Nouvelles d'Armenie    
FRANCE
Souvenirs de la maison arménienne de Choisy-le-Roi par Louise Kiffer


Je suis née à Paris en 1925 , de parents réfugiés arméniens, originaires de Turquie. Baptisée à l’église arménienne 15, rue Jean Goujon à Paris.

Mes parents avaient habité dans un hôtel sordide à Paris, rue de Lanneau, pendant plusieurs mois. Puis mon père a entendu dire qu’un immeuble était en construction à Choisy-le-Roi pour les réfugiés arméniens. C’est une riche Arménienne, Madame Kapamadjian, qui l’avait fait construire. L’adresse était 1bis, rue Rouget de Lisle.

Dès que l’immeuble a été prêt à les recevoir, mes parents y sont allés. J’avais neuf mois, j’ai été le premier bébé à habiter dans cette maison. Il y avait d’autres familles, mais les enfants étaient plus âgés.

Mes grands-parents maternels de Marseille sont venus aussi y habiter, avec le frère de maman, Archam, qui avait quelques années de moins qu’elle. Nous habitions dans une pièce au 2ème étage, et eux au 1er, au fond du couloir de gauche.

Il devait y avoir en tout une quarantaine de familles toutes réfugiées arméniennes.

Mes parents parlaient arménien, et m’ont dit que j’ai commencé à parler à 9 mois. J’ai dit : « assigua intch é ? »(qu’est-ce que c’est que ça ?) Mon père n’en revenait pas que je dise toute une phrase comme ça. Il a été très heureux.

L’immeuble comprenait deux parties, celle qui donnait sur la rue, avec un étroit jardin tout le long de la grille et un couloir qui donnait sur le grand jardin. C’était un magnifique jardin,avec de très grands arbres, il y avait déjà une locataire qui avait arrangé au centre un massif de roses. Elle avait un grand fils qui s’appelait Ara et qu’on a appelé plus tard « le Grand Ara » car il y a eu un autre « petit Ara » qui était venu avec sa famille.

Ma grand’mère m’emmenait jouer dans ce grand jardin. Elle m’a raconté qu’elle me mettait des couches, et quand les couches étaient mouillées, elle allait devant la fenêtre et appelait maman « Araksi, chor me nédé » (Araksi, lance une couche) et maman lui envoyait une couche. Très vite j’ai appris ce manège, et dès que ma couche était mouillée, maman m’a raconté que j’allais devant la fenêtre et que j’appelais maman : « Araksi chor me nédé ».

D’autres locataires sont arrivés les uns après les autres. Nous n’avions qu’une pièce mais maman était contente car nous avions les WC dans notre logement, alors que les autres locataires de notre couloir avaient un WC commun. Après moi, mes parents ont eu mon frère Missak puis ma sœur Angèle. Quand notre petite sœur Chaké est née, il n’y avait plus assez de place dans la chambre, nos voisins du dessous devaient déménager, mon père a assitôt demandé leur logement, qui avait 2 pièces.

Notre ancienne pièce donnait sur le coté rue. Elle était face à l’escalier. A droite nous avions trois familles voisines, Baron Séropé (Monsieur Séropé) était peintre en bâtiment. Ils ont eu deux filles, Sylvette et Jacqueline. Ils venaient de Constantinople Sa femme (dont j’ai oublé le prénom) voulait apprendre aux petits les chansons qu’elles chantaient dans la cour de la maternelle :

« yélir sarah yélir,

arévélkin tartsir

arevmoudkin tartsir

ov aménénchad gue sirés né anor tartsir ! »

(lève-toi sarah lève-toi,

vers le levant tourne-toi

vers le couchant tourne-toi,

vers celle que tu aimes le plus tourne-toi !)

L’autre locataire du couloir était Diguine Takouhie, une veuve avec deux fils, Vincent et Antoine, et une fille Marguerite. Cette personne était arménienne, mais elle était un peu différente car elle était catholique. Les Arméniens sont chrétiens, mais leur clergé ne dépend pas du Pape de Rome, ils ont leur propre Catholicos, leur propre église, avec leur propre liturgie. Les Arméniens catholiques parlaient français, nos voisins allaient à l’église de Choisy-le-Roi, les enfants allaient au catéchisme et au patronage. Mais avec le temps, nous sommes devenus très amis.

Diguine Takouhie m’a rendu un immense service quand j’avais environ 5 ans ; j’avais atttrapé plein de boutons sur la figure ; maman a appelé le docteur Kopf ; il m’a prescrit de l’acide borique, je me rappelle encore comme j’ai souffert, j’ai eu encore plus de bouton, même au coin de la bouche, ça me brûlait terriblement, maman avait beau prier, ça ne guérissait pas.

Finalement, diguine Takouhie est venue, elle a dit à maman de me mettre sur la figure des feuilles de chou ébouillantées, et de les laisser toute la nuit ; maman a suivi son conseil, et le lendemain matin, j’allais beaucoup mieux ; je lui en ai été toujours reconnaissante ; quand j’ai été à l’école primaire, nous l’avons invitée, et je lui ai récité un poème de Victor Hugo, qui lui a fait venir les larmes aux yeux ;

Je reparlerai plus tard de son fils Vincent .

J’ai fait connaissance avec nos voisins. Il y avait une jeune femme qui s’appelait Méline avec ses parents. ils étaient aussi d’Adabazar. Maman s’entendait très bien avec eux.

Sa mère s’appelait Diguine Araxie, son père Assadour Agha ; il vendait des cacahuètes au marché de Choisy, et à chaque fois que j’y allais avec mon grand-père, il me donnait un petit cornet de cacahuètes. Aux autres enfants de la maison aussi.

Les parents dans notre maison ne voulaient pas que leurs enfants se sentent inférieurs à cause de leur pauvreté. Ils nous parlaient de la grandeur de l’Arménie d’autrefois, des grands rois que nous avions eus, des poètes, des musiciens, des architectes etc...Nous étions une civilisation très ancienne, notre écriture avait été conçue il y avait 1400 ans, par un moine.

Et surtout nous avions des héros : entre autres, Antranik, dont nous avions appris la chanson :

« Iprèv ardziv savarnoum yes ler ou jaïr »

(Comme un aigle tu planes au-dessus des montagnes et des rochers)

Bref nous étions fiers d’être arméniens !

Tout au bout du couloir du 2ème étage habitait Baron Onnig, sa femme et leur fille Anahide, et la grand’mère. Il travaillait à Paris, dans un bureau d’une œuvre de bienfaisance arménienne.

Baron Onnig se tenait toujours très droit, tout le monde le respectait, car il était Instituteur en Turquie. Il était toujours habillé très chic.

Il a décidé d’ apprendre à lire et écrire en arménien aux enfants de la maison.. Nos parents étaient très contents. Les cours avaient lieu de jeudi matin. Nous étions très sages. Nous avons donc appris à lire et écrire ; nous n’avions pas de livre, et pour l’écriture , il nous faisait les modèles dans la marge et nous n’avions qu’à recopier. Presque tous les enfants ont ainsi appris à lire et écrire.

Maman disait de lui : il est Ramgavar ; (c’était un parti politique) ; il y avait je suppose d’autres partis, mais les survivants avaient beaucoup d’autres préoccupations, d’abord gagner leur vie ; j’ai demandé à maman : et vous qu’est-ce que vous êtes ?, elle a dit tashnagtsagan, comme presque tous dans la maison ; nous lisons « Haratch !’ (socialistes)

Plus tard, à l’époque de Noël, mon père m’a emmenée avec lui à Paris, où il tenait un stand sur le boulevard St Michel. Mon petit frère aussi nous accompagnait. Notre père vendait toutes sortes d’articles de papeterie, mercerie, des jouets. Tout à coup, il s’est mis à vanter un porte-monnaie qu’il avait dans la main . Il a montré, qu’il y avait des emplacements pour chaque pièce de monnaie, selon sa valeur, il y a des gens qui en ont acheté. Ensuite il a vanté un encrier inversable. Il a expliqué le principe, et il y a eu encore des acheteurs. Ces articles s’appelaient « Onta ». Mon père m’a expliqué que c’était bron Onnig l’inventeur. Justement Baron Onnig est venu voir comment se passait la vente. Il a été content.

Il nous a emmenés mon frère et moi dans une pâtisserie, il nous a dit de choisir un gâteau.

C’était la première fois que nous mangions des gâteaux du commerce. Ma mère et ma grand’mère faisaient elles-mêmes la pâtisserie.

Dans le couloir de gauche, il y avait Baron Chirinian, c’était un ancien avocat de Constantinople, mais à Choisy il était gardien de nuit dans une usine. Tous les après-midi, plusieurs locataires montaient bavarder avec lui. Il avait une femme, Diguine Saténig, qui avait toujours très mal à la tête et quand j’ai été en âge d’aller faire les commissions pour les voisins, elle m’envoyait à la pharmacie acheter des cachets ; sur la boîte il y avait l’image d’une tête qui recevait un coup de marteau, d’après mon souvenir ; Sa voisine, diguine Mannig, aussi avait toujours mal à la tête, j’allais acheter des cachets pour toutes les deux. Elles passaient la journée ensemble, elle ne sortaient pas. Elles avaient beaucoup de malheurs à se raconter !

Les Chirinian avaient un fils qui s’appelait Dikran. Il avait à peu près mon âge. Ses parents l’emmenaient , plus tard, au cinéma tous les samedis soirs. Le lendemain, il nous racontait le film avec tous les détails, les images, les paroles, les scènes, c’était comme si nous avions été voir le film, nous qui n’allions jamais au cinéma. Nous demandions certains films plusieurs fois tellement ils nous plaisaient, comme « Le Prince et le Pauvre ». Ce Dikran si doué est mort quelques années plus tard, d’une phtisie galopante. Ce fut encore un drame pour nous tous. Puis sa mère est morte aussi.

Un jour, beaucoup plus tard, Baron Chirinian est venu me voir, pour me demander si je n’avais pas un livre à lui prêter. J’avais « Madame Bovary » dont le premier chapitre m’avait étonnée, car Flaubert décrivait avec une telle justesse les sentiments du père de l’héroïne lorsqu’il avait perdu sa femme, comme s’il avait lui-même vécu ce drame. Je l’ai prêté, il me l’a rendu quelques mois plus tard en me disant : « Le châtiment de Madame Bovary est trop disproportionné pour la faute. » ...

Notre nouveau logement donnait sur le grand jardin de derrière, mais l’entrée se trouvait par-devant. Quand on voulait rentrer chez nous, du jardin, il fallait passer par un grand couloir que les locataires appelaient ‘le courant d’air’. Les mères voulaient toujours pouvoir regarder leur enfant par la fenêtre, il nous était interdit d’aller dans la rue, ou de rester dans ‘le courant d’air’. Si un enfant y restait, aussitôt les autres enfants devaient prévenir la mère : ‘ton enfant est dans le‘courant d’air’. Elle nous demandait de le ramener dans le jardin, ou dans leur logement. S’il ne voulait pas obéir, elle descendait le chercher.

Après le déménagement, nous avions de nouveaux voisins. Dans le couloir de droite il y avait Diguine Méliné, qui s’était mariée, avec un jeune homme nommé Parsékh , elle a eu une fille nommée Karen, à qui j’ai donné plus tard des cours de français, car Diguine Méliné voulait que sa fille soit cultivée, de même que la plupart des locataires. Même les enfants qui n’avaient pas continué leurs études, se cultivaient, mes cousines allaient à la JAF et plus tard ma cousine Louise a cherché pour moi des articles d’Achkhar’ qui pouvaient m’intéresser, pour ma revue de presse, elle m’a aidée à déchiffrer le journal de mon père, ; elle a fait surtout tous les arbres généalogiques de sa famille élargie et même de leurs parentèles.

A l’étage au-dessus de chez nous étaient venus habiter la famille de mon père qu’il avait fait venir de Constantinople. Il y avait sa mère, paralysée depuis les marches forcées des déportations jusque dans les déserts de Syrie ; le second mari de sa mère, qui avait dû se remarier car elle avait 3 enfants à charge. Le frère de mon père, Onnig, dont il parle très souvent dans son journal, et qu’il avait fait venir en France de l’orphelinat de Corfou où il se trouvait, et sa sœur Siralouys dont il parle aussi dans son journal. Son frère Onnig avait la jambe plâtrée, et ne pouvait pas sortir. Sa sœur Siralouys, qui avait été recueillie par des Religieuses catholiques, avait été rendue à sa mère. En attendant de trouver une place d’apprentie, elle vivait aussi là-haut. Ma grand’mère Vartanouche avait eu une petite fille à Constantinople, en 1923, elle s’appelait Sirarpi. Son père Boghos l’adorait. Ce n’était pas un grand bourgeois comme mon grand-père Missak, qui avait été forcé d’entrer dans l’armée turque, alors qu’il avait payé 44 LT or pour être dispensé, comme c’était l’usage en Turquie. Dans l’armée turque pendant la guerre, il faisait des travaux de construction de routes, il était venu une fois en permission retrouver sa famille déportée, puis il était reparti honnêtement dans son régiment, après cela sa famille n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Des réfugiés leur ont dit qu’il était mort à l’hôpital de Zahlé. Mon père avait beaucoup pleuré son père. Nous appelions le beau-père de mon père « Boghos Medzhaïrig », bien qu’il ne fût pas notre vrai grand-père. Il était natif de Van , d’après sa façon de parler. Il disait par exemple : yég esdégh, pour dire « hos égour » (viens ici) Il ne donnait jamais de détails ni sur son enfance, ou une éventuelle famille. Je ne sais pas comment il avait atterri à Constantinople, et rencontré ma grand’mère Vartanouche. Il était le dévouement même. Mon père l’avait fait entrer chez Panhart, et après sa journée de travail, il rentrait s’occuper de ma grand’mère Vartanouche, il faisait tout le travail de la maison, ménage, cuisine, et s’occupait de sa fille Sirarpi. Mon oncle Onnig avait construit pour sa mère un fauteuil percé, elle restait toute la journée assise à regarder les enfants jouer dans la cour, et à lire la Bible, posée devant elle sur la table. Soir et matin, il fallait la lever et la coucher. Boghos MedzHaïrig, frappait avec un bâton par terre pour que maman monte l’aider à lever ou coucher ma grand’mère. Maman a fait ce travail tous les jours.

Mon père, quand il était arrivé à Paris en 1923 avait d’abord travaillé aux usines Renault à Billancourt, comme manœuvre ; mais après ma naissance, il avait décidé de faire les marchés, je le revois encore partir le matin avec ses deux grosses valises pleines de marchandises sur les épaules, et rentrer le soir fatigué, raconter à maman comment s’était passée la journée.

Il avait aussi fait de très nombreuses démarches pour faire venir sa famille en France.

En 1932, en plus de faire les marchés, il avait appris la photographie. Il avait acheté un appareil, et l’été, au lieu de vendre ses marchandises, il allait dans les foires et proposait aux gens de les photographier. Un jour, il m’a emmenée avec lui. Il avait installé son appareil sur un trépied. Les photos coutaient : « Les 3 pour 1 franc », il avait beaucoup de clients, des groupes de fanfare, ou de conscrits, des mères avec leur enfants, des amoureux, des vieux, des soldats. Il se mettait la tête sous le voile noir, il prenait la photo, puis il disait : ‘allez faire un tour, et revenez dans une heure’. Les photos étaient bizarres, les noirs étaient blancs et les blancs étaient noirs. Mon père m’a expliqué que c’étaient des négatifs. Il les mettait dans une cuvette avec un produit, les ressortait au bout d’un certain temps, les mettait à sécher, et les photos étaient prêtes. Les clients étaient toujours très contents. Mon père faisait une photo de plus pour lui, au dos de laquelle il inscrivait l’endroit où il les avait prises.

Quand j’ai été dans la classe du certificat d’études, mon père en plus de son travail, écrivait ses souvenirs d’exilé, à cette époque-là les Arméniens disaient : ‘aksor eghank’ (ma mère traduisait : ‘nous avons été exilés’ de 1915 à 1918. Pendant toutes ces années, nos voisins et tous leurs amis, racontaient leurs souvenirs de cette période horrible de leur vie, où ils avaient été chassés de chez eux par ordre du gouvernement turc, et tués ou forcés de marcher jusque dans les déserts de Syrie...J’écoutais tout. Ils avaient vécu sous des tentes, ils avaient été malades, ils n’avaient rien à manger, etc... les gardiens les volaient, des bandits venaient enlever les jeunes filles, on les changeait souvent de camp, on les faisait marcher des kilomètres à coups de fouet, les récalcitrants étaient tués à coups de hache ; je ne comprenais pas tout, car certaines choses, ils les racontaient en turc.

J’avais demandé à maman : « pourquoi les Turcs ont chassé les Arméniens aussi cruellement ? elle m’avait répondu : « ils sont musulmans, et nous sommes chrétiens » Mais mon père a ajouté : « ce sont les Allemands ! ils étaient nombreux à la tête de l’armée turque ; ça arrangeait l’Allemagne de vider la Turquie des Arméniens » ça ne m’a pas étonnée, car à cette époque l’Allemagne était considérée comme une ennemie ; j’avais une camarade de classe, qui s’était assise à côté de moi, quand je lui ai dit que mes parents étaient des réfugiés arméniens, elle m’a dit qu’elle et sa famille étaient des réfugiés du nord de la France, ils avaient tout perdu quand les Allemands étaient arrivés chez eux. Elle m’a appris une chanson de leur province : « dors,mon p’tit quiquin, mon gros poulain te m’fra du chagrin si tu n’dors pas chqu’à d’main...

C’est dans « Haratch » que mon père avait lu cette remarque au sujet des Allemands ; Mon père connaissait bien Chavarche Missakian qui avait fondé le journal Haratch. Celui-ci lui avait demandé d’écrire ses souvenirs de cette période. Mon oncle Onnig était déjà abonné à Haratch, tous les soirs, avant leur départ pour Paris, ma tante Siralouys descendait nous lire les nouvelles et surtout le feuilleton du jour. Nos voisins venaient aussi écouter la lecture. Un beau jour, mon père eu la joie de voir ses souvenirs publiés dans Haratch. Ma tante Siralouys nous les a tous lus. Mon oncle Onnig les découpait et les gardait précieusement.

Mon oncle Onnig et ma tante Siralouys ne sont pas restés là-haut. Dès qu’Onnig a pu travailler, mon père lui a trouvé une place d’apprenti chez un tapissier. Plus tard Onnig est devenu tapissier décorateur, il avait même une boutique près de la Tour Effel, il s’est marié et a fait construire une belle maison. Il a eu deux filles, Sonia et Eliane, et ils venaient souvent nous rendre visite.

Siralouys a été placée comme apprentie chez ma marraine qui était couturière. Mon parrain et ma marraine n’avaient pas d’enfants, ils avaient aussi une autre jeune fille qui habitait chez eux et qui aidait ma marraine aux travaux de couture.

Ils venaient régulièrement nous voir. Ma marraine avait sa mère qui ne parlait que le turc.

Je ne sais pas de quelle région elles étaient, mais sans doute dans un village de Turquie où il était interdit de parler arménien. J’ai été très étonnée d’apprendre cette histoire.

Siralouys jouait de la mandoline : elle nous a appris : « loussin tchi gar, mout kiché ér, mi khoump g’értar arak arak ... »

(il n’y avait pas de lune ; c’était la nuit noire, une troupe marchait, vite, vite) (il s’agit des révolutionnaires) ;

Il ne restait donc plus dans le logement au-dessus de chez nous que Sirarpi et ses parents.

Nous montions très fréquemment chez eux, maman nous envoyait leur porter des plats qu’elle avait cuisinés. J’avais été étonnée au début, quand je suis montée à midi, de voir qu’ils mangeaient tous les trois dans un grand plat creux empli de yaourt, ils se servaient avec une cuillère à soupe, à même le plat qui était au milieu de la table. Par la suite, je me rappelle qu’il faisait souvent des frites, et que Sirarpi les mangeait au fur et à mesure de leur cuisson.

Ma grand’mère Vartanouche recevait très fréquemment la visite d’Arméniens qui avaient entendu parler d’une compatriote paralysée. C’étaient des gens qui voulaient lui apporter un réconfort moral. Il y avait des protestants, l’Armée du Salut, qui jouaient de la trompette, et souvent aussi une bonne sœur (catholique) une Adventiste qui faisait du prosélytisme, et des braves gens, qui chantaient des cantiques. maman montait toujours dans ces occasions, nous aussi, ainsi que d’autres enfants de la maison, dès qu’ils entendaient la musique. Il y avait aussi quelqu’un qui jouait du violon. Après le concert et les échanges de souvenirs, les protestants me remettaient des petites brochures racontant les œuvres de leurs missionnaires en Afrique qui apportaient de la nourriture, des vêtements, et à la fin du récit, il y avait des fidèles qui se convertissaient et étaient très heureux ; avec eux j’ai appris des cantiques protestants :

« hissoussi yég, hissoussi yég, hissoussi yég aysor, aysor, hissousssi yég, hissoussi yég, hissoussi yég aysor »

L’adventiste aussi avait de telles histoires à raconter, mais sa principale idée était qu’il ne fallait pas travailler le samedi, car la bible l’avait interdit ; en arménien, cette religion s’appelle ‘ shapatabah’ ce qui signifie qu’on garde le samedi ; quand cette personne arrivait, mon frère quand il était petit l’annonçait à voix haute : CHATAPATA ! tout le monde riait

A part ça, ma grand’mère Vartanouche nous racontait des histoires de Nasreddin hodja, qui ne faisaient rire qu’elle ;

Un jour mon oncle Onnig a décidé de faire venir un hypnotiseur pour sa mère. Mon père l’avait déjà conduite à La « Pitié » où elle avait été examinée, et les médecins avaient dit qu’elle était incurable.

J’étais présente quand il est venu. Il lui a dit de répéter : « je veux guérir, je veux absolument marcher, je vais marcher (en arménien), après plusieurs répétitions, on l’a levée de son fauteuil, mais elle ne tenait pas debout, elle est tombée. On l’a remise dans le fauteuil.

Ma tante Sirarpi avait beaucoup de succès à l’école, elle était belle, très brune, avec de très beaux cheveux, et surtout elle chantait très bien. Dès que la récréation était sonnée, elle était entourée d’un groupe de camarades qui voulaient qu’elle chante une chanson de Tino Rossi. Elle chantait et était très applaudie.

Dans le couloir de gauche, il y avait tout au fond les parents de maman, qui étaient venus de Marseille. Nous étions très contents, mon grand-père Khorène était très gentil. Après son travail dans une fabrique de ballons d’où il rentrait avec une odeur de gaz, il mangeait, puis il jouait avec nous, même à cache-cache.

Mon oncle Archam s’est marié avec une demoiselle qui s’appelait Nevart. Il y avait paraît-il 4 quartiers à Adabazar , ils habitaient dans le même quartier (Sourp Garabed), mais le père de Nevart était secrétaire de l’église de Sourp Hrichdagabéd, et en plus il était bedeau, ce qui avait fait grand plaisir à ma grand’mère Aroussiag, qui était très dévote. Elle nous emmenait tous les dimanches matin à l’église arménienne rue Jean Goujon.

L’église était toujours pleine, il y avait surtout beaucoup de grand’mères avec leurs petits-enfants ; il y avait une cour derrière l’église où les enfants pouvaient aller jouer, car la cérémonie durait très longtemps ; les grand’mères étaient contentes de se rencontrer, elles se racontaient leur passé, leur exil, leur vie présente, cela faisait beaucoup de bruit, et très souvent le prêtre était obligé de les rappeler à l’ordre, leur faisant remarquer que la liturgie arménienne devait être écoutée dans le silence. Elles se taisaient un peu, puis recommençaient à bavarder...

Quand ma grand’mère partait pour l’église, mon oncle Archam lui disait à chaque fois :

« n’oublie pas de demander à Dieu qu’il me fasse gagner à la Loterie Nationale, elle le grondait : « tétéléch, on ne demande pas des choses comme ça à Dieu ! » Il baissait la tête et faisait semblant d’avoir honte, mais il nous faisait des clins d’œil .

Archam s’était très vite intégré à la vie en France, non seulement il parlait français, mais il lisait les livres de Michel Zévacco, dès qu’il en avait fini un, il me le passait ; ces livres me passionnaient ;

il avait appris toutes les chansons en vogue à l’époque. Au début il avait suivi des cours de coiffure, il nous coupait les cheveux pour s’entraîner.

Mademoiselle Nevart était venue en visite avec ses parents, je me rappelle bien de sa mère Anna, et de son père Hovannès dont les parents étaient morts en 1915. Ils avaient en Turquie deux boutiques de cordonnerie qui avaient brûlé.

Ils avaient quatre filles, je ne sais pas comment mon oncle Archam les avaient rencontrées, à l’église peut-être, en tout cas son choix s’était porté sur Nevart, qui était moderne, elle était habillée et coiffée à la dernière mode, et surtout elle chantait très bien, comme lui.

Il jouait de la flûte, et elle de la mandoline, dont elle avait appris à jouer à Marseille ;

Je ne me souviens pas de leurs fiançailles, mais je me rappelle leur mariage, où j’ai dansé avec mon petit frère. J’avais 4 ans ;

A cette occasion, Archam a chanté des chansons amusantes : « pantalonis godjague, godjguélnikén prtétsav, kenats medav még dzague, pantalonis godjague... »

(le bouton de mon pantalon, en le boutonnant a craqué, il est parti dans un trou..)

et une autre :

« Ardémes pejichguin kenats

essav serdi tsav ounim

pejichgue badaskhanéts,

seraharoutian tsav é »

(mon Ardém est allé chez le médecin, il a dit j’ai mal à mon cœur, le médecin a répondu : c’est le mal d’amour )

hay zigue zigue hoppalla , hay zigue zigue hoppalla !

et une parodie d’une danse :

« héy tamzara tamzara, vardikit patchan g’éréva » (on voit le fond de ta culotte)

Mon oncle Archam et ma tante Nevart ont eu deux filles, Louise et Hasmig, qui étaient comme des sœurs pour nous, nous étions tout le temps ensemble.

Mon oncle adorait les enfants. Un jour il les avait emmenés à la pêche au bord de la Seine, et je ne sais pas comment il a fait son compte il était tombé dans l’eau, il était trempé, mais il avait ramené un poisson dans la cuisine, j’étais là, il l’a mis dans une cuvette, le poisson n’était pas mort, après quelques ronds dans l’eau, il a sauté par-dessus bord, au grand effroi des enfants qui se sont reculés en criant , mon oncle l’a remis dans la cuvette, les enfants étaient enchantés.

Il s’amusait toujours avec nous. A la mi-carême, il mettait un rondelle de friandise au sésame au bout d’une ficelle accrochée à une poulie. Ce jeu s’appelait « papatch-helva », il s’agissait de sauter pour attraper la friandise que nous devions attraper avec la bouche car nous avions les mains dans le dos, tandis qu’il tirait la ficelle ; finalement il nous laissait l’attraper, nous aimions bien ce jeu, qui n’arrivait qu’une fois par an. Des petits voisins venaient aussi.

A Noël, nous n’avions pas de cadeau, mais ma tante Nevart faisait une table somptueuse, avec 7 sortes de plats et 7 sortes de dessert. Ce Noël arménien, c’était une soirée magnifique.

Ma tante Nevart et mon oncle Archam chantaient ensemble. ils chantaient presque toujours les mêmes chansons :

Siroun manouchag, intchou yes tarmer,

Kou dzaghignéret intchou yés paguér ?

Jolie violette pourquoi t’es-tu fanée,

Tes fleurs, pourquoi les as-tu fermées ?

Et aussi une autre :

Hovive saroum dekhréts, siro yérke nevakets...

Le berger s’est attristé dans la montagne, il a joué la chanson d’amour ;

Ma tante Nevart chantait les paroles, et l’oncle archam chantait l’accompagnement :

« hingala, hingala, hingala, hingala..

Il chantait aussi une autre chanson, c’était l’histoire d’un petit garçon qui voyant une rose, la cueillait et se piquait ; il ne la chantait pas comme une chanson enfantine, mais comme un air d’opéra.

ma cousine Hasmig avait hérité de ce goût pour le chant ; quand elle était à la maternelle, dès qu’elle avait appris une chanson , elle s’empressait de l’apprendre aux autres ; je me rappelle encore ses chansons :

« madame la couturière,

préparez-vous à me faire

blanche robe blancs souliers

car je vais me marier »

et cette autre :

« Jeannot, ce matin, court gaiement au jardin,

tout parfumé plein de fraîcheur brillant de mille fleurs :

au chant du pinson, mariant sa chanson,

Jeannot ce matin est un très gentil bambin »

Nous aussi, dès que nous apprenions une chanson, nous l’apprenions aux autres ;

mon père voulait absolument que nous parlions arménien à la maison, et français dehors ;

même conseil pour les chansons ; ainsi nos mères apprenaient nos chansons d’école ;

Hasmig avait une particularité, elle ne supportait pas d’avoir les mains collantes, sa mère mettait toujours à côté d’elle une petite serviette mouillée, qu’on appelle en arménien : tchintchots ; si elle n’avait pas sa serviette, et avait les doigts collants ou gras elle criait : « tchintchots ! tchintchots ! la tante Nevart s’empressait de lui apporter sa serviette ;

Maman s’intéressait à l’histoire de France, au fur et à mesure de mes leçons, elle apprenait aussi ; c’était la coutume chez les arméniens de partager son savoir ; et aussi de bien retenir les leçons, car au cas où nous perdrions tous nos livres, il fallait que le savoir soit emmagasiné dans la tête !

Mon père nous parlait souvent de Hrant Samuel, qui tenait une librairie orientale à Paris. Il discutait avec lui de l’avenir de la communauté arménienne de France ; tous deux craignaient que les nouvelles générations perdent leur identité arménienne .

Mon père est mort d’un ictère en août 1938, il était resté 8 jours couché, le médecin venait le voir, mais sans doute savait-il la gravité de la maladie. Pour toute la maison, et ses amis et connaissances, ce fut un grand deuil. Pour nous, la vie n’a plus jamais été la même.

En effet, avec le temps, l’influence du français a prédominé, aux dépens de l’arménien ; au bout de quelques années, nous discutions en français, il y avait même des mots arméniens que nous avions oubliés, et nos phrases en français étaient émaillées de mots arméniens ;

La porte à droite la nôtre, c’était le logement de Baron Puzant. Un jour, mon frère avait demandé à ce voisin : « Anouned intché ? » (comment tu t’appelles) et Baron Puzant lui avait dit : « kou anouned intch é »(et toi comment tu t’appelles ? » Mon frère avait répondu : « yés Missaguig’n ém »(moi je suis le petit Missak). Alors Baron Puzant lui avait répondu : « anang é né, yes al Puzantig’n ém (puisque c’est comme ça, moi je suis le petit Puzant). Puis il a raconté ça dans toute la maison, tout le monde riait.

Ces voins avaient un fils Badrig et une fille Sylva, avec laquelle j’étais amie. Ils ne venaient pas jouer dans la cour avec nous. Ils ne sont pas restés longtemps. Dès qu’un des locataires avait trouvé un emploi à Paris, il préférait déménager.

A leur place , sont venus Baron Chavarche et Diguine Arménouhie. Ma mère était enchantée car Diguine Arménouhie était d’Adabazar, elles avaient beaucoup de connaissances communes, et s’entendaient parfaitement. Son mari était de Bardizag, il avait fait ses études au séminaire d’Armach, qui n’est pas très loin d’Adabazar, et que mes parents considéraient comme un lieu d’études supérieures.

Effectivement, Baron Chavarch avait appris l’allemand, il nous a appris des chansons en allemand : ‘Nachtigall, Nachtigall...’

Diguine Arménouhie aussi nous avait appris une chanson : « goujn ara, yéla sare.. » (j’ai pris ma cruche et j’ai été à la montagne)

Ils avaient un fils Sirag, et plus tard Noubar, qui venait souvent chez nous quand il était petit. Cet enfant était très gentil, jamais un caprice, jamais une colère, Diguine Arménouhie l’amenait chez nous quand elle avait ses courses à faire, maman mettait devant lui sa collection de boutons, il jouait tranquillement à classer les boutons ;

Mon frère et Sirag, avaient à peu près le même âge, ils jouaient ensemble, et s’entendaient très bien. Ils se prenaient par l’épaule et faisaient le tour de la cour en chantant :

« Oli, oli, poum papa, poum papa. » C’était une chanson qu’ils avaient inventée et dont ils étaient fiers... Une autre fois, Missak avait collectionné des vieux tickets d’autobus, et il a demandé à Sirag ‘Tu veux venir avec moi à Paris’ ? Sirag était d’accord, ils sont allés jusqu’à la station d’autobus, le conducteur a vu leurs tickets et leur âge, je ne sais pas comment il a réussi à joindre nos parents. Ma mère est allée les chercher, ils étaient très déçus. Ces petites histoires faisaient le tour de la maison.

Diguine Abahouni , au fond du couloir à droite, était l’épouse d’un écrivain. Je l’ai connu, mais pas longtemps car il était âgé. Sa femme était beaucoup plus jeune. Ils étaient très discrets, de même que leur fils aîné qui s’appelait Vahan et qui descendait rarement jouer dans la cour. Leur sœur Anahide, j’allais la voir chez elle de temps en temps.

Mais mon préféré était leur frère Chahan, qui était notre entraîneur pour les jeux. Grâce à lui nous faisions des parties de gendarmes et voleurs, balle au prisonnier, balle au camp, les 7 pierres : séparé en deux camps, nous devions chacun notre tour faire tomber les7 pierres posées l’une sur l’autre, nous nous dispersions alors, et ceux qui se faisaient prendre, étaient nos prisonniers...

Nous nous amusions très bien, nous n’avions même pas envie de rentrer à la maison, il fallait que nos mères insistent.

Quand j’ai eu 12 ans, ma mère m’a dit : maintenant, tu ne dois plus jouer avec les garçons. J’ai été très triste, j’ai pleuré, mais c’était comme ça. Je descendais quand même dans la cour, c’était pour raconter des histoires aux petits qui se rassemblaient devant moi, et qui souvent me redemandaient une histoire qui leur avait plu.

Au premier étage où nous étions dorénavant ( et où maman est restée jusqu’à la fin de sa vie, à 82 ans) habitait à droite Baron (Monsieur) Ardachès Bibérian. Je ne sais pas quel métier il faisait à l’époque, mais il était aussi d’Adabazar et avait décidé d’écrire toute l’histoire de leur ville depuis les temps les plus reculés. Il voulait aussi retrouver tous leurs concitoyens rescapés de l’extermination des Arméniens par les Turcs de 1915 à 1918.

Maman aussi cherchait toutes ses amies dans le monde entier où les Arméniens survivants s’étaient dispersés. Elle écrivait aux églises arméniennes des principales villes d’Europe et d’Amérique, et demandait s’ils avaient des paroissiens originaires d’Adabazar. Elle a ainsi retrouvé une amie en Bulgarie, avec qui elle a toujours correspondu par la suite. Elle a aussi écrit à Los Angelès en Californie, où elle a trouvé un jeune homme qui était avec sa famille leur voisin dans le camp où ils étaient déportés à Bolovadine. C’était un village de Tatars.

Ce jeune homme avait épousé, quelle coïncidence, une cousine de mon père, qui avait été réfugiée à Marseille avec sa nombreuse famille, et qui avait été en Amérique avec lui.

Elle s’appelait Archalouys. Après la seconde guerre mondiale, elle est venue nous voir, avec ses deux grands enfants, le fils s’appelait Johnny, et la fille Alice . Quand leur père m’a vue , il a dit : « tu ressembles exactement à ta mère quand elle avait ton âge ». Alice voulait devenir écrivain.

Baron Ardachès avait un garçon, le ‘petit Ara’, qui ne m’a pas laissé de souvenir particulier, mais sa petite sœur Sona nous a bien fait rire une fois ; je descends dans le jardin, et je vois un petit rassemblement tout au fond, j’y vais, et je vois la petite Sona, qui devait avoir 2 ans, elle avait baissé sa culotte et se penchait en avant, montrant ses fesses ; sa mère est arrivée en courant : « Sona, intch guenés gor ? » (qu’est-ce que tu fais ?) et Sona a répondu : « cinéma gueném » (je fais du cinéma) ;

Ma grand’mère au jardin racontait des histoires aux enfants. Nous nous asseyions sur l’herbe devant elle, et nous prenions plaisir à écouter ses histoires. C’étaient souvent des histoires d’enfants dont la mère était morte et le père remarié avec une femme qui n’aimait pas les enfants de l’autre. Ma grand’mère pleurait en racontant ces histoires., nous pleurions aussi, et les garçons disaient : ‘oh elles sont bêtes, elles pleurent pour des histoires inventées !’

Il y avait encore un logement sur notre palier, à droite de l’escalier. Les locataires s’appelaient Baron Bedros et Diguine Verjine. C’étaient les intellectuels de la maison, car ils étaient pharmaciens en Turquie.

Le père avait un taxi, mais il n’avait presque pas de clients. Ils avaient un grand garçon, Hratch, qui faisait de la boxe. Il avait eu du succès, mais un jour je l’ai vu au marché de Choisy, il vendait du fromage. J’ai trouvé ça dommage, car en plus de la boxe, il avait fait des études dans une école privée arménienne. (Peut-être à Sèvres ?) Un jour que nous n’étions pas assez nombreux pour jouer, on m’a envoyé le chercher ;

J’ai demandé à sa mère « est-ce que Hratch peut venir jouer avec nous ? » elle a dit : ‘non, non, il travaille !’ j’étais curieuse de savoir quel travail il pouvait bien faire, je suis rentrée et j’ai vu qu’il découpait des petits rectangles de papier journal pour les cabinets ;

Il avait une petite sœur qui m’aimait beaucoup.

Presque tous les matins, Hratch venait frapper à notre porte, et demander si je pouvais aller faire manger sa petite sœur, car elle ne voulait pas manger avec sa mère. La première fois que j’y suis allée, j’ai été horrifiée, son petit déjeûner c’était une soupe qui sentait très fort l’ail, je ne savais pas ce qu’il y avait dedans, c’était gélatineux, j’ai demandé à sa mère ce que c’était, elle m’a dit c’est du « patcha »,’ c’est très fortifiant, car notre petite Herminé est très faible’

(J’ai appris plus tard que c’était peut-être une soupe de pieds de mouton).

Je lui ai donné à manger, elle n’a pas fait d’histoire, heureusement. Mais ça avait duré longtemps et j’allais être en retard à l’école, ainsi que la plupart des enfants de la maison que je devais conduire à l’école avec moi... Alors Baron Bedros nous faisait monter dans son taxi, et nous étions tout heureuses d’aller en taxi à l’école. Cette aventure se reproduisait assez souvent, car Herminé ne voulait que moi pour la faire manger.

Un jour, Herminé avait eu un cours à l’école sur les races humaines, et les Arméniens étaient classés dans les races sémitiques. Diguine Verjine m’a appelée chez elle, et m’a montré une encyclopédie qu’elle avait, elle m’a demandé d’aller dans la classe de sa fille et de dire à la maîtresse que les Arméniens n’étaient pas de race sémitique, mais indo-européens.

Elle voulait que je montre son grand livre à la maîtresse. Mais j’ai dit que ce n’était pas possible, on ne pouvait pas aller dans une autre classe que la nôtre.

A gauche de l’escalier habitait une très vielle dame qui s’appelait Oriort (mademoiselle) Minassian, c’était une personne très âgée, aux cheveux blancs. Elle était de Constantinople. Elle avait un piano, elle avait été professeur de piano. Elle était venue en France avant la guerre de 14, avec un pasteur dont elle gardait les filles. Maintenant, elle était seule. Elle venait chez nous tous les jours, bavarder avec maman. Elle nous envoyait faire ses commissions, et à notre retour, elle nous donnait une cuillerée de confiture de lait qu’elle faisait elle-même, c’était très bon.

Tous les locataires étaient fiers d’avoir dans la maison une professeur de piano ; elle avait au mur de très jolies photos d’elle à la Belle Epoque .

Mon père allait tous les samedis vendre à Orléans, marché ou foire, il vendait bien ; c’est là qu’il avait rencontré Stépan, qui se sentait très seul et avait été très heureux de rencontrer enfin un compatriote .

Il était de Guiliguia, il avait perdu là-bas au cours du drame de Cilicie, ses parents et autres parentèle, il ne lui restait plus qu’un frère ; vers 1922-23, la France avait envoyé des bateaux chercher des rescapés pour travailler dans les campagnes qui manquaient cruellement de main d’œuvre ; il avait été placé chez des paysans dans le Loiret ; son frère, chez d’autres paysans ; il souffrait surtout d’être isolé en tant qu’Arménien . Il trouvait que mon père avait de la chance d’habiter dans un immeuble d’Arméniens ; Stépan avait appris à jouer de l’accordéon ; mon père eut l’idée de le ramener un dimanche à Choisy pour lui remonter le moral, et de lui faire faire la connaissance de nos voisins ; quand ils sont arrivés et que mes parents l’ont appelé ‘Stépan’ nous trois, enfants, avons chanté aussitôt une comptine que nous avions apprise :

« stépan, pan,pan,

dolabin tchantan,

mougue guérav salatan » !

(ça n’a aucun sens : le sac de l’armoire, la souris a mangé la salade !)

tout le monde a éclaté de rire ; nous n’avions jamais eu l’occasion de la chanter ;

après manger, maman a dit : Hrant, tu devrais commencer par emmener Stepan chez Mademoiselle Minassian, elle sera très heureuse d’avoir la visite d’un musicien ; Stépan a rougi, ils sont partis dans le logement à côté du nôtre ;

quand ils sont revenus, Stépan a raconté sa surprise en voyant que Mademoiselle Minassian était presque centenaire, mon père n’avait pas pensé à le lui préciser, et Stépan s’était imaginé qu’il allait lui présenter une jeune fille ; ils ont bien ri ;

Mademoiselle Minassian lui avait joué la chanson Guiliguia, qu’il adorait, il avait chanté ; il était heureux .

Par la suite, mon père a présenté sa sœur Siralouys à Stépan, tous deux étaient très gentils, ils se sont bien accordés ; les fiançailles ont eu lieu à Choisy, mon oncle Onnig avait loué une salle avenue de Versailles, tout près de chez nous ; ma marraine nous a cousu des robes en velours vert, tous les voisins ont été invités ; quatre d’entre eux ont transporté ma grand’mère Vartanouche dans son fauteuil jusque la salle ; c’était la première fois qu’elle sortait ;

Tous les locataires ont dansé et chanté ; Boghos Medzhairig avait rapporté de Turquie un gramophone, avec 2 disques : l’un était de Joséphine Baker : ‘j’ai deux amours, mon pays et Paris’, l’autre était une marche militaire victorieuse, dont je me rappelle bien le titre car il le mettait très souvent : « yachasun chanle vatan ! » tous les enfants voulaient tourner la manivelle . Ensuite Vincent Karayan a chanté une chanson : « colombe, colombe, petit oiseau d’amour, colombe,colombe, je t’aimerai toujours ! il a été très applaudi ;

Puis on m’a fait monter sur une table pour réciter un poème ; j’ai récité un poème appris en classe (CM2) cette année-là :

« Le vent toubillonnant qui rabat les volets Là-bas tord la forêt comme une chevelure, Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure... » (Albert Samain)

Mon institutrice était du Midi, elle roulait les r, et je l’ai imitée...

J’ai aussi été applaudie.

D’autres ont chanté ; enfin Stépan et son frère ont joué de l’accordéon ; ils faisaient les bals le samedi soir, ils connaissaient beaucoup d’airs ;

Nos voisins de droite s’appelaient Baron Ardachès et Diguine Mariam ; ils ont eu six enfants, tous très beaux ; au début, le père ne voulait pas envoyer ses enfants à l’école parce qu’ils apprenaient des gros mots, mais il a fini par s’y résigner ;

Quand mon frère est allé à la maternelle pour la première fois, mes parents lui ont demandé : « intchbés ér tebrotse ? »( c’était comment l’école, ?) il avait répondu : vay khaydarag, hay me tchi ga ; (c’est un mot que mon père employait assez souvent ) « ah quelle honte, il n’y a pas un seul arménien ! »)

Leurs enfants ont eu plus de chance, il y avait à l’école maternelle, plusieurs arméniens de la maison ; ils ont vite appris le français, et le parlaient même à la maison ; leur père ne disait plus rien, il avait d’autres soucis . Quand j’allais chercher ma petite sœur qui jouait avec eux, je voyais Baron Ardachès qui dessinait dans un cahier de dessin ; c’étaient de très beaux dessins à la plume, qui représentaient presque tous des monuments arméniens de Turquie, surtout des églises ; je suppose aujourd’hui qu’il les vendait ; parfois aussi il faisait des gâteaux arméniens, et les vendait de porte en porte .

C’était un homme très pieux ; il connaissait tous les chants de l’église arménienne.

Tous les ans au mois d’août, il y avait la fête foraine à Choisy, il faisait très attention à ce que regardaient ses enfants, car à la fête, il y avait des stands de chansons de toutes sortes, des chanteurs qui imitaient Maurice Chevalier, Mistinguet, Fernandel... j’avais appris toutes leurs chansons ; j’aimais surtout celle de Fernandel : « quand on vit au pays des Indes il faut savoir parler hindou... »

« les hindous n’ont pas de pipelettes,

pas d’facteurs, pas de calendriers,

ils se servent de serpents à sonnettes ;

et c’est eux qui montent le courrier ;

par brahma, par brahma,

ah quelles droles de coutumes !

par brahma, par brahma,

c’est comme ça à Calcutta ! »

Une année, il y a eu un grand spectacle ; qui annonçait des danseuses, il fallait que Baron Ardachès aille voir ça, pour la sauvegarde de ses enfants, naturellement tous les locataires l’ont su, ils lui ont demandé : alors, c’était comment ?

Il a répondu : ah ! ne m’en parlez pas, c’est « karchanki gordzanoum » (l’abomination de la désolation , ‘expression biblique’) ; mais voilà que le lendemain, des voisins l’ont vu y retourner, alors là il a été l’objet de toutes les moqueries ; « si c’était l’abomination de la désolation, pouquoi tu y es retourné une deuxième fois ? » Et plus tard : « alors, Baron Ardachès, tu ne vas pas voir ‘l’abomination de la désolation, aujourd’hui ? » (il s’agit d’une citation de l’évangile selon st mathieu « quand vous verrez l’abomination de la désolation , que ceux qui seront en judée s’enfuient dans les montagnes » )

- - - - - - Au rez- de- chaussée, à gauche de l’entrée, il y avait la famille de Baron Aram qui était typographe chez Haratch. Les locataires le considéraient presque comme un journaliste. Il avait deux filles Alice et Etil qui étaient jumelles, mais elles ne se ressemblaient pas du tout. Etil nous faisait rire car elle disait : moi je n’épouserai qu’un Bolsétsi ! (habitant de Constantinople, la capitale à l’époque) .

Alice avait un don pour le dessin. Un jour que j’avais la carte de l’Indochine à dessiner, j’avais passé l’après-midi et je n’arrivais pas à faire un beau dessin, le soir allait tomber, j’étais très inquiète, maman m’a dit : « va voir Alice, elle va te faire ton dessin ». Je suis descendue et je lui ai montré la carte que je devais dessiner. J’ai été stupéfiée, en dix minutes, elle m’a fait la carte, avec les fleuves, les emplacements des grandes villes, je n’avais plus qu’à compléter. Naturellement je l’ai vivement remerciée. Elle était heureuse de m’avoir rendu service , moi qui étais dans une classe au-dessus. Sa mère s’appelait Diguine Yéranouhi. Elle marchait avec difficulté. Elle avait un fils Roger, qui faisait partie de notre équipe de jeux . Plus tard elle a eu une fille :Valentine.

Il y avait aussi un autre garçon dans la maison, Noubar, qui vivait seul avec sa mère. Il disait toujours que son père était en Amérique, mais il n’a jamais reçu de nouvelles.

Sa mère lui avait dit que s’il ne l’écoutait pas, le « baboula » allait venir l’emporter ; il y croyait, et tous les soirs avant de se coucher il regardait au-dessous de son lit pour être sûr qu’il n’y avait pas de « baboula » ; maman disait : « moi je ne raconte pas de mensonges à mes enfants » ; notre père non plus.

Tous les parents de la maison n’avaient qu’un désir : que leurs enfants travaillent très bien à l’école ; au cours préparatoire, j’ai très vite appris à lire, mais l’année suivante, nous avions eu un exercice que je n’avais pas su faire : il fallait calculer le périmètre d’un champ ; je ne savais pas ce qu’était un périmètre, la maîtresse s’est mise en colère, je suis rentrée à la maison en pleurant ; maman m’a dit : « ton père t’expliquera » en effet, Haîrig m’ a bien expliqué, c’était très facile.

Au rez-de-chaussée, il y avait une personne de Constantinople. Elle s’appelait Diguine Dirouhi. Elle était divorcée, elle appelait son ex-mari « le sauvage ». Elle avait un grand fils qui habitait à Paris et qu’elle allait voir une fois par semaine. Il travaillait je crois dans une société d’assurances, elle lui portait des spécialités qu’elle faisait elle-même, il s’appelait Haïk, quand elle parlait de lui , elle disait « mon Haïgoulig », ça nous faisait rire. Elle était très gourmande, elle ne pensait qu’à la nourriture et les recettes. Elle montait nous voir tous les jours, elle racontait à maman ce qu’elle avait fait à manger, parfois elle disait : ‘j’avais encore faim, alors je me suis fait une crêpe’ ; elle se vantait de connaître 34 façons de préparer les aubergines.

Elle n‘était pas généreuse, mais nous l’aimions bien car elle était d’un mileu supérieur au nôtre. Ses parents étaient très riches, elle avait appris à jouer du piano, elle nous chantait des morceaux de musique que nous n’aurions jamais connus sans elle : « Oh Santa Lucia... » par exemple, avec tous les couplets. Nous avons tout appris, « Le quadrille des lanciers » et autres danses. Elle savait jouer du piano mais elle n’en avait pas. Elle montait chez mademoiselle Minassian et passait l’après-midi avec elle.

Juste à droite de la porte d’entrée, il y avait la concierge et sa famille, qui étaient français. Je ne sais plus comment elle s’appelait, elle avait deux enfants, mais ils ne jouaient pas avec nous. Son mari s’occupait du jardin. Ils avaient chez eux une vieille dame, qui devait être la mère de l’un des deux époux ; cette vieille dame nous faisait très peur, elle était assise toute la journée au pied de l’escalier, et nous menaçait de sa canne si nous montions ou descendions plus d’une fois. Nous avions trouvé une parade : nous attendions d’être plusieurs pour descendre, et quand nous étions un petit groupe nous descendions à toute vitesse, elle avait à peine le temps de nous accabler d’invectives.

Mais la concierge était gentille. Les locataires avaient souvent besoin d’elle, pour leur expliquer une lettre administrative, ou y répondre, ou lui demander un renseignement.

Elle le faisait volontiers.

Le logement à côté était occupé par deux personnes, un frère et une sœur, assez âgés, qui étaient fous. Un jour, elle m’a demandé si j’avais été à Manchester acheter le tissu. Je ne sais pas de quoi ils vivaient, ils passaient leur journée à faire craquer des allumettes, qu’ils jetaient par la fenêtre quand les allumettes étaient éteintes. Il y en avait plein sous leur fenêtre. Les enfants, surtout les garçons, y allaient et quelquefois ils trouvaient des allumettes qui n’étaient pas brûlées. Ils faisaient un petit feu, avec du papier et des brindilles. Naturellement, c’était en cachette des parents. Nous ne les dénoncions pas.

Au fond du jardin il y avait un local qui s’appelait « le séchoir ». Quelques locataires y pendaient leur linge. Maman préférait le sécher chez nous. Dans le séchoir, il y avait des chauve-souris. Nous n’y allions jamais jouer.

Tout autour du jardin, des petits carrés étaient réservés pour ceux qui voulaient avoir un jardinet. Ma grand’mère, et même maman, adoraient s’en occuper. Elles avaient semé de la menthe, du basilic, des oignons, c’était un minuscule jardin. Chaque locataire avait sa parcelle.

Dans le jardin quand il faisait beau, et en dehors des heures de travail, les hommes s’installaient pour jouer au tavlou. Ils avaient descendu une petite table et chacun sa chaise.

Ils jouaient deux par deux, chacun leur tour. Ces parties étaient très bruyantes. Quand l’un avait gagné il soufflait dans un « duduk » qui résonnait très fort comme une trompette. Il avait gagné un lokhoum ! l’un des enfants montait le chercher (je ne sais pas qui les distribuait).

Nous les regardions, puis nous retournions à nos jeux.

Il y avait une très vieille dame appelée « Doudou » qui habitait tout là-haut. On disait qu’elle avait eu onze enfants, mais elle n’avait plus personne, elle vivait seule. Elle ne sortait pas. Les voisines lui apportaient toujours à manger. Moi j’y allais souvent, voir comment elle allait, ou lui apporter quelque chose.

Il y avait aussi une autre femme qu’on appelait « Hadji Kour », elle n’habitait pas dans la maison, mais elle y passait ses journées à laver le linge des locataires. Elle ne voulait pas d’argent, chaque famille lui donnait à manger. Elle avait été très malheureuse et avait décidé de consacrer sa vie à ses compatriotes.

Au rez- de-chaussée, il y avait une locataire , Madame Babadjianoff , qui avait la chance unique d’avoir une entrée pour elle toute seule ; Il y avait cinq marches à monter pour atteindre sa porte. Ma sœur Angèle passait des heures entières à sauter de ces marches quand elle était petite.

(Mais plus tard Angèle est devenue célèbre dans la maison, car elle arrachait les dents de lait. Dès qu’un enfant avait une dent qui bougeait sa mère l’envoyait chez nous, et Angèle d’une main preste lui arrachait sa dent. Pour les adultes, c’était ma tante Nevart la spécialiste arracheuse de dents).

Madame Babadjianoff était une Arménienne d’Arménie ou de Russie. Elle avait été très riche. Elle passait sa journée à lire des romans, allongée sur son canapé. Dès que j’ai été assez grande, j’allais chez elle, elle me passait des livres, c’étaient des romans de Pierre Benoît, qu’elle aimait beaucoup. Elle les avait presque tous lus. Madame Babadjianoff ne faisait pas le ménage, des voisines venaient le lui faire, par gentillesse. Elles lui apportaient aussi à manger.

Quand il y a eu une boucherie chevaline dans notre quartier, elle a été très choquée ; elle a dit : « jamais je ne mangerai de viande de cheval, j’ai eu trois chevaux dans ma jeunesse, ils étaient très affectueux, très intelligents, je les aimais beaucoup ; »

A côté de notre immeuble, se trouvait une propriété où habitait un couple âgé. Ils ne recevaient jamais de visites d’enfants. Ils avaient un immense jardin. Un jour le grand Ara nous dit que ces voisins nous invitaient à aller cueillir des noisettes dans leur jardin, à condition de ne pas casser les branches. Naturellement nous avons tous accepté d’y aller avec lui.

Nos parents étaient d’accord. Nous avons passé une après-midi merveilleuse, il y avait des noisetiers tout autour de la propriété. Nous en avons cueilli tant que nous pouvions. De temps en temps, le grand Ara venait voir si nous ne cassions rien. Les grands cueillaient les noisettes du haut et nous celles du bas. Nous sommes rentrés à la maison très heureux. Ces personnes avaient dit au grand Ara qu’elles nous inviteraient une fois par an à l’époque des noisettes. Nous y sommes allés pendant plusieurs années.

Une autre fois, le grand Ara nous demanda si nous voulions aller en promenade avec lui. Nous ne refusions jamais ce genre d’aventure. Après avoir eu l’accord de nos parents, il nous emmena promener dans un endroit qu’il appelait « La Vallée Verte ». Nous nous sommes bien amusés, nous avons cueilli des fleurs sauvages,il nous a appris une chanson de scouts : « medig erék ov kaylignér ; té intch guessé tsér dzér kayle, kaylig me micht medig g’ené dzér kayle, kaylig me micht hayérén gue khossi ! »

ecoutez ô louveteaux ce que dit le vieux loup un louveteau écoute toujours le vieux loup ; un louveteau parle toujours arménien !

Nous sommes retournés souvent à la « Vallée Verte ». Il nous a appris l’hymne arménien : « Haratch Nahadag tséghis anmahnér ... » (en avant les immortels d’une race martyre) , et aussi « Dalvorigui, Zavag yém katch... »(je suis un vaillant fils de Dalvorig, je ne m’incline pas devant le Turc) et encore : « tachnagtsagan khoump, kenank menk sassoun ! mér hay enguernér, méz en esbassoum ; Antranigue katch, ir zinvonérov, g’ouzé badérasm, g’esbassé karnan... »

(troupe tashnagtsagan, allons à Sassoun, nos compagnons arméniens nous attendent ! le vaillant ANTRANIG avec ses soldats, veut la guerre, il attend le printemps...)

Justement à l’école, au cours moyen les chants patriotiques français étaient au programme : La Marseillaise, ‘la victoire en chantant’, la République nous appelle...ces chants me plaisaient énormément, surtout les 2 passages : « le peuple souverain s’avance, tyrans descendez au cercueil ! »

La chanson préférée du grand Ara était une chanson en français : « je vous salue, ô terre hospitalière, où le malheur trouva protection, d’un peuple libre j’arbore la bannière, je viens fêter la constitution, je t’ai quitté berceau de mon enfance, pour m’abriter sous un climat plus doux, mais aujourd’hui j’apporte l’espérance, en passant je m’arrête chez vous !

Allobroges vaillants, dans vos vertes campagnes, accordez-moi toujours asile et sûreté, car j’aime à respirer l’air pur de vos montagnes, je suis LA LIBERTE, la liberté ! »

La liberté était le mot préféré des Arméniens ; le nom de mon parrain, Azad , signifie : libre Ma mère chantait très souvent : « azadoutian siroun hamar, chad ariunnér tapvétsan, anmégh hayrér ou zavagnér... Pour l’amour de la liberté, beaucoup de sang a été versé, Des pères innocents et des enfants...

le Grand Ara a déménagé avec sa mère, et nous n’avons jamais eu de nouvelles. Quelqu’un a dit qu’il était parti en Autriche ; (peut-être à Vienne chez les mekhitaristes qui proposaient aux orphelins de père d’étudier chez eux ?)

Après lui, c’est Vincent qui a eu une idée. Il a fait aménager le grenier, et installer des tables et des chaises. Et il a proposé aux enfants d’aller faire leurs devoirs là-haut, tous ensemble. Il aiderait ceux qui ne savaient pas. Tout le monde était d’accord, parents et enfants. Même moi, qui était bonne élève, je ne demandais pas mieux que d’aller faire mes devoirs au grenier, en compagnie des autres enfants. Nous avons passé de bons moments là-haut.

La plupart d’entre nous n’allaient jamais en vacances. Peu après la naissance de notre petite sœur Chaké, mon parrain et ma marraine sont venus me chercher pour m’emmener chez eux en vacances. Ils habitaient à Paris, dans un quartier où il y avait un métro avec un escalier très très profond. Ils étaient très gentils avec moi, mais je pleurais tous les jours car je m’ennuyais de maman.Tous les soirs j’écrivais une lettre à mon père, que nous appelions « Hayrig » et non pas ‘baba’ comme quelques autres. Je demandais instamment à mon père de venir me chercher, mon parrain me promettait de la poster dès le lendemain matin, mais personne n’est venu me chercher. Je n’avais même pas envie de manger. Il m’apportait de la crème de là où il travaillait, je n’en voulais pas, il disait :’ guér, sér é !’ Il parlait l’arménien d’Arménie, car chez nous en arménien pour dire crème on disait : ‘ghaymakh’, mon père se fâchait, il voulait qu’on parle le pur arménien . Mon parrain employait aussi d’autres mots, mais je les ai oubliés.

Ma seule consolation était ma tante Siralouys qui travaillait comme couturière chez ma marraine. Elle était extrêment gentille avec moi, elle m’achetait « Le Semaine de Suzette » , moi qui n‘avais pas cette chance à la maison. Enfin au bout d’une semaine ma marraine m’a annoncé qu’ils allaient me ramener chez moi. Pour le dernier jour, elle avait invité une petite voisine qui est venue avec sa dinette. Cette petite fille parlait sans arrêt, mais je n’écoutais pas du tout, j’avais la tête ailleurs...

C’est avec une immense joie que j’ai retrouvé notre maison arménienne, où les locataires parlaient si fort, qu’on entendait tout ; où les portes n’étaient jamais fermées à clé, nous allions les uns chez les autres, nous étions comme une seule famille. Quand il y avait un deuil, tout le monde allait à l’enterrement ; la famille distribuait à tous une assiette de riz avec du poulet, c’était pour l’âme du mort ;

Mais il y avait aussi des jours heureux ; quand il y avait une bonne nouvelle, les hommes se metttaient à danser, en se tenant par épaule et en faisant claquer leurs doigts.

Mon oncle Archam aimait jouer aux courses ; il m’avait chargé de recopier sur un grand cahier les résulats des courses, pour savoir quels chevaux gagnaient le plus souvent ;

s’il gagnait, il achetait un petit cadeau pour sa chère Nevart ; les voisins venaient boire le café, avec des kourabiés que faisait ma grand’mère ; c’était la fête . Mais c’était aussi la fête quand il perdait, car la tante Nevart rouspétait, elle disait qu’il gaspillait son argent, au lieu de penser à sa famille, à elle qui passait ses journées à coudre des gilets...et les enfants qui n’allaient jamais en vacances. les voisins venaient alimenter le débat ...

L’oncle Archam ne disait rien, il a poussé un si profond soupir que Baron Chavarche est venu . Un clin d’œil leur a suffi pour se comprendre : Tous deux se sont mis à chanter :

« achkharin esguisbén, aysbés é guenigue, mazére yergayn, isk khélk gardj é, ays bés é guenigue »

depuis le commencement du monde, ainsi est la femme cheveux longs intelligence courte, ainsi est la femme !

d’autres voisins sont arrivés et ont chanté avec eux : « martoun kelkhoun micht badouast, ays bés é guenigue » dans la tête de l’homme toujours ? ? ? ainsi est la femme

tout le monde connaissait la chanson : « khéghdj atamin khendzorov khapets yava guenigue » le pauvre adam, elle l’a trompé avec une pomme, sa femme yéva ;

ma grand’mère faisait le café, ensuite elle lisait l’avenir dans les tasses ...

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Depuis 1929, beaucoup d’eau a passé sous le pont de Choisy-le-Roi.

La maison a été rénovée, restaurée, agrandie, la plupart des locataires sont partis ou disparus, d’autres réfugiés ou émigrés sont venus y habiter, sans aucune distinction de nationalité.

Aujourd’hui ils ont la fierté d’avoir dans cette maison le célèbre sculpteur David Yerévantsi, auteur de la statue en bronze haute de 6m du RP Komitas , située Place du Canada à Paris.

A Erevan, il a construit un monument à William Saroyan, qu’il a personnellement connu.

Il est aussi l’auteur de nombreuses œuvres d’art, dont ‘la Colombe de la Paix’ au Parc de la Mairie de Choisy. Ainsi se perpétue l’histoire des premiers réfugiés arméniens en France.

Louise Kiffer

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vendredi 29 avril 2011,
Stéphane ©armenews.com

Photo Isabelle Cambefort



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