Nouvelles d'Armenie    
Albert Grigoryan
Réflexions à haute voix


La proposition de Ministère arménien de la Diaspora, le 30 janvier 2011, visant à la création d’une 2ème chambre à l’Assemblée nationale arménienne relève d’une démarche positive. Elle témoigne de la prise de conscience, en Arménie, de la nécessité d’impliquer davantage les communautés arméniennes de France et d’ailleurs dans la gouvernance de l’Arménie. Il est effectivement nécessaire d’améliorer les liens et la coordination entre la Diaspora, l’Arménie et le Haut Karabakh pour faire face aux défis qui nous attendent et sécuriser l’espace arménien dans le monde. Les dernières évolutions politiques en Arménie laissent à penser que nous sommes sur la bonne voie.

Cependant, comment peut-on participer au processus législatif en Arménie sans résider de façon permanente dans le pays ? Peut-on trouver des solutions à problèmes sans connaitre la vie quotidienne en Arménie ? Sur quelles bases et sur quels critères élire les représentants en France ? Ces questions restent, à ce stade, en suspens. A priori, la création d’une chambre haute à l’Assemblée nationale ne semble pas apporter de réponse adéquate pour atteindre l’objectif affiché.   Comment, alors, atteindre cet objectif ? Comment arriver à mobiliser le potentiel économique, financier, culturel et politique de la Diaspora pour l’Arménie et le Haut Karabakh et inversement, celui de l’Arménie et du Haut Karabakh pour la Diaspora ? Il s’agit là d’un vaste sujet à débattre au niveau national. 

Je n’ai pas la prétention de connaître les réponses à ces questions, ni l’intention de critiquer le pouvoir en Arménie, l’opposition ou les Français d’origine arménienne. Mais peut-être ces quelques réflexions, partagées avec le public franco-arménien et qui n’engagent évidemment que moi, pourraient-elles contribuer à améliorer l’interaction Diaspora-Arménie. Ce qui suit est le fruit d’observations personnelles, faites de plusieurs années de vie en France concernant les rapports entre les Français d’origine arménienne et l’Arménie1.
  Causalité

L’état actuel des relations entre Diaspora-Arménie est, à divers égards, très insatisfaisant. Comme dans la nature et dans les sciences, tout phénomène résulte d’une ou plusieurs causes, ce que nous constatons aujourd’hui n’est que l’effet de causes qui doivent être identifiées au niveau national.

Pour d’identifier ces causes, un véritable dialogue entre la Diaspora et l’Arménie doit être engagé. Pour entamer un véritable dialogue, il faut d’abord se connaitre et dans cette perspective, s’entendre et s’écouter. Les solutions pour éradiquer les causes en question ne seront que consécutives à ce dialogue, comme l’output logique d’un échange sincère et constructif.

Or, de manière générale, les deux entités du Monde arménien ne se connaissent pas encore suffisamment, ni sur le plan historique et identitaire, ni sur le plan socioculturel.

Arménie

Les préoccupations et le comportement de la communauté arménienne de France ne sont pas convenablement appréhendés en Arménie. Encore aujourd’hui, après vingt ans d’indépendance, l’Arménien d’Arménie considère avant tout le Français d’origine arménienne comme une source de financement et une connaissance utile en vue d’une éventuelle émigration en France. Il perçoit le Français d’origine arménienne installé en Arménie comme un naïf égaré, ignorant tout ce qu’il a perdu en quittant la France. Très peu sont ceux qui voient dans le Français d’origine arménienne un partenaire potentiel. Cette situation est probablement imputable à la pauvreté et au complexe d’infériorité des Arméniens d’Arménie. Quoi qu’il en soit, un certain nombre de clichés et de tabous persistent, dont il conviendrait de se débarrasser le plus rapidement possible.

Il serait utile de commencer par comprendre le Français d’origine arménienne avant de vouloir coopérer avec lui. De ce point de vue, un travail conséquent, académique pourrait être réalisé en Arménie. Les universitaires, avec le soutien et/ou la participation des structures étatiques (tels que l’Ambassade d’Arménie en France ou le Ministère de la Diaspora...) ainsi qu’avec l’aide de la communauté arménienne de France, ont un rôle capital à jouer pour expliquer, de manière scientifique et méthodique, l’histoire, la culture et la politique de la France actuelle, le mode de fonctionnement de l’appareil étatique français et la société dans laquelle évoluent les Français d’origine arménienne. Une analyse profonde pourrait également être réalisée sur la genèse, la structure, le fonctionnement, la psychologie et les complexes de la communauté arménienne en France.

Ces analyses permettraient de mieux comprendre les comportements et les réactions des autorités françaises et de la communauté arménienne dans son ensemble, dans le souci d’une meilleure représentation arménienne (étatique et communautaire) en France. La coordination des structures associatives et humanitaires (arméniennes et françaises) et l’amélioration de la communication politique auprès des autorités françaises sont des tâches majeures pour les années à venir, tant pour la France que pour les autres pays d’accueil de la diaspora arménienne.

Diaspora

De manière générale, les Arméniens de France s’intéressent peu à l’Arménie et semblent ignorer les soucis quotidiens des Arméniens d’Arménie. Il est vrai que, pour beaucoup d’Arméniens de France, l’Arménie ex-soviétique ne constitue pas le Pays tant rêvé et désiré par les survivants du Génocide arménien. Au cours des années 1990, beaucoup d’Arméniens ont été déçus par leur découverte de ce Pays - ne correspondant pas aux standards de confort et de qualité de vie de la France. A l’époque, notamment en raison du tremblement de terre et de la guerre, les conditions économiques et sociales de l’Arménie n’étaient, en effet, pas très attractives.

La victoire au Karabakh en 1994 a rétabli la fierté et la dignité de la Nation arménienne, permis de gagner le respect des autres nations et donné un nouvel élan au rapprochement entre la Diaspora et l’Arménie. Mais cette victoire n’a pas alors été suivie par des progrès substantiels sur le plan économique, social et surtout démocratique. Aujourd’hui encore, en 2011, la population arménienne espère que la situation s’améliore de manière substantielle et définitive. Les difficultés de vivre en Arménie demeurent et se manifeste en particulier par une émigration continue depuis le tremblement de terre. L’analyse de diverses vagues d’émigration (au sens large du terme) démontre d’ailleurs que ce phénomène s’explique davantage par le désespoir des populations et le non respect des droits élémentaires de l’homme et que par les conditions économiques et la pauvreté.

L’émigration est un facteur dissuasif pour l’ensemble de la communauté arménienne de France. Le patriotisme ne suffit pas à arrêter le flux, et encore moins à l’inverser. Créer une 2ème chambre à l’Assemblée Nationale ou inviter les Arméniens de France à acheter les produits arméniens est une solution patriotique qui ne résout que très partiellement le problème de fond. Il convient d’apporter une solution structurelle pour que l’objectif affiché par le gouvernement arménien (celui d’attirer les forces de la Diaspora en Arménie) puisse être atteint. Le patriotisme ne guide qu’une minorité d’individus (arméniens ou pas) et ne suffit pas à générer la mobilisation souhaitée. 

Pour que les Français d’origine arménienne (ou les autres communautés arméniennes du Monde) s’intéressent davantage à l’Arménie et s’y investissent, une confiance sans faille dans les autorités arméniennes, un climat d’investissement sécurisé, une possibilité de faire des profits en toute légalité et égalité, une garantie solide d’indépendance des tribunaux et un respect total des droits de l’homme apparaissent comme indispensables. Cette confiance ne peut être établie que si les autorités sont élues de manière transparente et démocratique, et si les lois ne protègent pas qu’un segment riche et privilégié de la population.

Seule une solution structurelle, basée sur les principes de liberté, d’égalité et de fraternité, permettra d’éradiquer la corruption et de lutter contre l’ignorance, l’indifférence et le manque de professionnalisme qui règnent dans la société arménienne d’aujourd’hui. Seule la démocratie est capable de rétablir la dignité des Arméniens d’Arménie et d’attirer définitivement l’attention des Français, qu’ils soient ou pas d’origine arménienne. 

Les fondamentaux

Le principe de base sur laquelle les relations entre la communauté arménienne de France (ou de la Diaspora en général) et l’Arménie devraient se construire est le suivant :

L’Arménie a besoin de l’expérience, du potentiel et des réseaux de la Diaspora (de France ou d’ailleurs) pour être - au-delà du canal diplomatique - bien informée des conditions politique et économique en France et/ou dans le monde, pour faire entendre sa voix, dépasser le marché communautaire restreint et promouvoir ses échanges avec la France (et plus généralement l’Europe) et enfin ancrer sa position dans la grande famille des Nations afin de rester le seul pays victorieux (sur le plan militaire, diplomatique et économique) dans la région du Caucase du Sud. Les connaissances de la Diaspora sont, pour l’Arménie, ce que les réserves de pétrole sont pour l’Azerbaïdjan. 

Inversement, la Diaspora a également besoin de l’Arménie. L’Etat arménien est la colonne vertébrale du Monde arménien. Sans l’Etat arménien, le Monde arménien ne pourrait être représenté sur la scène internationale ; notre voix serait perdue dans le désert de l’Humanité et aucune tribune ne nous permettrait d’exprimer nos préoccupations et nos souhaits, comme cela a été le cas dans le passé. Il faut donc aider l’Etat arménien à rester ferme et à mieux représenter les intérêts de la Diaspora. 

La France et les Français d’origine arménienne

L’Etat arménien est La Contrepartie de la France (et d’autres pays de la planète) sur la scène international. Il est illusoire de penser que la France (ou les autres pays) puisse un jour sacrifier ses intérêts économique, financier et politique au nom de ses citoyens d’origines arméniennes. Les intérêts de la France sont les intérêts de tous ses citoyens. La France ne peut entendre la voix des Français d’origine arménienne que si ses intérêts politique, économique et financier l’exigent.   Pour que la France écoute plus attentivement la voix des Français d’origine arménienne, le commerce entre l’Arménie et la France devrait sensiblement croître et atteindre un niveau tel qu’il puisse générer des milliers d’emplois en France, que les entreprises françaises recherchent activement des arménophones pour développer leurs activités, et qu’elles défendent les intérêts de l’Arménie et/ou des Français d’origine arménienne devant le législateur français. Plus le volume commercial entre la France et l’Arménie augmentera, plus le poids politique de la communauté arménienne de France sera important et respecté. Comme le dit le proverbe français, l’argent attire l’argent, et pour être respecté, il faut être respectable.

A titre personnel, il m’est difficile d’expliquer à mes concitoyens français qu’avec quelques 500 000 membres, la communauté arménienne récolte à peine 1.3 Millions d’EUR lors du phonéton annuel, et que le commerce annuel entre la France et l’Arménie peine à atteindre 100 MEUR....  

Albert Grigoryan, né en 1971 en Arménie, est arrivé en France en 1997 pour suivre des études en Sciences politiques. Il est Négociateur Contractuel Sénior à GDF SUEZ / Global Gaz & GNL : Direction des Approvisionnements en Gaz

dimanche 13 février 2011,
Jean Eckian ©armenews.com


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