Nouvelles d'Armenie    
FRANCE
A l’occasion de l’illumination de la Tour Eiffel : Réflexions sur l’adhésion de la Turquie à l’UE


Au mois d’octobre dernier, la Tour Eiffel a été illuminée aux couleurs du drapeau turc dans le cadre de la "saison culturelle turque en France". De toute évidence, ce geste de complaisance constitue une promotion démesurée en faveur d’un pays ayant commis un génocide tout en l’éludant constamment. Un pays qui, par ailleurs, depuis 1974 continue à occuper militairement une partie de Chypre - Etat membre de l’Union Européenne - en toute illégalité au regard du droit international.

Dès que j’ai pris connaissance de cette décision d’illumination (par internet et non pas par la presse qui a occulté cet aspect de l’événement), après m’être assuré qu’il ne s’agissait pas d’un canular, j’ai personnellement considéré que ce geste présentait un caractère de provocation. En effet, ma vive réaction a été celle d’un fils d’immigrés ayant choisi de servir la France ([1]) - le pays qui a accueilli mes parents - dès l’âge de 18 ans dans la Résistance, puis comme Saint-Cyrien, fier d’être le premier de la génération de ces fils d’immigrés à porter le casoar. A ce titre, et en mémoire de mes 43 proches parents massacrés (1) lors du génocide de 1915, j’ai pensé que cette illumination aux couleurs d’un drapeau turc entaché par le sang d’un génocide non reconnu ne serait pas à l’honneur de la France, le pays des Droits de l’Homme.

Ayant interpellé six publications nationales pour exprimer mon indignation au sujet de cette malencontreuse initiative et, à cette occasion, sur les conséquences inéluctables d’une future adhésion de la Turquie à l’UE, j’ai pu constater le mutisme complet de la presse vis-à-vis d’une question capitale pour l’avenir de l’Europe.

Pourtant, la presse fait état, en permanence, des problèmes d’immigration, de l’insécurité croissante dans les banlieues, de menaces islamiques pesant sur la France et l’Europe, de la difficulté d’adhésion à l’identité nationale pour une part notable de ces immigrés (non respect du drapeau, de l’hymne national.). Dans ce contexte général, il est grand temps d’avoir le courage de donner une réponse négative claire et nette à la Turquie, au lieu de la "diaboliser" en lui imposant une succession de conditions à remplir pour son adhésion.

Il faut aussi éviter de désorienter l’opinion nationale par des sondages mal formulés, en déclarant par exemple que "63% des Français sont favorables à l’adhésion si la Turquie fait des efforts politiques et économiques" ([2]). Une condition aberrante. comme si par l’effet des lois et d’une baguette magique, la Turquie pouvait devenir européenne, culturellement, spirituellement. et géographiquement.

Dans son éditorial du 6 décembre 2004 (1), l’Express avait eu le courage de donner plus de 10 raisons s’opposant à cette admission, dont la plus importante est indubitablement géographique : puisque "95% du territoire et 92% de la population se situent géographiquement en Asie". En fait, l’appartenance territoriale à l’Europe n’est-elle pas le critère principal d’adhésion à l’UE ? Surtout quand des considérations historiques, culturelles, spirituelles. ont depuis longtemps opposé violemment plusieurs Etats européens à un pays originaire de l’Asie, au centre d’un "monde touranien" de près de 200 millions de personnes.

A ceux qui, comme Mr. Rocard ou Mr. Moscovici, exprimaient encore très récemment leur accord à une adhésion(2) - sous conditions - je me permettrais de poser deux interrogations qui découlent des arguments évoqués ci-dessus.

La première est de nature culturelle et spirituelle. Elle est inhérente à une population européenne d’inspiration fondamentalement chrétienne, et répond à la condition fixée par Mr. Moscovici (2). Celui-ci pense que "les réformes menées par Ankara sont impressionnantes" et que "la reconnaissance du génocide constitue une condition indispensable à l’adhésion". Mon interrogation se formule sous forme de trois questions :

- Pour un pays laïc par sa Constitution, mais de culture foncièrement musulmane, est-il concevable de demander pardon à des Chrétiens ?

- Quelle serait la valeur réelle et la sincérité d’une pareille reconnaissance après un siècle de déni, si cet aveu ne répond qu’à une seule ambition, celle d’adhérer à l’UE ?

- Pour nous, citoyens français, est- il normal de subordonner l’intérêt national de l’Etat à cette reconnaissance. qui de plus serait forcée, tardive, et peu sincère ?

Pour un citoyen d’inspiration chrétienne, le fait même de la persistance de ce déni pendant 94 années est la preuve la plus flagrante de l’importance du gouffre de culture existant entre l’Etat turc et les Etats européens.

La deuxième interrogation est de nature sécuritaire. Elle se situe dans un contexte géopolitique immuable.

La Turquie, Etat "laïc" de 75 millions d’habitants de confession musulmane a une frontière de prés de 1400 Km avec 3 pays musulmans : la Syrie, l’Irak, l’Iran.

Quelle serait donc la nouvelle situation sécuritaire de l’UE (notamment de la France et de l’Allemagne) si l’Europe au lieu d’avoir 300 Km de frontière avec la Turquie pays asiatique, se trouvait, après l’adhésion de ce pays, avec 1400 Km de frontières perméables avec le Moyen-Orient musulman ?

Dans une Europe dans laquelle, "il n’y a plus de menaces aux frontières, ni de frontières aux menaces".

De plus, cette situation dangereuse adviendrait dans une communauté où déjà la plupart des gouvernements (en France notamment) sont confrontés à la définition de leur propre identité.

Le Président des Etats-Unis est en faveur de cette adhésion ; c’est une constance de la politique de ce pays dont les orientations stratégiques sont évidemment étudiées sur la base de la définition préalable de leur propre intérêt national. Je peux en témoigner. Ce choix se comprend pour les USA. Mais a contrario il n’est pas du tout dans l’intérêt de notre continent.

Cette distinction ne semble pas être prise en considération ou tout au moins évoquée par la plupart des hommes politiques qui abordent ce projet d’adhésion ; et qui, de plus, ne s’offusquent même pas de l’immixtion d’un Président US dans les affaires intérieures européennes !

Si par l’aveuglement d’une partie de notre classe politique et de nos pseudo-intellectuels, par une conception erronée d’atlantisme.ou pour des raisons simplement mercantiles, l’adhésion de la Turquie était acceptée, ce serait la fin du rêve européen, celui d’une Europe puissance économique, politique et militaire. A la place de ce rêve, ce serait le cauchemar des dangers évoqués pour la sécurité intérieure du continent. A terme, les néfastes conséquences pour une Défense européenne (actuellement très hypothétique) qui ne peut pas se concevoir sans la prise en compte des exigences de sécurité intérieure et de cohésion.

Par le colonel (e.r) Edouard Terzian. Promotion "Général Leclerc" (1946-48) *

*Auteur de l’ouvrage cité en renvoi de bas de page. Ancien stagiaire de l’Ecole de Guerre américaine (USACGSC de Fort Leavenworth et USAFSC de Norfolk), puis officier de liaison auprès de l’Ecole des Systèmes d’Armes de l’OTAN en Allemagne. Dans la vie civile, chef d’entreprise et directeur de publication.


[1] Voir mon livre « GRAND ECART, parcours d’un Saint-Cyrien atypique », Indo Editions, 2007, 368 pages. Présenté par la Revue de Défense Nationale de mars 2008, sous la plume du général Pierre Morisot.

[2] Référence : Libération du 13 novembre 2009, dans sa rubrique "Rebonds".

(Article publié par la revue trimestrielle de la Saint-Cyrienne "Le Casoar" - Janvier 2010 - N°196, rubrique "Tribune libre").

dimanche 14 février 2010,
Stéphane ©armenews.com


CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...
Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)

    
     Imprimer l'article




THEMES ABORDES :
Turquie