd’hui que d’autres paroisses, ou plutôt leurs inamovibles dirigeants, n’aient pas intérêt aujourd’hui à ce que les choses changent. Le cas de Nice est une parfaite illustration des amalgames qui sont faits à cette occasion. Je ne connais pas personnellement le père Vatché qui officiait à Nice, mais il me semble qu’il ait eu, en effet, une conception très « particulière » de son ministère. Pour autant, ceux qui le dénoncent ne peuvent pas non plus se prévaloir de ses turpitudes pour justifier les leurs. Indépendamment de l’instruction dont il fait l’objet par la Justice, je crois que le temps est venu de demander à sa sainteté le Catholicos et au Conseil Spirituel suprême d’étudier son cas et de prendre les décisions qui s’imposent. A la différence de ses prédécesseurs, le Catholicos Karékine II n’a jamais hésité à sanctionner les prêtres dont le comportement était contraire aux canons de l’Eglise arménienne, y compris lorsque ces prêtres étaient de proches collaborateurs.

L’amalgame qui est fait dans ce « dossier niçois », entre les affaires de notre diocèse et nos compatriotes venus d’Arménie présentés comme des délinquants notoires, voire des criminels, est à la fois indigne et insupportable.

A cette occasion, l’accusation de « dérive communautariste » portée contre la hiérarchie de notre Eglise et ceux qui la soutiennent est bien sûr totalement infondée. Ce danger est en réalité le fait de ceux qui se proclament les représentants d’une « authentique communauté arménienne de France », véritable « modèle d’intégration » qui serait « porteuse et garante des valeurs de la République ». Dans le contexte politique actuel de notre pays, cette (re)présentation des Arméniens originaires d’Arménie a, reconnaissez le, quelques relents nauséabonds.

Je regrette ainsi que votre revue et son site qui étaient devenus pour les Arméniens de France une référence, publient systématiquement ces écrits portant atteinte à l’honneur et à la crédibilité de notre Eglise, du premier de ses serviteurs et de ses ecclésiastiques. La liberté d’expression et la nécessité d’un vrai débat ne sauraient légitimer la publication de ces textes qui sont indignes de la vocation et de la mission de ceux qui les produisent. L’Eglise d’Arménie a connu l’ordination de près de plus de 300 prêtres en dix ans. Quarante d’entre eux ont, pour différentes raisons, renoncé ou été rendus à l’état laïc. Il n’en demeure pas moins vrai que sans cet apport de sang neuf, beaucoup de nos églises seraient aujourd’hui fermées, nos défunts ne pourraient être ensevelis chrétiennement, nos enfants baptisés, nos jeunes gens unis par le sacrement du mariage. A quelques exceptions près, tous sont des jeunes prêtres sont parfaitement formés dans les disciplines religieuses et jusqu’aux questions de gestion. A un moment où le Catholicossat de Cilicie, les Patriarcats de Jérusalem et de Constantinople parviennent difficilement à répondre aux besoins pastoraux de leurs juridictions, ces jeunes prêtres représentent l’avenir de notre Eglise. Combien de vocations sacerdotales comptons nous en France, dans les familles mêmes de ceux qui prétendent aujourd’hui sauver cette Eglise ? L’idéal de ces défenseurs de la « laïcité dans l’Eglise arménienne » serait il celui d’une Eglise dépourvue de prêtres et sans sacrements ? Ou bien ne souhaitent-ils avoir à leur service que des « employés », de dociles « dispensateurs de sacrements » tenus par leur feuille de paie ?

Il est temps que l’Eglise soit rendue à ses fidèles. Les croyants réclament, eux aussi, l’application du principe de laïcité. Que ceux qui ont phagocyté l’institution ecclésiale par vocation « nationale » aillent investir les structures profanes de notre communauté et qu’ils rendent à Dieu ce qui doit lui revenir.

Nous nous en porterons tous mieux.

Sahag Sukiasyan, Diacre. Paris

Paris le 26 juin 2011

1)« Chronique d’une névrose ordinaire », le 12 juin, « Lettre ouverte au diocèse de France pris en la personne de son Président, monsieur Patrice Djololian », le 22 juin, et la « Pétition de l’église apostolique arménienne de Suisse », le lendemain.

2) 4 000 fidèles de notre Eglise vivent dans le reste du pays et constituent les deux autres paroisses suisses de Neuchâtel- Jura et de Suisse Alémanique.

3)Il serait intéressant de savoir quel pourcentage des fidèles de ce canton a participé aux « votations » successives pour refuser la création du « diocèse de Suisse », et non de Genève. Par ailleurs, le ville qui abrite plusieurs institutions œcuméniques a totalement vocation à devenir accueillir un évêché arménien ce qui permettrait d’élever le niveau de notre représentation dans cette cité.

4)C’est par sa bulle patriarcale (Gontag) en date du 20 février 1925, que le Catholicos Kévork V (1911-1930) confiait à l’évêque Krikoris Balakian la mission de créer un diocèse pour les Arméniens d’Europe et plus spécialement ceux de France.

5)Non par absence de volonté mais parce que son autorité était limitée par le pouvoir soviétique dans le cas du Catholicos Vazken 1er, d’heureuse mémoire, en raison de la brièveté de son pontificat pour Karékine 1er.

6)Par exemple l’ex père Kdritch Devedjian qui était un de ses collaborateurs qu’il appréciait le plus.

7)Le cas de l’ex père Abel (désormais Hratch Manoukian) de Genève est l’illustration parfaite de cette situation où le prêtre « oublie » que c’est le saint chrême qu’il porte au front qui fait de lui un prêtre et non son contrat de travail. Dans une lettre au ton inadmissible et qui ne lui fait pas honneur, celui-ci dénie au Catholicos le droit de le réduire à l’état laïc. Il intente une action en Justice contre la Catholicos qu’il nomme à cette occasion de son nom de baptême. Mais qui « l’a fait » prêtre ?

8) Paradoxalement, c’est là que vient se nicher le danger « communautariste », lorsque certains responsables laïcs de nos paroisses affirment que bien que « non croyants », pour ne pas dire athées, ils veulent assumer la gestion des églises au nom du « service de la nation ».

*Titre de la rédaction

mardi 28 juin 2011,
Ara ©armenews.com


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