Nouvelles d'Armenie    
ARMENIE
Itinéraire d’un natif de Yeranos, professeur d’Arménien...


Monsieur David Yerissians, de son vrai nom Vanoush Baghdassarian est né vers 1912, dans le village de Yeranos (Arménie orientale) aux alentours du lac Sevan. Il s’est éteint le 16 octobre 2010 à l’âge de quatre vingt dix-huit ans, dans la région parisienne.

Persécutés sans cesse par les Turcs et les Kurdes, ses ancêtres avaient fui Alashgerd, près de la région de Darouynk (devenue Bayazed) en Arménie occidentale et s’étaient réfugiés par vagues successives à partir des années 1828 /1830 sur les bords du lac Sevan. Arrivés là à pied, au prix de grandes souffrances, ils avaient nommé cette région Nor Bayazed, devenue aujourd’hui Kamo ou Kavar. Affamés, ils s’étaient réjouis de pêcher les fameux poissons Ichkhan qui foisonnaient dans les nombreuses rivières se jetant dans le lac Sévan et avaient baptisé leur village Yeranos, qui est en réalité une contraction de la phrase « Yerani hos menank » : pourvu que l’on puisse rester ici !

La vie dans son village est passablement paisible jusqu’ au moment où commence la soviétisation forcée. Les habitants étant pour la plupart des patriotes Arméniens, il assiste à la déportation de beaucoup d’entre eux, notamment celle de son grand frère qu’il ne reverra jamais. Brillant élève, il intègre l’Université d’Etat d’Erevan où il entreprend des études de philologie et de littérature arménienne avec l’immense honneur d’avoir pour professeur l’éminent linguiste Heratchia Adjarian.

Au début de la seconde guerre mondiale, il est officier dans l’Armée Rouge. Pour des raisons idéologiques, comme beaucoup d’autres, il s’en échappe et se réfugie alors en Iran où sous un nom d’emprunt, David Yersissians, il intègre la communauté arménienne d’Iran. Là, il entame une carrière pour laquelle il s’investit totalement, notamment dans le domaine de l’enseignement, de la pédagogie et du social.

Tout d’abord enseignant, David Yerissians, en collaboration étroite avec son épouse Zaghkoush, elle-même professeur d’arménien, prend par la suite la direction de nombreux établissements scolaires arméniens à Téhéran ainsi que dans les provinces iraniennes à forte communauté arménienne. Ils fondent ensemble plusieurs écoles, notamment l’école Araxe de Téhéran, qui comptait plusieurs centaines d’élèves et dirigent des établissements prestigieux tels que l’Ecole Sahakian, qui comptait plus de 1500 élèves, l’école Chah Aziz, et également le fameux lycée Kouchech Davitian.

Parallèlement, il s’occupe de la partie rédactionnelle du quotidien Alik ou il publie de nombreux articles, chroniques, analyses littéraires, etc. Fin lettré, esthète et talentueux, il écrit tout au long de sa vie de nombreux poèmes en arménien.

D’un goût sûr, l’esprit vif, et véritable encyclopédie de la culture arménienne, il étonnait son entourage par sa mémoire phénoménale : il connaissant par cœur de multiples poésies et chansons arméniennes dont il pouvait gratifier son entourage pendant de longues heures. David Yerissians était ce qu’on appelle en arménien un « Azgain Gordzitch » (travailleur pour la patrie).Durant de longues années, il a œuvré avec dévouement au sein de cette importante communauté arménienne d’Iran en tant que pédagogue, idéologue très engagé au sein du Parti Dachnag de Téhéran, Président du Conseil de l’Eglise arménienne de Téhéran, etc. Quittant l’Iran en 1990, il rejoint la France ou résident ses filles et réalise enfin son rêve : revoir sa première fille Sophie Tumeyan vivant toujours à Yeranos en Arménie.

Ses articles, écrits et poèmes étaient toujours signés « Odaragan » (l’étranger). Toujours étranger où qu’il soit, loin de sa chère patrie et de son village natal, et bien que nostalgique, David Yerissians n’était pas homme à se lamenter. C’est encore en étranger qu’il aura vécu et qu’il nous aura quittés en cet automne 2010.

Amoureux de littérature, poésie et musique arménienne, strict et minutieux dans son travail, rhétoricien plein d’humour et fort en répartie, s’enflammant rapidement mais pardonnant facilement, ainsi était David Yerissians. Ses descendants vivant en Arménie racontent que lors de son dernier voyage en Arménie (2004), ils l’avaient questionné sur sa vie en France, ce à quoi il avait rétorqué de son ton mi-sérieux mi-comique habituel « Je vis bien ici en France, grâce à Dieu je n’ai besoin de rien...ma seule inquiétude c’est la terre de ce pays, qui risque de peser un peu lourd sur mes os, dans ma dernière demeure... »

Ces dernières années, dans sa vieillesse profonde, isolé du milieu intellectuel et enseignant arménien, frappé par la maladie d’Alzheimer, il avait progressivement perdu sa clairvoyance d’antan. Une fin bien triste pour cet homme lucide et fin analyste, à la constitution robuste, capable dans sa jeunesse de se coucher dans la neige ou de nager des heures durant dans le lac Sevan. Mais la dévotion sans faille et les soins de sa femme Zaghkoush l’ont guidé de manière sereine jusqu’à son dernier souffle.

Cet automne, comme une feuille, s’est détachée la vie d’un arménien né dans son village, loin des contrées lointaines dans lesquelles il s’est finalement éteint. Mais un peu de lui reste en chacun des milliers d’élèves à qui il aura enseigné sa langue maternelle bien aimée.

Cher professeur David, comme promis à ta famille en Arménie, nous amènerons un peu de ta terre natale sur ta sépulture, la terre légère de Yéranos pour « alléger » celle d’ici...

Ta petite fille, Nora Kevorkian.

jeudi 28 octobre 2010,
Stéphane ©armenews.com

Mr D.Yerissians au centre du premier rang, avec son équipe pédagogique en 1950, à Téhéran.



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