Lorsqu’un Arménien trouve la mort de la main d’un soldat turc, le hasard est rarement de la partie. En particulier, quand l’événement de déroule un 24 avril, jour de commémoration du génocide. Si peu d’informations ont filtré sur la mort de Sévag Sahin Balikci, jeune conscrit arménien de l’armée turque, tué le 24 avril 2011 dans la garnison de Batman à l’Est du pays, tout laisse hélas à penser que ce meurtre n’a rien d’un accident. Selon la thèse officielle, ce soldat aurait été touché par une balle perdue à l’issue d’un "jeu d’armes" avec un autre militaire turc, qui a été interrogé et relâché. Cette thèse a provoqué l’étonnement de la mère de Sévag, un garçon qui d’après ses dires n’a jamais aimé les armes à feu ni s’est amusé à "jouer" avec. Sa fiancée, Melanie Kumruyan, fait également part de son incrédulité. Elle rappelle en particulier que quelques jours avant le drame, ce jeune arménien accusé à tort par sa hiérarchie du vol présumé d’un billet de 50 livres avait été passé à tabac. Enfin, Ayse Gunaysu, responsable de la ligue des droits de l’homme en Turquie, a déclaré à la mi-mai dans une interview à Armenian Weekly, que le soi-disant ami intime qui a tiré ce jour-là sur le défunt, est en fait un ultranationaliste turc. Elle indique qu’il avait notamment revendiqué ses opinions sur des pages de Facebook qui ont été depuis supprimées.
Tout porte donc à penser que ce drame dont la portée symbolique n’échappe à personne constitue la dernière manifestation de cette violence arménophobe toujours tapie dans les tréfonds du pays et que continuent de maintenir en activité le tabou arménien. Qu’il s’agisse de la conséquence d’une pulsion criminelle ou d’un acte manqué (qui a remarquablement atteint sa cible), cette mort reliée par de multiples fils aux représentations sur le génocide (la configuration identitaire du rapport bourreau victime, le contexte militaire, le déni, l’impunité, l’hypocrisie des autorités), s’inscrit dans le prolongement de l’idéologie anti-arménienne qui demeure l’un des piliers de l’état turc (cf. le livre du journaliste Turc Erol Özkoraï, "un putsch permanent", édition Sygest). Un dogmatisme alimenté et instrumentalisé par les plus hauts dirigeants du pays, jusqu’à aujourd’hui.
Ainsi, pour ne citer que leurs plus récentes provocations, on se souviendra de la lettre envoyée par le président de l’Assemblée nationale turque à Nancy Pelosi en février dernier, alors qu’elle présidait encore la Chambre des Représentant qui devait décider de statuer sur la reconnaissance du génocide par les Etats-Unis. Köksal Toptan y écrivait alors, sans retenue, qu’il serait “très difficile de contrôler les réactions de l’opinion turque si ce projet de loi venait à être adopté”. Des propos dont le caractère implicitement menaçant à l’égard de la communauté arménienne de Turquie a été relevé par l’hebdomadaire arménien d’Istanbul Agos. Un média qui est en l’occurrence particulièrement bien placé pour décrypter ce type de signal : son directeur Hrant Dink, a été assassiné le 19 janvier 2007 devant ses locaux par un nationaliste turc âgé de 17 ans...
Mais les symboles liés à la mort de Sévak ne s’arrêtent pas à la date de son décès. Il s’avère en effet que c’est le dénommé Egemen Bagis, secrétaire d’Etat turc aux Affaires européennes, qui a représenté son gouvernement aux obsèques du conscrit. Or, ce ministre joue les premiers rôles dans les menées négationnistes turques. C’est lui qui par exemple était venu en personne faire pression sur les sénateurs français le 6 avril dernier pour les dissuader de voter la loi contre le négationnisme. Il leur avait notamment déclaré qu’il n’y avait selon lui "pas eu génocide". Ce qui avait déclenché une salutaire réaction du sénateur de Valence, Bernard Piras. Ce même Bagis s’était également rendu personnellement aux Etats-Unis le 14 mars 2011 pour convaincre les Américains de ne pas voter la reconnaissance du génocide. La question se pose donc de savoir si les autorités turques manquent à ce point d’effectifs pour en être réduites à se faire représenter dans des circonstances aussi troubles par un personnage aussi manifestement hostile aux Arméniens ? Ou bien s’agit-il de ce manque classique d’égard qui procède de l’arrogance traditionnelle du gouvernement turc envers la minorité honnie, laquelle devrait sans doute s’estimer honorée par la présence d’un tel hôte à l’enterrement de l’un des siens !
Si certains signes laissent à entrevoir qu’en dépit de l’idéologie dominante, il existe une certaine évolution dans l’approche des élites intellectuelles turques sur la cause arménienne, tout dans la mort de Sévag vient rappeler que l’appareil d’Etat reste fondamentalement figé dans les mentalités ottomanes d’antan. Il ne s’agit certes pas d’une révélation. Il en est ainsi depuis des lustres. Et ce n’est pas la lâcheté des nations démocratiques en ce domaine, illustrée notamment par le signal désastreux donné par le vote du 4 mai au Sénat français sur le négationnisme, qui aidera à renverser la tendance. Ainsi va le monde, avec une Turquie qui tue, et des démocraties qui confondent les valeurs éthiques qu’elles prétendent défendre avec celles de la bourse, ces dernières leur tenant lieux plus volontiers de boussole dés lors qu’il faut de positionner vis-à-vis d’Ankara.
En attendant, un jeune Arménien a été de nouveau trouvé mort dans "l’est de la Turquie". Il s’appelait Sévag. Il avait 25 ans. Et il était à trois semaines de la fin de son service militaire dans les rangs de l’armée turque. Rompez, y a rien à voir.
Ara Toranian
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