Nouvelles d'Armenie    
Armand Sammelian
Le sabre et le goupillon


L’affaire de la paroisse de Nice, théâtre inattendu de violences d’un autre âge, ne cesse de nous préoccuper. L’usage de l’intimidation pour imposer ses idées n’a, en soi, rien de nouveau et ne nous aurait donc pas étonné plus que de mesure si elle avait opposé croyants et incroyants.
En revanche, la surprise a résidé dans le mode opératoire brutal utilisé par quelques affidés de l’église Apostolique Arménienne, îlot d’amour et de paix par nature, afin de satisfaire son ambition hégémonique inattendue face à un monde moderne, souvent matérialiste et athée, qui privilégie l’expérience personnelle du Divin ou la prolifération des sectes.
Comme si la brutalité pouvait être une réponse... C’est dans ces conditions qu’il semblerait que notre église ait jugé pertinent d’occuper une place englobante au sein d’une Nation arménienne en devenir, en renouant avec une primauté, supposée et de toutes façons révolue, remontant à l’asservissement de l’époque ottomane lorsque le sultan reconnaissait dans le Patriarche de Constantinople le chef spirituel et civil du « Millet » arménien.
Comme si le passé pouvait faire retour parce que la foi en l’avenir faisait défaut...
Loin d’être gagné, cet enjeu majeur pour l’Église nous apparaît décalé sur la forme et sur le fond : ressusciter cet archaïsme exigerait de le réinventer puis d’imposer ses règles obsolètes à un monde construit sur leur dépassement et fondé sur les principes incontournables de démocratie et de laïcité.
En l’espèce, l’attitude de l’église Apostolique Arménienne et de quelques uns de ses serviteurs zélés, révèle une volonté radicale de conquête du pouvoir, y compris par la force, afin de restaurer le Droit Canon Apostolique sur le peuple et remettre la religion en son centre par le biais de nouveaux statuts paroissiaux iniques.
Cela nous apparait invraisemblable !
Tout d’abord, force est de constater que par une sorte de strabisme disgracieux, l’église semble regarder le doigt et non la lune, car il va de soi que la foi inébranlable que les Arméniens portent en eux depuis 1700 ans ne pourrait se réduire à la seule église Apostolique Arménienne puisqu’elle vise évidemment Dieu.
Qui plus est, l’église Apostolique Arménienne ne saurait être la propriété privée d’une caste privilégiée, fut-elle ecclésiastique. Elle appartient au peuple arménien avec lequel elle se confond. Les prêtres, enfants du peuple, sont les officiants en charge de servir l’église, c’est-à-dire le peuple dont ils sont issus.
Car le peuple, c’est l’Église et les prêtres sont ses serviteurs. Autrement dit, sans le peuple la hiérarchie ecclésiale serait orpheline de toute légitimité, car seul Dieu peut se suffire à lui-même parce qu’Il est parfait, ce qui n’est pas le cas des hiérarques de l’église Apostolique Arménienne qui ne sont que des hommes, aussi talentueux soient-ils.
Voir les prêtres, drapés dans leur robe, s’approprier l’église Apostolique Arménienne en la maltraitant comme ils le font, alors qu’elle appartient à la Nation arménienne tout entière, est tout simplement inacceptable. Car notre Église est nationale.
Nous, fidèles, sommes l’Église et sa grandeur est la Nôtre, les prêtres sont les ministres du culte et les laïcs en sont les gestionnaires car les choses de l’Esprit et les choses matérielles ne font généralement pas bon ménage.
L’Église n’étant pas une entreprise commerciale, nous cherchons en vain une raison théologique ou un souffle divin qui pourrait justifier la révolution dogmatique que l’Église a enclenchée et qui constituerait, à son terme, une erreur historique dramatique qui nous propulserait dans le 19e siècle en plein 21e, si elle venait à réussir.
Nous doutons que les Arméniens se reconnaitraient dans cette Église auto-suffisante comme Autorité valant norme de vie au sein d’une diaspora devenue confessionnelle où les laïcs seraient relégués au rang de supplétifs des clercs.
Outre qu’un tel schéma brouillerait le message biblique prophétique et désacraliserait la Religion, l’émergence de ce cléricalisme-là, avide de pouvoir sous sa forme la plus dédaigneuse, travaillerait en réalité à la division et à l’éloignement de l’église Apostolique Arménienne du point fixe sublime où les Arméniens l’ont placée et pour lequel ils ont versé leur sang, guidés par leur foi en un Dieu unique, bon et tolérant, appelant chacun à la rencontre d’une Personne, le Christ fils de Dieu, mort et ressuscité.
De surcroît, ce projet rétrograde fait irruption, avec des effets dévastateurs sur nos paroisses, au sein d’une diaspora dont le remodelage romprait le pacte fondateur de la Nation arménienne depuis 451, elle qui ne s’est jamais détournée de son Église vénérée, même aux heures les plus tragiques de son histoire, elle qui souffre encore aujourd’hui de son passé comme un amputé souffre de la main qu’il n’a plus.
La question n’est plus entre le Mal et le pire ou le Bien et le mieux, elle est dans l’apparente indifférence de l’État et la menace d’excommunication affichée par l’Église à l’encontre de certains responsables de la diaspora pour les faire taire et nous imposer des statuts paroissiaux incongrus qui nous exposeraient à une dérive communautariste antirépublicaine et dangereusement stigmatisante.
C’est dans ce contexte de proximité ambigüe entre le sabre et le goupillon que l’affaire de la paroisse de Nice se présente entre le marteau et l’enclume comme la première petite victime expiatoire d’une longue série aux fins d’expédier les grandes affaires.
Au pire, ce projet clérical extravagant, aux relents intégristes, constituerait une véritable régression en nous ramenant en des temps douloureux où notre Église palliait l’absence d’État face à la Sublime Porte. Au demeurant, il est étrange que nous n’ayons jamais entendu l’État arménien se taire autant depuis le commencement de ce « malentendu » identitaire essentiel.
C’est pourquoi il est grand temps de construire une gouvernance diasporique mondiale représentative élue afin de nous emparer d’une Cause qui est la nôtre en bon ordre de marche et relever, ensemble, les défis considérables qui nous attendent, prévisibles et imprévisibles, présents et à venir qui ne sauraient être l’apanage exclusif d’une fraction de la Nation, fut-elle la plus sacrée. Nul doute qu’avec un cœur qui leur sert de mémoire, les descendants du génocide arménien sauront faire la juste part entre Foi et Nation, tradition et modernité, république et théocratie.
« Si le peuple ne doit point juger mais croire, faites lui des catéchismes et non des journaux. Mais s’il est seul juge de la vérité, alors soumettez-vous à ses décisions car le peuple seul est souverain. ».
Armand SAMMELIAN
Décembre 2010
dimanche 5 décembre 2010,
Ara ©armenews.com


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