Nouvelles d'Armenie    
Par Alen Ter-Markossian
Tous les chemins mènent à Bursa en passant par Latchin


Le gouvernement arménien a eu un agenda diplomatique chargé pour ce mois d’Octobre 2009. Deux questions d’une importance cruciale ont été à l’ordre du jour, la normalisation des relations bilatérales avec la Turquie et les négociations autour du Haut Karabakh. Depuis la visite en Septembre 2006 du président Abdullah Gül à Erevan, le « tabou arménien » est tombé dans la société turque ainsi q’une barrière psychologique importante dans les deux pays.

La Turquie et l’Arménie préparent depuis le mois d’avril leurs opinions publiques pour normaliser leurs relations bilatérales. Chacun des deux pays doit faire face à son opposition respective et une partie de la diaspora en ce qui concerne Erevan. Les ministres des Affaires étrangères des deux pays ont signé le 10 octobre à Zurich (Suisse), dans une atmosphères tendus les protocoles sous le patronage des chefs de la diplomatie américaine, russe, française, européenne et suisse . Le processus sera suivi par la transmission du document aux parlements respectifs pour ratification. 
 Il est sûr que les protocoles, même lorsqu’ils été ont paraphés et signés, peuvent rester de simples morceaux de papiers, s’ils ne sont pas ratifiés par les parlements des deux pays. En ce qui concerne l’Arménie, il existe peu de doute sur la ratification du protocole par l’Assemblée. Toute autre est la position de la Turquie. Des sources fiables affirment que l’Arménie exige des garanties d’Ankara sur la ratification obligatoire des protocoles, mais c’est exactement ce que le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan ne peut pas garantir. Notons que le parlement turc a un certain degré d’indépendance par rapport à l’exécutif qu’il a illustré en 2003 en refusant de permettre le stationnement des troupes américaines sur le sol turc lors du déclenchement de la guerre en Irak.

Les dates des deux rencontres (signatures des protocoles le 10 octobre et rencontre des présidents arménien et azéri le 8 octobre) ont été soigneusement mises au point, car la partie turque ne voulait pas que la signature des protocoles avec l’Arménie aie lieu avant le sommet des présidents, de craintes qu’Erevan ne s’assoit à la table des négociations avec Bakou dans une position plus avantageuse, même si aucune signature de document n’y était prévu.

Mais avant cela, Ahmet Davutoğlu et le président Gül se sont entretenus avec le président et le ministre des affaires étrangères azéri, au Nakhitchevan le 3 octobre, pour examiner les derniers développements. 
 Au sommet du pays turcophones au Nakhitchevan, Gül a de nouveau parlé de la question du Haut-Karabakh comme condition préalable à la normalisation des relations. Erdoğan, pour sa part 24 heures après la signature a rappelé cette même condition pour une éventuelle ratification parlementaire. Ilham Aliev a excité la fibre pan-turquiste avec des déclarations revendicatives sur la région du Zanguezour et après la signature a exprimé son amertume, jetant une ombre sur le concept de « une nation, deux états ».

Selon les principes en vigueurs, la conclusion d’un accord entre deux gouvernements ne crée ni droits ni devoirs aux pays tiers. Néanmoins le processus normalisation des relations arméno-turc, peut être une piste d’accélération au règlement du conflit du Haut-Karabakh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Les médiateurs internationaux ont eu des entretiens à Erevan, au début d’une nouvelle tournée du Groupe de Minsk de l’OSCE, et ils se ont également rendus à Stepanakert et à Bakou pour discuter des questions en suspens.

Selon certaines sources turques cité par le journal « Hurriyet », les présidents azerbaïdjanais et arménien ont fait des progrès lors de leurs précédentes réunions, en particulier sur la largeur et l’état du corridor de Latchine. En effet, fin septembre, une délégation de l’OSCE a étudié la situation dans le couloir de Latchine.

Les autorités de Bakou ont réaffirmé qu’elles étaient prêtes à garantir une communication sans entrave entre l’Arménie et le Haut-Karabakh mais souhaitent que le corridor de Latchine demeure une partie reconnue de l’Azerbaïdjan mais donné à l’Arménie « à l’emploie ». Ces déclarations s’inscrivent dans la logique du projet routier « La route de la Paix » proposé par Davutoğlu qui relirait Erzeroum à Bakou en passant par Erevan-Nakhitchevan-Latchine et Stepanakert.
 L’avenir des ex-districts azerbaïdjanais autour du Haut-Karabakh a été l’un des points de blocage. Une divergence existe entre le président Sarkissian, et son prédécesseur Robert Kotcharian. Tout en étant prêt à assurer le retrait de la plupart des ex-districts azerbaïdjanais autour du Haut-Karabakh, Kotcharian avait insisté sur le fait que le couloir des terres restantes soit formellement incorporé dans le Karabakh ou au moins avoir un statut intérimaire. La position de l’administration de Sarkissian sur la question reste floue, elle pencherait pour un couloire large de 25 km.

Les déclarations sont contradictoires en ce qui concerne l’avancement des négociations. Le président azerbaïdjanais a déclaré lors de sa visite au Nakhitchevan que le processus était dans sa phase finale. Pour sa part le président arménien a déclaré qu’il restait beaucoup de travail pour entrevoir une percée importante dans un proche avenir.

Même si la troïka s’est faite plus que discrète sur les modifications apportées à ces propositions en Juillet en Cracovie (Pologne), le statut du Haut-Karabakh semble dans l’impasse, et les espoirs restent néanmoins flous pour un règlement définitif.

On a l’impression que le but de la visite était d’informer l’Arménie, l’Azerbaïdjan et le Haut-Karabakh de l’absence de lien entre le protocole arméno-turc et le processus de paix du Haut-Karabakh, plutôt que la préparation une énième réunion présidentielle arméno - azerbaïdjanaises ou la proposition d’une nouvelle version des principes de Madrid. 
Les co-présidents du Groupe de Minsk ont apparemment cherché à dissiper les rumeurs largement répandues à Erevan, que l’Arménie se serait engagée à faire davantage de concessions à l’Azerbaïdjan dans le cadre de son accord historique avec Ankara. En effet dans une déclaration commune faite à Erevan les co-présidents ont insisté que les négociations du Haut-Karabakh sont un processus distinct, sans conditions préalables avec son propre « timing ».

Lors de sa tournée à la rencontre de la diaspora, Serge Sarkissian a dû faire face à des manifestations d’hostilité de membres de la diaspora qui sont contre la signature des protocoles. Il est indispensable de rappeler que la diaspora est une partie importante de la réalité arménienne. La Diaspora trouve que les relations doivent être rétablies seulement après la reconnaissance du Génocide de la part de la Turquie, et que tout chef de l’État arménien, qui est prêt à reléguer aux oubliettes le génocide arménien ou la mémoire des soldats morts pour la libération de l’Artsakh, devrait, au mieux, donner sa démission, comme se fut le cas de Levon Ter Petrossian en 1996 après ses prises de position défaitiste sur le futur du Haut-Karabakh.

Ces mouvements d’humeurs sont-ils une tentative de « diabolisation » de Sarkissian ? Certains analystes arméniens proches de Levon Ter-Petrossian y voient une « tentative » du tandem Kotcharian-Oskanian de préparer son retour sur la scène politique arménienne. En effet, ce tandem garde un capital sympathie important dans la diaspora à travers le parti Dachnak mais beaucoup moins en Arménie. Notons que Serge Sarkissian est, sur les questions de la normalisation des relations avec la Turquie, en grande partie sur la même ligne que le Congrès National Arménien (CNA) de Ter-Petrossian. 

Cet état de fait appelle quelques remarques. Il apparaît nécessaire de construire des relations avec la Turquie, l’Arménie ne pouvant continuer à vivre en quasi autarcie et prétendre à un développement économique et sociale rapide et durable. De plus ce rapprochement peut faire avancer la cause arménienne dans les cercles diplomatiques. En effet, la normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie est seulement une partie du processus de réconciliation arméno-turc et il ne doit exister aucun malentendu entre l’Arménie et la diaspora.

Il est indispensable de ne pas provoquer une tempête dans un verre d’eau et de ne pas se rabattre sur un patriotisme exacerbé. Il n’est pas question ici d’oublier le sort de près de deux millions d’arméniens exterminés ou chassés de leur foyer historique. Mais il bon de garder à l’esprit, que les arguments sur le « retour des territoires » ou sur le renouvellement des traités internationaux échus peuvent mener à une impasse toutes les démarches diplomatiques et décrédibiliser la diplomatie arménienne sur la scène internationale. L’échec du processus ne ferait qu’amplifier le manque de confiance et l’hostilité dans la région et empêcherait pendant longtemps tout homme politique arménien ou turc de prendre en main le dossier de la normalisation des relations arméno -turques.

Alen Ter-Markossian
Géographe
Collaborateur de Nouvelles d’Arménie Magazine

mercredi 14 octobre 2009,
Ara ©armenews.com


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