
Invité par Charlie Rose (Charlie Rose Show), une émission vedette diffusée sur l’État de New York, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, outre une rhétorique bien huilée, façon lutte à l’ancienne, n’a pas manqué de nier une fois de plus le génocide des Arméniens.
Se hissant en « protecteur » des édifices religieux, toutes confessions confondues, il signale notamment à son interlocuteur, que l’église de Van a été restaurée par les fonds publics. « Nous avons utilisé la trésorerie nécessaire pour restaurer l’église arménienne. Et nous avons toujours soutenu ces actions »(1), dit-il. Une réponse éludant bien entendu les centaines d’églises détruites depuis près d’un siècle, mais qui permet à Charlie Rose d’enchaîner sur la question arménienne et évoquer le génocide. « De quelle preuve historique de plus a-ton besoin en ce qui concerne le génocide ? », se permet l’animateur. Une question qui irrite visiblement le premier ministre, reprenant la vedette de la télévision : « Tout d’abord laissez-moi dire que vous dites génocide. Je serais désolé de vous entendre dire ça. Pour être très clair, nous n’acceptons pas le génocide. C’est un mensonge total. J’invite les gens à le prouver (2). J’ai écrit une lettre en 2005, et j’ai dit que ça n’incombe pas aux politiciens. Il incombe aux historiens de voir ça. Nous avons ouvert nos archives. Nous avons là tous les documents. Et dans nos archives plus d’un million de documents ont déjà été vus (3). Aujourd’hui il y en a encore bien plus. Et nous avons ouvert les archives militaires.(4)
Erdogan renvoie alors la balle à l’Arménie, exigeant l’ouverture de ses archives, « pour décider », dit-il « et y voir ce qu’il y a. »

Eut égard au processus de normalisation arméno-turc, le chef du gouvernement turc fait une révélation en contradiction avec celle d’Edouard Nalbandian, puisqu’il affirme « C’est la Turquie qui a lancé le processus de normalisation. C’est la Turquie qui a pris le risque ».
Des conditions qui changeraient les données du problème. Risque, ou stratégie visant à faire retomber le soufflet du génocide prêt à être servi par le Président Barak Obama ?
Un risque que les protocoles ne soient pas ratifiés par le parlement turc, malgré la pression internationale et celle d’Obama en particulier, pris au piège, et en raison de la non résolution du problème du Haut Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. « Il y a une occupation », dit Erdogan. « Le Parlement turc est très sensible au sujet de ce problème », ajoutant qu’il souhaite « une évolution positive », mais dont il ne croit pas en la réalité. Dans ces conditions, bien que le vote soit secret au Parlement, le leader de l’AKP n’y voit pas d’issue positive. Gardant cependant l’espoir que le problème soit malgré tout réglé...
A noter que certains titres de la presse turque déforment les propos d’Erdogan lors de l’interview accordée à Charlie Rose. De même que la phrase suivante prononcée par le Président Obama ; en substance : "Si les protocoles turco-arméniens ne sont pas ratifiés, il sera très difficile d’empêcher l’adoption de la résolution du Congrès U.S sur le génocide arménien »
Ainsi la politique du gouvernement turc est de plus en plus limpide. Non seulement négationniste, capable de chantage et de menaces, elle a joué sur la corde sensible arménienne en tentant de provoquer un schisme entre l’Arménie et sa diaspora. Elle se joue de toutes les résolutions internationales, de ses propres intellectuels et historiens, et continue à dépenser des millions de dollars pour faire obstacle à l’imprescriptible crime dont s’est rendu coupable le Comité Union et Progrès en 1915, sous couvert de la primauté de sa position stratégique au Moyen Orient. Avançant qui plus est, une improbable sous commision d’étude sur les « événements », sachant que malgré la réalité des faits, rien n’y fera. Puisque « c’est un mensonge » et « nous ne le reconnaîtrons jamais » (A.Gul - R.T Erdogan).
Que dire de plus devant une telle posture, sinon que les Arméniens, où qu’ils soient et autant de temps qu’il le faudra, revendiqueront jusqu’à leur dernier souffle leurs droits sur ce qui fut le premier génocide du XXème siècle ; aussi vrai qu’ils furent les premiers a épouser la foi chrétienne en tant que nation et au nom des femmes, enfants, vieillards et hommes exterminés sauvagement, déportés et jetés dans le fleuve Euphrate. Leurs parents.
Jean Eckian
Liens
(2) Cahiers Noirs de Talaat Pacha
(3) Pour atteindre au chiffre faramineux d’un million de documents, il aurait fallu deux fonctionnaires travaillant au décryptage du turc ottoman pendant 90 ans, à raison d’environ 16 documents/jour et par personne.
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