Nouvelles d'Armenie    
DENIS DONIKIAN
Pas plus que la pie n’est voleuse, la Turquie n’est menteuse.


« Foi d’animal, dit la pie, je ne suis pas voleuse. Le vol est une catégorie qui ne m’appartient guère. Moi voleuse ? Mais qu’est-ce que c’est que ça, le vol ? » Au vrai, notre jacasse est bien trop étrangère aux catégories morales de l’homme pour se reconnaître dans nos anathèmes. Et même pas du tout. La pie est irrémédiablement dans le monde des pies, des volatiles et autres animaux. N’en déplaise à La Fontaine qui fit des bêtes un miroir tendu au regard de notre humanité. (Et Dieu sait si à la longue l’esprit de La Fontaine n’aurait pas fini par croire que les animaux étaient là pour enseigner aux hommes à être plus humains). Hormis les scientifiques qui s’obligent à observer les espèces vivantes telles qu’elles sont, les hommes n’ont de cesse de vouloir humaniser la nature. Ainsi la pie est voleuse et le restera encore longtemps.

Concernant la reconnaissance du génocide, les Arméniens agissent envers les Turcs selon le même réflexe assimilateur. Les Arméniens veulent arméniser les Turcs. Non pas à la manière dont les Turcs ont turcisé les Arméniens en 1915 et après, c’est-à-dire en les vidant de leur identité au profit de l’identité turque. Non. Les Arméniens voudraient seulement que les Turcs pensent le monde comme eux, c’est-à-dire comme tout le monde. Chaque 24 avril que le monde fait, les Arméniens du monde entier se déchirent la poitrine pour brailler aux oreilles des Turcs qu’ils ont le devoir de penser le génocide de 1915 comme eux. Mais les Turcs restent cois. Pourquoi ?

De fait, les Arméniens croient la grande majorité des Turcs capable d’avoir le même rapport qu’eux à la vérité. Si c’était le cas, les Turcs négationnistes seraient des menteurs. Mais qu’est-ce que mentir sinon nier ce qui est. Or les Turcs ne nient pas ce qui est car ce qui est dans le monde des Turcs concernant le génocide n’est pas ce qui est dans le monde des hommes en général, et des Arméniens en particulier. C’est que les Turcs n’ont pas été élevés dans la vérité universelle, mais dans une vérité parallèle. Comme si en Turquie l’eau n’entrait pas en ébullition à 100 °, mais à 62, ou 35, ou ce qu’on voudra, mais pas 100. Les Arméniens auront beau faire, il leur sera toujours difficile d’entrer dans ce système du temps historique qui ne correspond en rien au système le plus couramment admis. (Et comment y songer quand le changement de leur écriture a volé aux Turcs la possibilité de lire leur propre histoire en osmanli). En réalité, le négationnisme pratiqué par la majorité des Turcs n’est pas une affaire de désaccord sur des faits historiques, mais d’incompatibilité entre deux systèmes de lecture. En effet, comment croire que la vérité et la non-vérité puissent s’entendre ? Et comment Turcs et Arméniens peuvent-ils se réconcilier dès lors qu’ils ne seront jamais sur la même longueur d’onde ? Comme s’ils jouaient la même partie de football, dans une même surface de jeu, mais sur des plans parallèles qui, par définition, ne se rencontrent pas, même à l’infini. Ce qui se perçoit aisément dans le fait que les Turcs veulent changer les noms scientifiques de leurs espèces endémiques, démontrant par là qu’ils ont un sens national de la vérité et non une appréhension universelle. Et s’ils étaient dans une appréhension universelle, tout en niant le génocide des Arméniens, on pourrait dire d’eux qu’ils mentent. Or, je préfère un Turc menteur à un Turc qui tient la nation turque pour la vérité du monde.

Il découle de cette distinction qu’une Turquie travaillée par le désir d’Europe (sachant que ce désir est avant tout assumé par ceux qui ont déjà une appréhension universelle de la vérité) ne peut y prétendre sans procéder à une révolution mentale. Ce n’est certes pas à l’Europe d’entrer dans le modèle turc de la connaissance, mais à la Turquie de se remettre en cause. Le modèle turc de la connaissance conduit à la méconnaissance, sinon à l’obscurantisme. Le modèle turc de la connaissance n’est pas européen. Or, aujourd’hui ces deux modèles sont dans l’affrontement justement à propos du génocide des1915. Ce génocide est un test qui fera des Turcs des Européens s’ils le reconnaissent comme vérité, ou les enfoncera dans une turcité de plus en plus minée par l’absurde.

Dans son livre intitulé L’appel au pardon (Paris, CNRS Editions, 2010), Cengiz Aktar évoque les mots de Marc Nichanian (qui aura inspiré ce texte) disant, au cours d’un séminaire à Istanbul sur le thème de la réconciliation, que la Turquie fasciste qui « se nourrit du crime sans vérité » ne deviendra un Etat constitutionnel que « le jour où Parmi les ruines de Zabel Yessayan sera traduit en turc et publié par une maison d’édition ayant pignon sur rue. » Un livre qu’elle destinait à ses compatriotes, pour « qu’ils comprennent que les Arméniens d’Adana étaient morts pour eux. Pour que eux soient libres enfin. Ils étaient morts au nom de la résistance contre la dictature. » Oui, le jour où Zabel Yessayan, Yervant Odian, Varoujan et d’autres seront lus et étudiés dans les écoles turques, alors... Alors, l’humanité sera rétablie dans ses droits.

Denis Donikian

mercredi 21 avril 2010,
Ara ©armenews.com


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