Nouvelles d'Armenie    
Armand SAMMELIAN
Juifs, Arméniens : Maux croisés


Le temps n’y peut rien. Juif ou Arménien, à l’échelle d’un homme ou d’un peuple, hériter d’un génocide n’est jamais une sinécure ou une simple parenthèse mais toujours un fardeau sacré, porté dans la solitude d’un chemin tortueux, ni balisé ni convenu d’avance.

En avril 1918, Chaïm WEIZMAN, responsable du mouvement sioniste à Londres, futur premier président d’Israël, déclarait déjà de façon tragiquement prémonitoire : « Parmi tous ceux qui souffrent autour de nous, y a-t-il un peuple dont le martyrologue soit plus proche du nôtre que celui des Arméniens ? ».

En dépit de cette communauté de destin, l’absence de position officielle de l’état Hébreu vis-à-vis du génocide arménien - que nul ne confond avec sa négation - nourrit une frustration qui fait ombrage aux liens lumineux qui unissent Juifs et Arméniens de la Dispersion.

Certes, acte est donné que nécessité fait loi, qu’une bonne politique ne repose pas toujours sur de bons sentiments et que l’alliance israélo-turque s’inscrit dans une guerre sanglante interminable que livre Israël contre le monde musulman décidé à l’anéantir depuis sa création.

Seul « allié » musulman de la région, la Turquie lui assure en effet sa médiation auprès de la Syrie et de l’Azerbaïdjan, l’Inde et le Pakistan. Depuis 1996, sous la tutelle des États-Unis et l’intercession des Juifs ottomans, Turquie et Israël ont noué des relations privilégiées au plan culturel, militaire, diplomatique et économique, portant le niveau des échanges de 50 millions de dollars en 1985 à près de 3,5 milliards en 2008, dont un contrat de 50 millions de m3 d’eau par an jusqu’en 2022.

Pour autant, l’addition de la raison d’état à la logique marchande n’altère en rien l’idéologie turque qui n’a jamais cessé d’afficher avec insolence sa supériorité comme principe intangible, manifeste son antisémitisme à la carte et ne cache pas sa volonté frénétique de réislamisation du pouvoir « laïc » pour le ravir des mains des militaires.

En ce début de XXIe siècle, sous le vernis apparent, le combat contre ses minorités, le sionisme et les chrétiens, demeure encore et toujours au cœur du « Darwinisme » turquiste qui a capitalisé sans discontinuer intolérance et exclusion sur la complaisance de l’Occident.

Prise en tenailles, la population juive de Turquie, victime d’intimidations et de conversions forcées, a fini par émigrer en masse pour passer depuis 1948, de 150000 à 20000 âmes, alors même qu’elle avait renoncé en 1926 au statut de minorité, pour devenir turque à part entière et tenter d’échapper ainsi à la discrimination.

Le coup de gueule d’Erdogan à Davos en décembre 2008 suite à l’invasion de Gaza, le lancer de chaussure sur Dominique Strauss-Kahn le 1er octobre 2009 à Istanbul, le refus de survol de son territoire par l’Aviation israélienne le 15 octobre 2009 ou encore l’attentat des synagogues d’Istanbul en 2003, attestent la tension de l’étau qui oppresse les Turcs de confession juive.

Tenus en otages et réduits à une peau de chagrin, ils n’ont d’autre choix que de se féliciter de vivre dans un pays aussi accueillant depuis 1492 : les « citoyens modèles » juifs ne sont pas sans nous rappeler feu la « nation fidèle » arménienne.

Forte de sa position géographique à la croisée des routes énergétiques et de son rôle angulaire à l’intérieur du système de défense européen via l’OTAN, la Turquie ne répugnerait pas à troquer l’attelage anachronique turco-israélo-américain contre une intégration dans l’Union Européenne historiquement pro-musulmane, pro-palestinienne et antisioniste, et plus cyniquement à jouer sur les deux tableaux.

Dans ces conditions, l’exigence avortée de reconnaissance du génocide arménien, émanant de la puissante ligue juive américaine anti-diffamation en 2007 et le propos fort de « dette morale due au peuple arménien » tenu par Tipsi LIVNI ministre des Affaires étrangères en 2008, constituent autant d’indices qui laisseraient à croire qu’Eretz Israël pourrait infléchir sa politique à l’égard d’un pays génocidaire négateur, archaïque et encombrant. D’autant que suite à l’adoption à l’unanimité - 39 voix contre 0 - d’un débat sur la reconnaissance du génocide arménien par la Knesset à l’initiative du parti Meretz le 5 mai 2009, malheureusement réduite à néant par le veto opposé, in extremis, par le président Shimon Peres sous pression turque, le peuple de l’holocauste a démontré qu’il ne ferait pas l’impasse sur le destin d’un peuple frère victime de mutilations identiques aux siennes. Ainsi, la rencontre tant attendue s’est aujourd’hui opérée entre l’opinion publique israélienne, la diaspora et les élites politiques, intellectuelles, philosophiques et spirituelles à travers une montée en puissance d’articles de presse, d’émissions de télévision, documentaires et reportages qui relaient sans tabou malgré les menaces de représailles turques, les voix fortes d’Elie Wiesel, du professeur Yaïr AURON, du docteur Israël CHARNY à celles de Bernard-Henri LéVY, Alain FINKELKRAUT ou Robert BADINTER en France. Jusqu’à l’Université hébraïque de Jérusalem qui manifestait son empathie lors de son dernier séminaire annuel sur le fondement de la prophétie judaïque de réconciliation des peuples, d’émancipation et d’idéal de justice. Unis aux Enfants d’Ararat dans la même quête de Dignité, ces inlassables défenseurs de la Vérité reprennent, en écho, l’appel à l’union entre Juifs et Arméniens lancé en novembre 1916 par le chef de réseau d’espions juifs « NILI » Aaron AARONSON, dans un rapport poignant « pro-armenia » dénonçant les atrocités ottomanes contre les Arméniens qui, par-delà l’aspect compassionnel serviront de référence à l’avocat juif polonais Raphaël LEMKIN en 1944, pour créer et définir le néologisme de « génocide » repris par l’ONU en 1948.

Si la filiation entre les deux apocalypses repose sur un propos tenu le 22 août 1939 par Adolf Hitler à l’état-major de l’Armée du 3e Reich, tel que rappelé au procès de Nuremberg : « Mais qui donc se souvient du massacre des Arméniens ? », l’asymétrie du Droit oubliant le génocide des Arméniens - LE TCHART - et sanctionnant le génocide des Juifs - LA SHOAH - voudrait que le soutien des Enfants d’Israël ait valeur d’exemple et pèse de façon décisive sur le combat contre l’injustice mené par la nation arménienne depuis près d’un siècle.

La marge de manœuvre existe : aspirant au leadership du grand Moyen-Orient, la Sublime Porte redoute par-dessus tout l’action du lobby juif occidental - américain et européen - seul capable de transformer la neutralité israélienne en figure de proue de la reconnaissance du génocide arménien. S’il en était ainsi, cela ferait voler en éclats l’efficace turpitude de la glauque diplomatie turque, qui n’a cessé de traiter cette abomination en objet de marchandage et de chantage.

En s’emparant de la Question Arménienne, la Maison Israël entrainerait derrière elle une communauté internationale atone, isolerait la Turquie et ne pénaliserait aucun intérêt vital. De portée historique, sa solidarité signerait l’universalité de la Cause Arménienne à un moment où les protocoles arméno-turcs signés le 10 octobre 2009 à Zurich, la soustrait à l’affaire de tous en la « privatisant » au grand soulagement de l’Occident.

Elle illustrerait la fraternité poignante entre les résistants arméniens de Moussa-Dagh et ceux juifs de Massada qui nous renvoient les mêmes images emblématiques d’hommes de courage et d’abnégation morts pour le triomphe de la Lumière contre les ténèbres. Elle scellerait la parenté du YISHUW - communauté de juive de Palestine avant 1948 - avec la dynastie princière arménienne des Bagratouni qui, au Xe siècle, proclamait fièrement descendre du Roi David.

Elle rapprocherait les sanctuaires de la mémoire que sont YAD VASHEM à Jérusalem et le Dzidzernakaberd à Yerevan, sentinelles jumelles symboliques des identités juive et arménienne lançant à l’Humanité un message de vigilance contre la Bête Immonde. En s’inclinant l’an passé au mémorial du Dzidzernakaberd, le Grand Rabbin d’Israël en compagnie de l’ancien ministre de l’éducation Nationale sont venus témoigner de l’existence de cicatrices communes visibles et invisibles.

Enfin et surtout, la solidarité de la Maison Israël signifierait que l’unicité de la SHOAH n’a d’égale que celle du TCHART. Au demeurant, nous sommes convaincus qu’une condamnation solennelle de la Turquie au Traité de Lausanne en 1923 par les puissances de l’Entente aurait permis d’éviter le génocide juif 20 ans plus tard.

La république nationaliste islamique turque au pouvoir, empêtrée dans un naufrage démocratique qui pratique la torture, couvre les crimes d’honneur, refuse le droit à la différence et le principe d’égalité, interdit les libertés de conscience et d’expression, reste un pays xénophobe, raciste et antisémite.

Pour preuve, ces pancartes hautement brandies le 9 janvier 2009 à ESKISEHIR, sur lesquelles on pouvait lire : « Bienvenue aux chiens. Juifs et Arméniens s’abstenir. ».

Pour ce très singulier candidat à l’entrée dans l’Union Européenne qui s’est acharné à éradiquer l’élément non musulman de son Empire durant des siècles, la « Terre Promise » risque fort de demeurer longtemps une terre étrangère.

Armand SAMMELIAN Decembre 2009

mercredi 2 décembre 2009,
Ara ©armenews.com


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