Nouvelles d'Armenie    
Mooshegh Abrahamian
UN YALTA CAUCASIEN


On a beau être concerné par l’avenir de l’Arménie, ce pays enclavé, menacé sur 3 de ses 4 frontières par un chauvinisme exacerbé et destructeur de minorités, on a beau chercher quelles compensations palpables il a obtenues en échange de l’abandon de la seule arme dont il disposait, on doit se rendre à l’évidence : le match Turquie-Arménie s’est terminé par la victoire écrasante de la Turquie.
Dès que la catastrophique et méprisable politique étrangère de l’Arménie a abandonné le SEUL moyen de pression dont il disposait sur l’Etat négationniste turc et a renoncé à influencer l’opinion publique internationale - le seul ami potentiel des Arméniens-en s’appuyant sur sa diaspora, la déferlante pro-turque s’est déchaînée en Occident. Les chaînes de télé françaises parlent désormais des « massacres » de 1915. Michel Rocard- peu suspect d’amitié arménienne- qui déclarait il y a peu que la Turquie ne pourrait entrer en Europe si elle ne reconnaissait pas le génocide, s’est engouffré dans la brèche. Il signe dans le Monde du 13 oct 2009 avec Jacques Delors, Luc Ferry, Edgar Morin et Alain Touraine, un papier dont le titre est tout un programme : « Turquie : ouvrir la porte ! Dépassons enfin les préjugés ».
L’un des objectifs de la Turquie est atteint : l’hypothèque arménienne étant levée, son offensive pour l’adhésion à l’Europe est repartie de plus belle. Sa respectabilité ne souffre plus de l’épée de Damoclès de ce génocide dans son placard puisque les victimes acceptent de s’assoir à la table de l’héritier négationniste du bourreau. C’en est fini de la reconnaissance du génocide arménien par les Etats ou bien de sa pénalisation puisqu’Arméniens et Turcs vont « discuter de l’histoire ».
Elle peut rêver à haute voix de la restauration de la splendeur ottomane à son profit : les Arméniens et les Kurdes savent bien ce que ces appétits nouveaux peuvent signifier... Une carte a été « malencontreusement » diffusée dans les écoles où la Turquie englobe la province de Kirkouk, l’Arménie et le Karabagh ....et approuvée par le futurologue américain Georges Friedman !!!
Comme si cela n’était pas suffisant, Erdogan a immédiatement posé comme condition de l’ouverture de la frontière et de l’établissement de relations bilatérales le retour des « territoires occupés par les Arméniens » dans le giron de ses frères Azéris.
Ces 2 dispositions sont-elles si déterminantes pour la survie et le développement économique de l’Arménie ? Les autorités arméniennes pensent-elles sérieusement que le fait d’avoir une ambassade va modifier la politique pan-touranienne et anti-arménienne d’Ankara, et dont les exemples abondent ?
L’ouverture de la frontière va-t-elle apporter la prospérité économique « malgré » un environnement politique hostile ? Va-t-elle permettre aux Arméniens d’exporter ( quoi ?) plus facilement ou plutôt à la Turquie d’envahir un nouveau marché avec ses productions low cost. Or c’est essentiellement d’investisseurs dont l’Arménie a besoin. Les investisseurs turcs et les produits turcs ne vont-ils pas transformer l’Arménie en un simple vilayet dépendant de son puissant voisin ?

Inutile de préciser que le Karabagh ne pourra être conservé longtemps dans ces conditions, d’autant que sur cette question comme sur toutes les autres, les autorités arméniennes n’ont pas jugé utile de faire de la communication en s’appuyant sur la diaspora et que les Azéris ont pu développer sans opposition leur thèse sur un territoire « azéri » occupé par les forces arméniennes. Une thèse soutenue par l’Occident qui défend ici « l’intégrité » territoriale stalinienne de l’Azerbaïdjan, à l’opposé de sa politique balkanique.
En voyant Bernard Kouchner, Hilary Clinton et Sergueï Lavrov afficher leur satisfaction derrière les signataires, je fus saisi d’une hypothèse qu’Ahmet Insel (l’un des signataires de la pétition d’excuses aux Arméniens) conforta. Ce dernier déclara que l’accord permettrait de raccourcir et sécuriser le transport énergétique depuis la Caspienne vers l’Occident au lieu de faire transiter gaz et pétrole par la Géorgie.
La guerre de Géorgie d’Août 2008 et l’élection d’Obama ont changé complètement la donne au Sud-Caucase. Bush et l’Otan ont poussé l’aventurier chauvin Saakachvili à une guerre folle contre les Russes, et celui-ci, dans son extrême naïveté a pensé que ses « amis » allaient intervenir ! L’élection d’Obama a permis de mettre fin à l’agressivité de Bush et de l’OTAN et un nouveau compromis, un nouveau YALTA a été trouvé.
L’OTAN abandonne sa stratégie consistant à doter la Tchéquie et l’Ukraine d’un bouclier anti-missiles, elle renonce à intégrer l’Ukraine et la Géorgie dans l’Otan et laisse cette dernière à son tête-à-tête avec la Russie. En échange, la Russie a accepté de laisser à l’Occident une ligne de communication plus courte et plus directe pour ses approvisionnements énergétiques et donc d’en régler les problèmes « inhérents ». En échange des concessions arméniennes présentes et futures, l’Occident pourrait se montrer plus généreux et fermer les yeux sur les « méthodes » de répartition de ses subventions.
Le peuple arménien, et en particulier sa diaspora qui n’a aucun Etat pour la protéger, sont les grands perdants de ce nouveau Yalta. Le peuple voit s’éloigner les chances de la construction d’un Etat viable et aux frontières sûres ( l’Arménie+ le Karabagh + les territoires libérés = un tout homogène de 42 000 km2 soit la taille des Pays-Bas ou de la Suisse).
La diaspora a été ignorée et méprisée par les autorités d’Erevan. N’ont été « convoqués » à une mascarade de concertation que les thuriféraires du régime, ceux dont la parole n’est pas libre. Elle n’a plus le choix : pour exister, pour assurer sa survie en tant que communauté nationale extra territoriale, pour peser sur des décisions qui la concernent, elle doit se donner des structures démocratiques, se débarrasser de son immobilisme mortel et de ses parrainages politiques, gagner son autonomie en s’adressant directement à l’opinion publique des pays d’accueil et en aidant à la structuration d’une alternative démocratique en Arménie.
En mettant à l’honneur le Karabagh et son président Bako Sahakian, en organisant débats et conférences autour de 2 questions clés (quel avenir pour la diaspora ? quel avenir pour l’Arménie, le Karabagh et les territoires libérés ?) le festival ARA 2010 qui aura lieu à Valence du 13 au 16 mai, sera, je l’espère, un moment de sa reconstruction. Sarrians le 17 oct 2009.

Mooshegh Abrahamian.

jeudi 22 octobre 2009,
Ara ©armenews.com


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