Nouvelles d'Armenie    
Par Denis Donikian
Diaspora arménienne ou les cocus de l’Arménie


La diaspora arménienne se réveille. L’imminente signature entre les États arménien et turc des protocoles d’accord sur l’ouverture des frontières qu’ils pourraient figer comme intangibles semble l’avoir piquée au vif, touchée dans son amour-propre, atteinte au plus profond de son combat. Elle qui se voyait faire partie d’un seul peuple se retrouve aujourd’hui comme une part oubliée de son histoire et de son destin. Et voici qu’elle touche le fond de sa schizophrénie.

En fait, les différences entre la diaspora arménienne et le gouvernement d’Arménie sont d’autant plus grandes que l’une vit le problème des frontières de manière symbolique, tandis que l’autre le ressent au plus profond de sa survie même. L’une peut pérorer autant que le temps lui en laisse le temps, l’autre n’en a pas le temps. Le principal souci de l’Arménie, c’est de trouver des issues pour offrir une respiration économique à un peuple géographiquement exposé à l’asphyxie. Sachant que sur les quatre fenêtres que l’histoire lui a octroyées, la fenêtre azerbaïdjanaise est close pour longtemps et que les fenêtres iranienne et géorgienne peuvent se fermer du jour au lendemain, la première en raison non seulement de l’instabilité qui règne dans un Iran désormais nucléarisé mais aussi de la suspicion que lui vouent les occidentaux et certains pays du Moyen-Orient, la seconde en raison de son assujettissement à l’épée de Damoclès russe. Le président Sarkissian aurait-il tort de chercher par tous les moyens une large ouverture vers l’ouest ?

Mais chaque fois que l’interlocuteur turc signe quelque chose, tout devient suspect à juste titre. Les Arméniens savent d’expérience que l’État turc joue sur tous les tableaux et selon tous les registres dans le but de parvenir à ses fins. La diaspora vit cette inquiétude dans sa chair. Pour autant, les Arméniens d’Arménie ne sont pas en reste. Eux aussi savent quel degré de dissimulation peut atteindre le cynisme diplomatique turc. Il suffit de voir comment Erdogan « balade » les uns et les autres, Américains, Arméniens et même Azéris, soufflant le chaud et le froid, le vrai et le faux, dans le seul but de leur embrouiller l’esprit et de faire avancer ses propres pions. Ce que confirmait hier le Père Charmattant (1844-1921) en écrivant : « ...Le Turc, en effet, ne cède jamais qu’à la force. Sur le terrain diplomatique, il ne craint personne ; il possède au plus haut degré l’art des réponses évasives, des formules dilatoires ; il est le maître dans l’art de feindre, dans les discussions, et nul ne sait mieux stériliser les négociations et gagner le temps dont il a besoin pour ajourner une solution et faire échouer les combinaisons qui le gênent. »

On peut « dégommer » Serge Sarkissian au gré de ses propres fantasmes, mais je crains qu’on serait mal venu de lui prêter autant d’angélisme politique que le font les contestataires et les pétitionnaires en tous genres. À l’appui de cette thèse, on devrait retenir que Sarkissian a combattu à un haut niveau pour la défense de l’Artsakh, au point d’être décoré par son ennemi d’aujourd’hui, Levon Ter Petrossian. Par ailleurs, je doute que le moindre protestataire de la diaspora qui s’effraie à l’idée de je ne sais quel bradage du génocide et du Karabagh ait plus que lui conscience qu’il n’y a rien à céder sur ces terrains là. Enfin, pour continuer dans ce registre, il conviendrait de reconnaître que les Turcs ont devant eux un interlocuteur qui sait habilement se jouer des règles internationales du droit. Voilà un homme qui, sans vergogne, s’était « vu » président plusieurs mois avant les élections et qui l’est devenu, quitte à y mettre le prix, à savoir au mépris de toute transparence. Un homme qui pratique la démocratie par le mensonge, les coups bas et le coup de poing. Et qui laisse sans fléchir une opposition baver sur lui en place publique. Cet homme est assurément un dur, un fourbe, un guerrier, un machiavel, mais qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un mou ou d’un naïf.

Dans ce jeu avec l’État turc, il sait qu’il y a des risques à prendre. Mais il sait aussi que le plus grand risque pour l’Arménie, que la diaspora n’est pas à même de mesurer, c’est celui de l’enclavement. Nous l’avons dit : les pays qui entourent l’Arménie sont instables. Ils ne sont pas à l’abri de conflits qui pourraient éclater du jour au lendemain, au point de fermer leurs portes au moindre coup de chaud. Si Serge Sarkissian ne cherche pas à pousser la porte turque, demain, en cas de problèmes au nord ou au sud, on lui reprochera de n’avoir rien prévu. Puisque selon l’adage, gouverner, c’est prévoir.

Dans ce cas de figure, la diaspora a-t-elle son mot à dire ? Mais encore faudrait-il déterminer comment elle se manifeste en tant que conscience nationale.

Pour l’instant, je m’en tiendrai à deux de ses tendances principales, l’une comme force de mobilisation, l’autre comme puissance solidaire. La mobilisation pour la reconnaissance du génocide est surtout assumée par les troupes d’un parti traditionnellement actif dans la défense, fût-elle aveugle, des intérêts nationaux. Ceux qui agitent aujourd’hui le drapeau rouge et jettent la suspicion sur Serge Sarkissian en l’accusant de tout brader, même ce qu’il a défendu par les armes, n’en sont pas à une caricature près, quitte à jouer sur les peurs, les frustrations et à réactiver les mythes et les utopies. À ce compte, les plus modérés qui se frottent aux extrémistes deviennent extrémistes et les plus naïfs tombent dans la surenchère. On me dira qu’en la matière, mieux vaut prêcher le pire pour éviter toute éventuelle déconvenue, même si on espère qu’elles n’arriveront jamais. Mais la diaspora est également une force de solidarité économique sans laquelle l’Arménie serait au plus bas. Cette diaspora est non seulement un effet du génocide, mais encore une construction politique voulue par l’État arménien depuis l’indépendance. En obligeant les hommes à travailler à l’étranger, l’État soulage sa propre responsabilité tandis qu’il prend appui sur cette richesse extérieure plus ou moins acquise à la cause patriotique. L’aide financière que chaque exilé apporte à ses parents ou à ses enfants constitue une manne qui fait fonctionner directement ou indirectement le pays. Quant à la diaspora issue du génocide, elle contribue elle aussi à combler les carences de l’Etat arménien, par ses aides ciblées (Phonéton, jumelages des villes et autres) ou éparses par le biais de diverses associations. Sans compter, ces cousins de l’extérieur qui aident leurs familles ou ces généreux donateurs qui profitent de leurs voyages pour secourir des inconnus sous forme de microcrédits. On ne peut non plus passer sous silence tous ceux de la diaspora qui apportent leur concours à l’Arménie sur le plan purement culturel (cours, formations, manifestations ou autres). De la sorte, je n’hésite pas à dire comme je l’ai toujours fait, que ces membres de la diaspora qui se sentent en responsabilité envers l’Arménie peuvent à bon droit être considérés comme des citoyens économiques ou culturels du pays. Même s’ils n’ont pas le statut à part entière de citoyen de facto. Il est vrai que cette diaspora ne reçoit pas en retour la considération politique que sa contribution à la vie du pays pourrait lui faire espérer. Plus précisément parlant, aujourd’hui, dans cette affaire de protocoles qui touche à l’essentiel de son combat contre l’État turc, la diaspora n’aura compté pour rien. Et pour cause.

Aujourd’hui, cette diaspora vient de recevoir une douche froide. C’est que, depuis l’indépendance, la puissance solidaire qu’elle a représentée semble s’être exprimée à fond perdu. En n’exigeant aucune contrepartie politique, les contributeurs financiers de la diaspora sont devenus les cocus de l’Arménie. Non seulement leurs aides sont partiellement ou totalement détournées (à l’image des secours apportés lors du tremblement de terre), mais elles semblent unilatérales (permettant ainsi aux oligarques et aux politiciens d’affaires de continuer à s’enrichir et de se construire sans vergogne des demeures somptueuses). Depuis l’indépendance et malgré les efforts de la diaspora, certes concentrés sur le Karabagh, la campagne arménienne croupit dans une pauvreté crasse. Force est de constater que la diaspora n’ayant pas voix au chapitre de la politique interne du pays, n’a pas su monnayer son aide en obligeant l’État arménien à élaborer une réelle politique sociale. C’est dire à quel point le mépris politique que l’on voue aux Arméniens de la diaspora est profondément humiliant au regard de l’intérêt financier qu’elle représente. La création d’un ministère de la diaspora n’a pas d’autre but que de canaliser les richesses extérieures vers le pays (cf les différentes propositions de parrainage des campagnes par de richissimes arméniens ou d’aides aux particuliers par le microcrédit).

Il n’est donc pas étonnant qu’aujourd’hui la diaspora se sente flouée. De fait, vue d’Arménie, elle n’a jamais compté pour grand-chose. (L’* aghperoutyoun* est un leurre : entre le frère d’Arménie et son frère de la diaspora les rapports sont ceux d’un voleur et d’un naïf). Aujourd’hui, elle paie pour avoir trop complaisamment ménagé les susceptibilités de l’État arménien. Quand Serge Sarkissian s’est installé à la tête du pays dans les conditions frauduleuses que l’on sait, quand il a jeté les opposants en prison, qu’il continue à incarcérer des personnalités de la diaspora ayant combattu au Karabagh, qu’il leur refuse même la citoyenneté arménienne, les représentants de cette diaspora et ses militants n’ont pas été aussi furieux et menaçants qu’ils le sont aujourd’hui où l’on semble toucher à leur génocide. Comme si les morts étaient à leurs yeux plus vivants que les vivants eux-mêmes. En n’accompagnant pas l’opposition démocratique qui s’égosille à longueur d’année contre les surdités et les absurdités du régime Sarkissian, en abandonnant à leur sort des campagnes volontairement laissées à l’abandon, en ne dénonçant pas d’une manière ferme le génocide blanc de l’émigration économique, la diaspora devait s’attendre à recevoir un jour la juste monnaie de sa pièce. Quel opposant d’Arménie, habitué des meetings de protestation, ne sourirait pas amèrement pour avoir lu ou entendu dans les médias rapportant les incidents liés à la venue de son président à Paris, ce qu’il ne cesse de crier depuis des mois : « Sarkissian démission ! »

De fait, l’inacceptable et le dangereux dans cette histoire de protocoles, c’est qu’au moment où Sarkissian se présente devant les Turcs, son régime n’a toujours pas soldé les comptes internes et obscurs du pays. La démocratie n’est pas apaisée, les meurtres du 1er mars ne sont pas élucidés, la justice est à la botte du pouvoir, l’économie est totalement déséquilibrée aux dépens des campagnes, les oligarchies maffieuses fleurissent à tout va et le Karabagh est toujours sans solution. Pour un pays aussi jeune, aussi fragile et aussi petit que l’Arménie, ces composantes négatives et aléatoires constituent une faiblesse sinon une faille au regard du destin national. Nul doute que ces problèmes non résolus ne soient autant de bombes à retardement. Si la diaspora avait constitué une force politique réelle, elle n’aurait pas manqué pour le moins de mettre en garde un gouvernement qui joue avec la vérité et qui gouverne avec cynisme. Encore aurait-il fallu que cette diaspora fût sensible aux signaux d’alerte donnés ici ou là en accordant la parole à ceux qui n’ont jamais craint de déchirer les drapeaux sous lesquels se dissimule une culture de la haine de soi. Où l’on voit aujourd’hui que tout est lié. Silence complice et sacralisation aveugle de la nation ont produit en diaspora ces censures ayant eu pour effet d’encourager les exactions qui pourrissent de manière endémique le tissu socio-politique du pays. En détournant l’attention vers l’intense combat contre le négationnisme, la diaspora a nourri à l’égard du régime Sarkissian des complaisances qui se retournent aujourd’hui contre ce qu’elle a de plus cher. Non seulement elles mettent à mal l’objectif de la reconnaissance et des réparations par l’État turc, mais encore elles mettent en danger un pays qui n’est probablement pas en mesure d’affronter l’ouverture des frontières en toute sérénité.

Mais on aurait tort de reprocher à la diaspora d’être une force en proie à l’égarement. Mais quelle force au regard de l’État arménien ? Ses représentants n’ont aucune légitimité et pour le moins, quels qu’ils soient, ils ne m’ont pas demandé l’autorisation de parler en mon nom. En l’occurrence, l’État arménien, qu’on serait en droit d’accabler pour de multiples raisons, n’a en face de lui qu’une nébuleuse menée par des forces militantes qui monopolisent la parole diasporique selon une idéologie qu’elles veulent croire comme exprimant les idéaux de tous. On ne saurait non plus reprocher à cette diaspora d’avoir trop tardé à se constituer comme force politique externe, capable d’infléchir le destin du pays et de conduire avec lui un combat unitaire concernant la reconnaissance du génocide. Les aléas de l’histoire contemporaine ne l’auront pas permis. Mais il semblerait qu’aujourd’hui, la crise grave qui pointe entre l’Arménie et la diaspora mondiale arménienne, à l’occasion de la signature des protocoles, devrait accélérer le processus d’une structuration capable de jouer sur les décisions politiques du pays. D’ailleurs, la récente fermeture du quotidien *Haratch* a violemment secoué les esprits au point que beaucoup aujourd’hui voient avec lucidité les dangers qui guettent l’existence même de la diaspora. Ils se hâtent pour établir un état des lieux de notre destin, dans l’espoir qu’ils sauront être assez persuasifs pour réorienter dans un sens plus pragmatique les éléments de notre survie. Reste à savoir si les hommes clés qui contribuent inconsciemment à fossiliser notre culture suivront ces « donneurs de leçons ».

Il reste que la Turquie aura réussi à neutraliser la diaspora en établissant, comme il se doit en pareil cas, des relations d’État à État avec l’Arménie. Or, dans ce contexte, la diaspora ne constitue pas un Etat, même pas un État en exil.

D’aucuns pensent que la reconnaissance du génocide est avant tout une affaire morale. On peut admettre que le moralisme est de plus en plus présent dans les consciences politiques du moment, ne serait-ce que sous l’égide d’une part, des principes européens qui agissent dans le sens d’une pacification des peuples, et d’autre part de la nouvelle donne américaine. Mais si un criminel ne reconnaît son crime que contraint et forcé, il n’y a aucune raison de penser que l’État turc puisse céder quoi que ce soit sous la pression de la morale aux dépens de ses propres intérêts. En effet, on voit difficilement un pays céder une once de son âme s’il n’a rien à y gagner. En revanche, c’est au sein même de la société civile turque que cette conscience du mal peut être agissante et à terme pousser au changement de mentalité. Il est vrai aussi que les tenants d’une confrontation avec l’État turc n’ont ni le temps ni les moyens d’attendre. Cette foi ne porterait ses fruits que si elle était soutenue par une structuration de la diaspora au niveau mondial de façon à dénoncer efficacement, à dénoncer sans relâche, un négationnisme qui n’a que trop duré et dont les ignorants se font facilement les complices.

Tout compte fait, il semblerait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui notre diaspora, rendue immédiatement sensible à l’occasion de la perte du journal *Haratch *et de l’affaire des protocoles, n’ait d’autre cause que cette hypertrophie de la pensée génocidaire dans un contexte négationniste tenace qui a réduit à rien la seule chose qui aurait pu donner une respiration à l’esprit, à savoir la culture. Non une culture fossilisée, condamnée au culte de la langue, de l’Église ou de je ne sais quel mythe, mais une culture vivante, aimante et humoristique. En lieu de quoi, nous avons réussi à faire fuir nos artistes, à crisper notre réflexion, à pratiquer des censures et des ostracismes, à transformer le génocide en idéologie castratrice.

Der Voghormia ! Der Voghormia !

Denis Donikian

Blog DD

lundi 5 octobre 2009,
Ara ©armenews.com


CET ARTICLE VOUS A PLU ?  POUR AIDER LE SITE A VIVRE...
Envoyer l'article à un ami
Destinataire  :
(entrez l'email du destinataire)

De la part de 
(entrez votre nom)

(entrez votre email)

    
     Imprimer l'article